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DU MÊME AUTEUR DANS LA « COLLECTION NELSON*

MARIE-ANTOINETTE DAUPHINE . . i vol. LA REINE MARIE-ANTOINETTE . . / vol.

Etudes sur la Cour de France

Louis XV

et

Madame de Pompadour

d'après des documents inédits

"Par ^Pierre de S^olhac

de l'Académie fra?içaise

3^(elson

Editeurs i$ç, rue Saint-Jacques

Taris

Calmann- Levy

Editeurs j», rue Auber

Taris

135.

PIERRE DE NOLHAC en iSjç.

Première édition de < Louis XV et Mme de Pompadour* : içoy.

'«9413

IMPRIMERIE NELSON, EDIMBOURG, ECOSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN

CHAPITRE PREMIER

MADAME LE NORMANT D ÉTIOLES

Le bal masqué de Versailles pour le mariage du Dauphin. Dispositions nouvelles de Louis XV. La nuit du bal de l'Hôtel de Ville. La famille Poisson. Éduca- tion et mariage de madame Le Normant d'Étiolés. Sa vie à Paris et à Étioles. Ses premiers séjours à Versailles. Le valet de chambre Binet et l'évêque de Mirepoix. La liaison du Roi et les espérances de Voltaire

Pages

CHAPITRE II

L ANNÉE DE FONTENOY

Louis XV à l'armée de Flandre. Victoire de Fontenoy. L'été de madame de Pompadour à Étioles. Le poème de Voltaire. Le préceptorat de Bernis. Bre- vet de marquise. Retour du Roi. Présentation de madame de Pompadour. Voyage de Choisy. Hostilité de la Famille royale et de la Cour contre la

favorite

6

63

6 TABLE

CHAPITRE III

LA VIE A LA COUR

Page* Le premier hiver à Versailles. La favorite et la Reine. Les soupers des Cabinets. L'appartement « d'en haut ». Les Petits Appartements et la vie intime du Roi. Voyage de Crécy. Mort de la Dauphine. Le maréchal de Saxe et la marquise. Second mariage du Dauphin. Les rivales de madame de Pompadour . no

CHAPITRE IV

LE TRIOMPHE DE LA MARQUISE

Le théâtre des Cabinets. La troupe et le répertoire. Succès nouveaux de madame de Pompadour. Anoblissement de son père. Sa puissance dans les intérieurs. Son goût pour les gens de lettres. Vol- taire et Crébillon. Tentatives du maréchal de Richelieu. Paix d'Aix-la-Chapelle. Chansons et libelles. Exil de Maurepas 148

CHAPITRE V

LES VOYAGES, LES MAISONS, LA FAMILLE

Vie du Roi dans les petits châteaux. Voyage de Nor- mandie, — Les maisons de madame de Pompadour. Construction et inauguration de Bellevue. Dépenses exagérées de la marquise. Ses relations avec la bour- geoisie et la finance. Ses sentiments de famille. Voyage de son frère en Italie. François Poisson, seigneur de Marigny. Alexandrine d'Étiolés. La direction générale des Bâtiments du Roi .... 196

TABLE 7

CHAPITRE VI l'amitié

Pages Transformation des sentiments du Roi. Le second appartement de la marquise. Ses nouvelles relations avec la Famille royale. L'an du Jubilé. Crise re- ligieuse de Louis XV. Difficultés de la marquise avec les Jésuites. Changement de conduite du Roi. Le Parc-aux-Cerfs. Le tabouret et les honneurs de duchesse 249

sources 281

LOUIS XV

ET

MADAME DE POMPADOUR

1745-1752

CHAPITRE PREMIER

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS

Versailles ne fut jamais plus animé, et pour une fête plus brillante, que le soir du 25 février 1745. C'était la dernière des grandes réjouissances de la Cour en l'honneur du mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne. La tradition voulait que le roi de France conviât le plus grand nombre de ses sujets à célébrer avec lui cet heureux événe- ment. Comme les jours précédents, le Château était illuminé sur les façades du côté des cours ; par le froid sec de cette nuit d'hiver, les compa- gnies, qu'amenaient tous les carrosses de la capi- tale, apercevaient de loin ces lignes de lumière qui montaient vers le ciel et semblaient dessiner un palais de fées.

Vers le milieu de la nuit, l'affluence redoubla. 212 9

io LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR Le grand appartement et le jeu de la Reine, com- mencé à six heures dans la Galerie des Glaces, avaient pris fin à neuf heures, pour laisser le Roi et la Reine manger à leur grand couvert. A minuit devait s'ouvrir le bal masqué. Un nouveau pu- blic entrait alors : c'était Paris qui arrivait pour avoir sa part des réjouissances royales. Deux files de carrosses avançaient lentement dans l' avant- cour. Les masques mettaient pied à terre à l'es- calier de marbre et à la cour de la Chapelle, et pénétraient des deux côtés dans les appartements. Aucun billet n'était exigé : dans chaque société une personne se démasquait ; l'huissier prenait son nom et comptait ceux qui entraient avec elle. Comme on donnait le nom que l'on voulait, une formalité aussi simple n'avait rien de sévère, et même le flux des arrivants la rendit bientôt im- possible. Les barrières de chêne furent forcées ; tout le monde passa librement, se dirigeant, à travers les antichambres et les salons remplis de danses, d'orchestres et de buffets, vers la Grande Galerie, qui était le centre de la fête.

Cette cohue, que décrivent les mémoires, se transforme, dans la célèbre estampe des Cochin, en une élégante foule, qui circule aisément parmi le décor magnifique. La Galerie ruisselle de lu- mières : lustres, torchères et girandoles se multi- plient dans les glaces. Sous le plafond pompeux de Le Brun s'anime la mascarade : Arlequins et Colombines, Turcs, Arméniens, Chinois, médecins à haute perruque, sauvages emplumés, pèlerins et pèlerines, bergers, magiciens, diables et folies.

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS n

Les dames, placées sur les gradins, prennent des rafraîchissements offerts par les pages. Un groupe dans un coin, sur le parquet, boit et mange ; il est pour rappeler que cinq à six cents masques, assis par terre dans les salons voisins, se gobergè- rent aux frais du Roi de victuailles pillées aux buffets.

Qu'il y eût beaucoup de bourgeoisie, et de la plus mince, la princesse de Conti n'en saurait douter : elle ne trouve pas une place à prendre ; un masque lui refuse la sienne et, quand elle se découvre, voyant qu'on ne la reconnaît pas : « Il faut, dit-elle, qu'on soit ici de bien mauvaise com- pagnie. » Il n'est pourtant pas que des manants sous les déguisements de cette nuit. Quelqu'un qui s'assied fort près de la Reine et qui passe inaperçu, est un fils de roi, le prétendant Charles- Edouard, qui mettra l'Angleterre en feu l'année suivante. Si tous les dominos tombaient, on per- cerait bien d'autres mystères.

Une porte de glaces s'est ouverte et la foule s'écarte devant des personnages non masqués qui s'avancent entourés de curiosités et d'hom- mages. La Reine, posant la main sur le bras de son chevalier d'honneur, précède le Dauphin, cos- tumé en jardinier, qui tient le bout des doigts de la Dauphine, travestie en bouquetière. Derrière eux sont le duc et la duchesse de Chartres, qui danseront dans leur quadrille. Le graveur a mar- qué nettement tous ces portraits princiers, qu'il est aisé de reconnaître.

Seul Louis XV semble manquer à la fête. Mais

12 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

voici qu'une singulière compagnie vient de sortir de l'appartement royal : ce sont des ifs taillés dans le goût de ceux des jardins. Le Roi est l'un de ces huit masques, sans doute celui qu'entou- rent d'aimables jeunes femmes intriguées par le secret à demi connu et par la difficulté de le décou- vrir complètement. Une comédie se joue dans ce coin du bal, comédie plus sérieuse qu'il ne semble, car les conséquences de cette soirée seront con- sidérables pour la monarchie.

Sur tant de femmes de finance ou de magistra- ture, ou simples bourgeoises de Paris, venues éta- ler à la Cour leurs grâces inédites et le goût de leurs ajustements, et qui se démasquent à l'envi, combien rêvent de rencontrer le Roi et de fixer son caprice ! Un témoin nous le raconte : toutes les beautés de la Ville se sont rassemblées ce jour- pour conquérir ce jeune souverain couvert de gloire, dont le cœur est libre et qui est le plus bel homme de son royaume. « La foule des préten- dantes est infinie », dit l'abbé de Bernis, qui voit leurs manèges et qui connaît la plupart d'entre elles. Il mentionne même le succès d'une jeune fille extrêmement belle, dont les parents sont de ses amis ; un chroniqueur plus indiscret cite une présidente libertine, évidemment madame Portail, qui se laisse emmener dans les Petits Apparte- ments par un if qu'elle a pris pour le Roi.

Cette hardiesse des bourgeoises, ce soir-là, s'ex- plique à merveille : c'est une occasion rare d'ap- procher Louis XV. Les femmes de cour ne man- quent point, qui aspirent à l'honneur de faire

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 13 oublier au maître madame de Châteauroux. Tout le monde nomme la dernière des sœurs de Nesle, la duchesse de Lauraguais, qui se croit sûre de réussir, ayant su plaire, à défaut de beauté, par son caquet et son entrain. On connaît moins les manœuvres de la belle princesse de Rohan, qui sacrifie le repos de sa vie et l'attachement le plus tendre à ce rêve qui la dévore. Mais des facilités presque quotidiennes de parler au Roi se présen- tent aux femmes de leur rang, tandis qu'aux Vénus et aux Junons de la Capitale, le moment est unique pour attirer son regard. Celle qui doit l'emporter sur toutes a paru au bal de Versailles, dans l'éclat d'une beauté jeune et audacieuse. Elle n'est pas absente de la composition les Cochin, père et fils, ont fixé, pour la curiosité de l'avenir, les épisodes de la fête. La jeune femme de profil, qu'on voit au milieu de la compagnie du Roi, causant avec un if mystérieux, n'est autre que madame Le Normant d'Étiolés.

Si madame Le Normant d'Étiolés, née Poisson, ne fût point entrée à ce moment dans la vie de Louis XV, le règne aurait pris sans doute une tout autre orientation. La politique se serait trou- vée différente dans les questions financières, dans les difficultés religieuses, et, peut-être aussi, dans les relations diplomatiques. A la date l'on arrivait et qui devait compter dans l'histoire de la royauté française, il n'était point sans intérêt qu'une femme, supérieure par son intelligence et habile à s'en servir, s'emparât à nouveau d'un

14 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR roi absolu, plus maître de son royaume et plus jaloux de son pouvoir que n'avait été Louis XIV lui-même.

Cette puissance presque sans limites du roi de France d'alors dépendait des caprices d'une âme inquiète et fuyante, que l'ennui rongeait plus que la débauche, mais dont la volonté pouvait som- brer dans les passions basses. Quoiqu'il semblât s'abandonner aux ministres pour certains détails du gouvernement, et qu'il parût aisé à prendre par les voies du plaisir, il était difficile d'obtenir sur lui une domination quelconque et d'arriver à la conserver longtemps. Toute autre femme que madame d'Étiolés y eût échoué sans doute. Si la morale flétrit son triomphe et si l'histoire en blâme les conséquences, on lui doit du moins cette justice qu'elle a réussi une œuvre compliquée et presque impossible.

Quelle que dût être la favorite de demain, chacun sentait, parmi ceux que n'aveuglait pas l'intérêt trop direct ou l'esprit de caste, que le rôle d'une duchesse de Châteauroux, appuyée sur sa naissance et sur son orgueil, ne serait plus tenu par personne. Le temps des grandes dames était passé ; les fan- taisies royales allaient s'adresser à la classe que représentait madame d'Étiolés ; cela semblait inévi- table et tout l'annonçait.

Louis XV montre un besoin de changement auquel ses familiers ne se trompent pas. A trente- cinq ans, après les expériences qu'il a faites durant son singulier attachement aux trois sœurs de Nesle, il devine trop bien les calculs de la Cour et

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 15

les pièges tendus à son cœur. Le goût lui est venu de joindre au plaisir la connaissance de mœurs autres que celles qui l'entourent, de passions qu'il croit moins mêlées de cupidité, et qu'il s'imagine plus sincères. Il est renseigné sur les femmes de Paris par la chronique scandaleuse que lui appor- tent, chaque matin, ses valets de chambre, par le secret des postes, qu'on viole quelquefois pour le distraire ; et ce qu'il a appris d'elles lui a donné l'envie de voir de plus près cette catégorie de ses sujettes. Son mentor dans l'inconduite, M. de Ri- chelieu, qui exerce ses ravages sur toutes sortes de cœurs et ne dédaigne point la roture, lui a fait sur ce point les confidences les plus instructives. Y a-t-il une passion plus vraie dans sa violence, plus intéressante dans sa folie, pour un égoïste curieux de sensations rares, que celle dont se meurt, à cause de Richelieu, madame de la Pope- linière ? On devine, entre les deux hommes inégale- ment blasés, mais également étrangers à l'amour véritable, des conversations destinées à porter bien- tôt leurs conséquences.

Peut-être entre-t-il, dans la résolution du Roi, une sorte d'égards nouveaux pour la Reine, tant de fois déjà blessée cruellement. Louis XV peut s'imaginer alors qu'il la ménagera davantage. Il sait quelles humiliations elle a souffertes à voir choisir ses rivales parmi les dames de son palais, celles dont il lui fallait tous les jours, d'après l'éti- quette, subir la présence et les hommages. Com- ment, d'autre part, ne point penser à des filles qui grandissent, au Dauphin qui se marie à cette

i6 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR heure et déjà condamne ouvertement, par tendre amour pour sa mère et au nom de son éducation chrétienne, la conduite paternelle ? Ces considé- rations, pour vulgaires qu'elles apparaissent et démodées parmi les mœurs du siècle, pèsent en- core de quelque poids. Les incidents survenus à Metz, autour du Roi malade, ont montré la force conservée par les principes qui sauvegardent la famille. Le mépris manifesté contre madame de Châteauroux, l'appui que le parti dévot, comme on l'appelle, a trouvé dans l'opinion publique, font connaître à Louis XV qu'il doit compter avec la moralité de la nation et qu'elle ne tolère pas aisément certains excès de scandale1. S'il lui est impossible de revenir à la Reine, il peut veiller du moins à ce que son adultère ne s'affiche plus. Ce beau nom de Louis le Bien- Aimé, que son peuple lui a donné pendant sa maladie dangereuse, ne lui sera conservé qu'à ce prix.

Même s'il était indifférent à tant de choses, le roi Louis XV ne le serait point à sa tranquillité personnelle. Les tracasseries le troublent et l'ir- ritent. Ce n'est pas de sa famille, de ses prêtres, ni même de l'opinion, que lui viennent celles qu'il ressent davantage. Elles sortent de la situation équivoque le mettent les choix qu'il a faits jusqu'à présent. Une maîtresse prise à la Cour et déclarée, comme elles veulent l'être toutes, amène mille difficultés. L'intrigue de gouvernement me-

i Le récit des événements de 1744, qui préparent ceux qu'on raconte ici, se trouve dans un ouvrage précédent : Louis XV et Marie Leczinska.

MADAME LE NORMANT D'ETIOLES 17 nace sans cesse d'exploiter la passion royale ; celle- ci se complique, aussi bien dans la vie quotidienne qu'aux heures inévitables de la rupture, des inté- rêts qui s'y trouvent engagés et qui parfois tou- chent de près le trône.

Le Roi ne veut donc plus des femmes de nais- sance ; il les trouve orgueilleuses, avides ou domina- trices ; il est dégoûté des inconvénients politiques qu'elles entraînent. Ces dispositions nouvelles sont de bruit public, et le Tiers-État s'en estime honoré. On se risque à espérer l'étrange fortune. Toutes les bourgeoises, que ne retient ni leur miroir ni leur conscience, s'imaginent avoir des chances de conquête. Ainsi s'explique la surexcitation ambi- tieuse qui a tourné autour de Louis XV, pendant le bal masqué du mariage du Dauphin.

Cette nuit de Versailles resta connue des con- temporains bien informés, comme celle fut jeté le mouchoir royal dans la libre folie de la mas- carade. Bernis dit expressément qu'elle vit s'ébau- cher l'aventure de madame d'Étiolés, et Voltaire y faisait allusion lorsqu'il adressait à la jeune femme ce madrigal qu'on n'a jamais compris et par lequel il saluait le premier sa faveur naissante :

Quand César, ce héros charmant De qui Rome était idolâtre, Battait le Belge ou l'Allemand, On en faisait son compliment A la divine Cléopâtre. Ce héros des amants ainsi que des guerriers Unissait le myrte aux lauriers ;

18 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR Mais Vif est aujourd'hui l'arbre que je révère, Et, depuis quelque temps, j'en fais bien plus de cas Que des lauriers sanglants du fier dieu des combats Et que des myrtes de Cythère.

Les chroniqueurs modernes ont trouvé plus piquant, sur des témoignages d'autorité moindre, de transporter ces origines au bal masqué de l'Hô- tel de Ville, le Roi se rendit quelques jours après. Nous pouvons d'ailleurs reconstituer, avec une exactitude entière, ce qui se passa durant cette seconde nuit. Rien ne renseignera mieux sur les habitudes de l'époque et ne permettra un meilleur coup d'ceil sur les commencements réels de la liaison du Roi, peut-être plus mystérieux qu'on ne l'a pensé.

C'était une fête vraiment célébrée par la nation tout entière, que ce mariage du Dauphin qui achevait de sceller l'alliance, si compromise au moment des secondes fiançailles de Louis XV, entre les deux branches de la maison de Bourbon. Plus encore que le mariage, contracté cinq ans plus tôt par la fille aînée du Roi avec l'Infant don Philippe, l'union nouvelle fut l'occasion de céré- monies et de réjouissances exceptionnelles. La Cour, selon l'usage, en avait commencé la série. On avait eu, à Versailles, avant la soirée du bal masqué, un magnifique bal paré qu'a dessiné Co- chin et la Dauphine montra, au menuet, ses grâces espagnoles ; il fut dansé dans la somptueuse salle du Manège, décorée par les Slodtz en 1737 et qui servait, en attendant la construction d'un

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 19 Opéra, à toutes les fêtes données par le Roi. Le jour même des noces, dans ce beau lieu trans- formé en salle de spectacle et garnie de loges fleuries, avait été représenté un ballet de circon- stance, La Princesse de Navarre, oeuvre allégorique de Voltaire et de Rameau, l'apothéose finale s'achevait par l'abaissement et la disparition du décor des monts Pyrénées, remplacés sur la scène par un Temple de l'Amour.

Puisque réellement, suivant le mot prêté à Louis XIV, il n'y avait plus de Pyrénées et que la sécurité nationale, établie déjà par la première campagne de Maurice de Saxe, était garantie par une alliance inaltérable, on pouvait se réjouir en toute confiance. Aucune circonstance d'un règne, sous quelque roi que ce fût (et le régnant n'était-il pas Louis le Bien- Aimé ?), ne se trouvait plus populaire en France que le mariage du Dauphin, qui assurait l'hérédité et la transmission paisible de la couronne. Enfin, dans le cas actuel, l'Infante Marie-Raphaelle, qu'on disait d'heureux carac- tère et fort désirée du jeune époux, inspirait des sentiments très vifs à la galanterie de la nation.

A chaque occasion aussi solennelle, la Ville de Paris renouvelait ingénieusement le motif général des fêtes qu'elle donnait. L'imagination de ses ar- tistes et le goût naturel de ses habitants faisaient naître une idée d'ensemble, toujours heureuse- ment conçue, et qui, ne se répétant jamais, fixait dans la mémoire du peuple les dates et les événe- ments. Les fêtes de 1745 furent caractérisées par une œuvre d'architecture éphémèie, qu'on n'avait

20 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

point essayée encore : il y eut sept salles de bal élevées sur les principales places de Paris, au nom du Prévôt des marchands, et dont la décoration, élégante et variée, charmait les yeux. On courait la ville tout le jour, pour voir l'arc de triomphe qui servait d'entrée à la salle de la place Dauphine, les deux galeries de treillage de la place Louis- le-Grand (Vendôme), la longue galerie peinte de paysages faite au Carrousel, la décoration de pam- pres de la rue de Sèvres, les pilastres de marbre de la place de la Bastille. Partout, dans un ar- rangement différent, apparaissaient les écussons de France et d'Espagne, les médaillons de la Fa- mille royale, et les grandes figures allégoriques qu'on aimait alors. La nuit, les salles étaient illuminées ; on y faisait des distributions de vin et de viandes, et des rondes joyeuses s'organi- saient entre gens du quartier, auxquels se mê- laient en passant les masques du Carnaval.

Tandis que le menu peuple se trémoussait sur les planchers accommodés à son usage, s'apprê- tait, à l'Hôtel de Ville, le bal masqué qui devait rivaliser avec le bal de la Cour. On supposait que le Roi y viendrait, mais incognito, le Dauphin seul devant y paraître pour remercier ces messieurs de la Ville de la joie témoignée pour son mariage. C'était la nuit du dimanche gras. Le Prévôt des marchands avait fait ajouter à la grande salle une deuxième, construite dans la cour, d'une archi- tecture de dorures et de glaces et dont le plafond atteignait la hauteur des toits. Sur cette cour donnait l'appartement préparé pour le Dauphin.

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 21 Après avoir regardé danser et attendu vaine- ment le Roi, le jeune prince descendit un instant dans la fête, en domino sans masque, et les vingt- quatre gardes du corps qui l'accompagnaient eu- rent beaucoup de peine à lui frayer un passage vers son carrosse. L'avocat Barbier raconte, avec mauvaise humeur, les incidents de cette nuit : « Il y a eu une foule et une confusion de monde terribles. On ne pouvait descendre ni monter les escaliers. On se portait dans les salles ; on s'y étouffait, on se trouvait mal. Il y avait six buffets mal garnis ou mal ordonnés ; les rafraîchissements ont manqué dès trois heures après minuit. Il n'y a qu'une voix dans Paris pour le mécontentement de ce bal ; il faut qu'il ait été donné non seulement des billets sans nombre, mais à toutes sortes de gens sans mesure, et sans doute à tous les ouvriers et fournisseurs de la Ville, car il y avait nombre de chianlis. »

A Versailles, vers onze heures, le Roi sortait de chez lui en domino noir, avec le duc d'Ayen et quelques familiers, et allait, pour son petit écu, au bal public voisin du Château. Il s'agissait d'occuper le temps jusqu'au moment l'on pour- rait supposer que le Dauphin quitterait Paris, afin de ne point s'y trouver avec lui et de mieux assurer l'incognito. Une heure après minuit, le Roi et sa compagnie se mettent en carrosse. A Sèvres, on rencontre le Dauphin et l'escorte ; il monte un instant auprès de son père et lui rap- porte le désordre qui règne au bal de la Ville. Le Roi décide de ne point s'y rendre tout d'abord

22 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR et va à T Opéra, le bal a lieu par entrées payantes : il y voit des sociétés choisies et danse deux contredanses sans être reconnu. Pour plus de sûreté, la voiture de la Cour vient d'être con- gédiée et la compagnie est en nacres. Enfin, le Roi entre à l'Hôtel de Ville, il s'est ménagé probablement plusieurs rendez-vous, et notam- ment de la belle jeune fille remarquée au bal de Versailles. On la cherche vainement, et avis est donné qu'elle ne viendra point : elle a averti ses parents, et ceux-ci, bien qu'éblouis un instant, se refusent à la fantaisie de Sa Majesté. Cette nuit même, de grands seigneurs de la suite du Roi courent chez eux, voient la mère, supplient, mena- cent ; rien ne décide ces honnêtes gens à livrer leur enfant.

Le Roi peut aisément se consoler de son dépit : madame d'Étiolés est dans le bal et l'attend. Ils vont être vus ensemble par un jeune colonel, qui a conduit à la fête une femme de la Cour et qui raconte : « La foule était si pressée que la dame avec qui j'étais, craignant d'être étouffée, demanda secours au Prévôt des marchands, M. de Bernage ; il nous mena dans un cabinet où, à peine entré, je vis arriver madame d'Étiolés, avec qui j'avais soupe quelques jours auparavant ; elle était en domino noir, mais dans le plus grand désordre, parce qu'elle avait été poussée et repoussée comme tant d'autres par la foule. Un instant après, deux masques, aussi en domino noir, traversèrent le même cabinet ; je reconnus l'un à sa taille, l'autre à sa voix : c'étaient M. d' [Ayen] et le Roi. Madame

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 23

d'Étiolés les suivit et fut à Versailles. » Notre témoin, par ces derniers mots, va trop vite en besogne ; la nuit s'est terminée tout autrement et de façon peut-être plus piquante : le Roi a solli- cité l'honneur de reconduire madame d'Étiolés chez sa mère.

On monte en fiacre avec le duc d'Ayen. Comme tout Paris veille et festoie jusqu'à l'aurore, les rues sont pleines de monde, gardées, obstruées; il y a loin de la place de Grève à la rue Croix- des-Petits-Champs ; à un carrefour, devant les sergents qui s'opposent au passage, le cocher refuse d'avancer. La dame s'effraie ; le Roi s'im- patiente : « Donnez un louis », dit-il au duc ; mais celui-ci : « Votre Majesté doit s'en garder ; la police sera instruite, fera ses recherches et saura demain nous sommes allés. » Pour un simple écu de six livres, le cocher enlève ses che- vaux, fend la foule, et le roi de France, tout fier de cette équipée, peut, sans autre encombre, ame- ner sa compagne à la porte de son logis.

Il est rentré à Versailles à huit heures et demie. « En arrivant, il a mis une redingote et a été tout de suite entendre la messe à la chapelle. Il n'y avait ni chapelains ni gardes du corps ; tout a été averti le plus promptement qu'il a été possible. » Cette messe du matin, en de tels retours, scanda- lise les âmes pieuses ; mais Louis XV croit la devoir au bon exemple. Après l'avoir entendue tant bien que mal, il s'est couché et a donné l'ordre qu'on n'entrât qu'à cinq heures. Rien n'a été changé à l'étiquette du lever. La Reine, qu'at-

24 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR tendaient ses carrosses pour la conduire au salut de la paroisse, est venue dans la chambre du Roi, dès qu'il a été éveillé ; le Dauphin et la Dauphine y ont paru un peu plus tard. Suivant l'expression de la Cour, « il ne fut jour qu'à cinq heures chez le Roi ».

Étaient-ce seulement les incidents d'une nuit de carnaval qui avaient décidé la liaison du Roi, liaison toute de sentiment encore et dont une savante stratégie de femme devait régler les étapes ? Cette aventure clandestine de Paris, acte incroyable jusqu'alors dans la vie de Louis XV et qui fut soigneusement caché, marquait-elle un succès de hasard ou le couronnement d'une cam- pagne menée de longue main ? Les contemporains affirment que la future marquise de Pompadour ne devait point être étonnée de sa fortune. Sa mère l'avait élevée dans la pensée qu'elle y par- viendrait un jour. A neuf ans, elle l'avait con- duite chez une diseuse de bonne aventure, et l'on n'est pas peu surpris de trouver, en tête du relevé des pensions payées par madame de Pompadour : « Six cents livres à la dame Lebon, pour lui avoir prédit, à l'âge de neuf ans, qu'elle serait un jour la maîtresse de Louis XV. » Bernis écrit, de son côté, dans ses Mémoires : « Le public fut fort étonné de la préférence que le Roi lui avait don- née ; il ignorait que ce prince, depuis qu'elle était mariée, la voyait fort souvent à la chasse dans la forêt de Sénart, que les écuyers de Sa Majesté pas- saient leur vie chez elle, et que madame de Mailly

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 25

avait plus redouté madame d'Étiolés qu'aucune autre femme. »

Madame Le Normant d'Étiolés, Jeanne- An- toinette Poisson de son nom de fille, née à Paris, rue de Cléry, le 20 décembre 1721, avait alors vingt-quatre ans et l'une des situations les plus enviées de Paris. Ses ennemis se sont complu à ravaler outre mesure toutes ses origines, modestes, il est vrai, et sur lesquelles on sait depuis fort peu de temps la vérité.

Elle avait pour père un financier de médiocre volée, le sieur François Poisson, en 1684 d'un tisserand de Provenchères, au diocèse de Langres. Pour s'élever peu à peu à l'état dont sa fille avait tiré un brillant mariage, ce Poisson avait eu une carrière assez orageuse. Il avait quitté à vingt ans la maison paternelle, pour suivre comme « haut-le-pied », c'est-à-dire conducteur de che- vaux, les munitionnaires de l'armée du. maréchal "de Villars. Les frères Paris, les fameux commis- saires aux vivres, qui commençaient alors leur for- tune, le remarquèrent ; ils lui donnèrent d'abord des rôles subalternes, puis firent de lui un de leurs commis principaux.

C'était, à cette époque, pour tous les inter- médiaires de ce genre, l'occasion de gains ex- traordinaires, obtenus avec de gros risques et par un usage audacieux du crédit. Poisson, qui paraît avoir été un homme supérieur en ce métier, acquit très vite la confiance absolue de ses patrons. Il fut employé par le Régent, lors de la peste de Provence, à procurer des subsistances à cette pro-

26 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR vince, s'en tira à son honneur, et obtint d'acheter la charge de « fourrier du corps de Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans ». Toujours au service des frères Paris et travaillant avec eux, il prit en main l'approvisionnement de la Capitale pendant la disette des grains de 1725. Mais, ces dernières opérations ayant attiré les sévérités des intendants des finances, on reconnut que des mar- chés fictifs avaient été passés. Une commission fut spécialement établie pour faire rendre ses comptes au sieur Poisson ; il fut déclaré débiteur au Trésor royal d'une somme de deux cent trente- deux mille livres, par jugement du Conseil d'État du 20 mai 1727. Comme il ne put rien rembourser, ne parvenant pas à rentrer lui-même dans ses avances, ses biens furent saisis et il prit le parti de « s'absenter ». C'est le mot du temps, qui signi- fie une indispensable fuite.

François Poisson fut-il condamné à être pendu ? Vingt ans plus tard, tout le monde le disait dans Paris, et il était piquant de le croire ; mais les traces de l'arrêt infamant ne se retrouvent nulle part et rien n'indique qu'il fut prononcé. Le cas du fugitif était, du reste, fort grave, et des pays d'Allemagne, il se réfugia, il employa toutes ses forces à préparer la revision de son procès. C'était un de ces hommes avisés et nécessaires, qui savent intéresser les gens à leur sauvetage ; cepen- dant, malgré qu'on le servît activement, par d'in- cessantes démarches auprès du cardinal de Fleury, il ne put revenir en France qu'au bout de huit ans, avec un sauf-conduit pour sa personne. En

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 27 1739, il obtint du Conseil une décharge partielle de sa dette et le commencement de sa réhabilita- tion. Plus tard, au temps de la faveur de sa fille, Poisson devait l'obtenir complète, et il est assez plaisant de voir reparaître, dans ses lettres d'ano- blissement, les services rendus par lui pour les approvisionnements pendant la disette de 1725 ; on lui fait alors un titre éminent à la reconnais- sance publique de ce qui lui aurait jadis mérité la potence.

Voici ce qu'affirment, sur le rôle de Poisson, les lettres dressées au nom du Roi, au mois d'août 1747 : « Nous crûmes ne pouvoir mettre en de meil- leures mains le soin de l'approvisionnement de la ville de Paris et de plusieurs magasins des places frontières, pour lequel il ne ménagea ni sa fortune, ni son travail, ni le crédit qu'il pouvait avoir. Cependant, et malgré le succès qu'avaient eu ses talents, sa vigilance et son zèle, il ne put obtenir la justice même qui lui était due sur le rembourse- ment de ses avances et sur les emprunts qu'il avait faits, en sorte qu'il se vit, pendant plus de vingt années, exposé aux poursuites les plus rigou- reuses, qui l'obligèrent de quitter son établisse- ment et sa famille et de vivre pendant huit années dans la retraite, qu'il ne put trouver que dans le pays étranger. Enfin, la conduite du sieur Poisson examinée par des commissaires les plus équitables et les plus éclairés, le jugement qu'ils ont rendu a fait connaître toute l'exactitude et toute la fidélité de son service ; les emprunts qu'il avait faits ont été justifiés, ses avances établies et liquidées, et il

28 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR a recouvré son état et sa liberté... » Il semble y avoir quelque part de vérité dans les lettres royales. Elles s'appuient sur l'arrêt de 1739, fort antérieur à l'époque Louis XV put s'intéresser à madame d'Étiolés, et elles s'accordent avec les documents contemporains les plus sérieux pour rendre justice à certains mérites du personnage.

M. Poisson s'est déjà réhabilité devant le public par une brillante rentrée au service du Roi, qui ferme pour un temps la bouche à ses envieux. Au mois de juillet 1741, alors que la guerre couve en Allemagne, et que la France se prépare à faire campagne contre la reine de Hongrie, il est envoyé chez l'électeur de Cologne, avec une mission con- fidentielle du marquis de Breteuil, ministre de la guerre ; il a charge de conclure en même temps, pour les frères Paris, une série d'opérations diffi- ciles et secrètes, relatives aux approvisionnements militaires sur les bords du Rhin. Il faut qu'on ait confiance, non seulement en son expérience du pays, mais encore en son intégrité, pour lui laisser le soin d'organiser tant de magasins pour les quar- tiers d'hiver et de passer les gros marchés de vivres, qui doivent assurer la subsistance des trou- pes françaises. Les lettres du ministre indiquent l'estime qu'on porte à ses talents.

Celles qu'il reçoit de Pâris-Duverney sont en- core plus significatives et témoignent des liens étroits qui l'unissent à ses protecteurs : « Monsei- gneur de Breteuil et M. le Contrôleur général, écrit le financier, ont vu vos lettres ; Son Éminence [Fleury] a vu celle qui accompagnait l'ordon-

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 29 nance que vous avez obtenue à Paderborn ; tous sont contents de votre conduite et, en mon nom particulier, je le suis aussi on ne peut pas davan- tage... J'ignore si l'on pourra faire usage de ce que vous avez obtenu. Le mérite n'en sera pas moins grand pour vous, et vous pouvez vous en rapporter à moi pour y donner toute l'étendue qui y convient... Jouissez toujours, en attendant, de la justice qu'on vous rend ici ; la façon dont on y pense est très sensible pour moi, par le véritable intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde. » Tel est le ton de la correspondance du chef avec son agent. Il lui confie, en passant, le désir qu'il a de se retirer du « travail forcé », qui l'épuisé, et de prendre un repos bien gagné ; il y mêle des nouvelles de madame Poisson qu'il est allé voir, et « dont la santé n'est pas aussi bonne qu'il le désirerait » ; il entretient un père, qui semble fort préoccupé, des indispositions de la jeune madame d'Étiolés et de « quelques accès de fièvre à la cam- pagne, d'où elle a revenir ».

A cette mission de François Poisson en West- phalie se rattache la première lettre qu'on ait de sa fille, datée du 3 septembre 1741 et maintenant facile à comprendre : « Si j'ai quelque remède, lui écrit madame d'Étiolés, contre le chagrin que me donne votre absence, c'est les louanges que j'entends faire dans tout Paris sur votre compte. Je n'en suis pas étonnée ; mais il est encore bien heureux que le public vous rende justice ; vous savez qu'il n'est pas sujet à caution. A propos, vraiment vous écrivez d'un style admirable à vos

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grands amis ; l'on a raison de dire qu'il y a tou- jours de la dignité dans le grand français. »

Nous n'avons pas les pages de si beau style, qu'adressait M. Poisson aux frères Paris et qui excitaient la tendre admiration de sa fille ; mais le même courrier, qui lui portait cette lettre, en contenait une de Paris de Montmartel, dont le ton mérite d'être remarqué : « Je n'ai pas répondu encore à une de vos lettres, mon cher François, parce que le bon [Duverney] s'en est toujours chargé. Je ne le ferais pas encore aujourd'hui, si je ne voulais pas vous marquer moi-même com- bien nous sommes contents de tout ce que vous avez fait et faites encore ; j'en étais d'avance persuadé, mais vous savez que tout le monde n'avait pas la même opinion. La raison en est toute simple : ils ne connaissent point la matière et encore moins votre amitié pour nous, et c'est ce dernier point qui vous donne encore plus de force. » L'ami qui écrit ainsi à M. Poisson est celui qui a été, une vingtaine d'années auparavant, le parrain de sa fille ; c'est encore le protecteur le plus sûr de la famille, et la chronique a longtemps rapproché son nom de celui de la belle madame Poisson.

Madame Poisson a beaucoup travaillé à la ré- habilitation de son mari, avec la ténacité d'une mère passionnée qui pense seulement à l'avenir de sa fille. Le personnage qu'elle a épousé ne l'attache guère. L'homme, si intelligent qu'il soit, est d'aspect vulgaire, rude en ses propos, fils de

MADAME LE NORMANT D'ETIOLES 31 la terre mal dégrossi par la finance. Il ne peut être lié que par une association d'intérêt à la Pari- sienne ambitieuse, pour qui le mariage a été le chemin des grandes intrigues. On a cependant trop amplifié la chronique scandaleuse qui vise madame Poisson, et que le milieu et l'époque elle vécut expliquent assez.

Madeleine de la Motte appartenait à une fa- mille plus élevée que celle de son mari ; son père était « le boucher des Invalides », c'est-à-dire que le sieur de la Motte, commissaire de l'artillerie, avait fait sa fortune à l'Hôtel royal des Invalides, comme entrepreneur des provisions de viande. La fille était, dit Barbier, une « belle brune, à la peau blanche, une des plus belles femmes de Paris, avec tout l'esprit imaginable *> ; on assure qu'elle était plus belle que ne le fut madame de Pompa- dour, et il est dommage qu'aucun portrait authen- tique ne nous permette d'en juger.

Que madame Poisson ait eu des bontés pour Paris de Montmartel et, plus tard, pour quelque autre de ses contemporains, cela n'importe en rien à l'histoire, obligée à beaucoup d'indulgence sur le chapitre des mœurs du temps. Il faut dire ce- pendant qu'afin de rabaisser plus tard la fortune inouïe de sa fille, la méchanceté et l'envie se sont déchaînées sur sa mémoire. On doit s'en fier plu- tôt aux gens d'esprit qui la fréquentèrent et se plurent dans son salon de bourgeoise : « Elle n'avait pas le ton du monde, dit Bernis qui la voyait chez une amie, mais elle avait de l'esprit, de l'ambition et du courage. »

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Madame Poisson avait vécu quelque temps d'une façon assez misérable, de secours obtenus à grand'peine sur le séquestre des biens de son mari. L'exil de celui-ci se prolongeant, elle s'était enfin consolée, en agréant les soins assidus d'un galant fermier général, Charles Le Normant de Tournehem, célibataire intelligent et magnifique, ami des artistes et des arts. Quand M. Poisson revint à Paris, il se trouva muni d'un ami chaud, serviable et riche, et sut comprendre le prix d'une cordialité dont les usages d'alors ne s'offusquaient point. Ces bons rapports, que rien ne semble avoir altérés, devaient se continuer toute la vie des deux hommes, et leur correspondance en garde l'édifiant témoignage : « Quoique de la même an- née, écrivait Tournehem à Poisson en 175 1, il:Ty a une grande différence de vous à moi ; vous êtes aussi vif et aussi actif qu'à vingt-cinq ans ; moi je m'appesantis tous les jours », mais il affirmait à son vieil ami, en l'embrassant, que le cœur de son Charles n'avait pas changé. Ils étaient unis alors, depuis bien des années, par un sentiment respectable, car M. de Tournehem s'était profon- dément attaché aux deux enfants qu'il avait vus grandir chez madame Poisson et dont il s'était pro- mis d'assurer le sort.

Le jeune Abel, moins âgé de quatre ans que sa sœur, annonçait l'intelligence la plus heureuse ; mais Jeanne-Antoinette était une enfant déli- cieuse, qu'il était impossible de ne pas aimer. Le fermier général devait jouer, auprès de la fille de son ami, un rôle de père adoptif, qui a trompé

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 33 même des contemporains, trop prompts à tirer des conclusions malicieuses ; mais le véritable père n'avait laissé à personne le soin de décider de la première éducation. Continuant à diriger sa fa- mille du fond de son exil, il avait voulu que la petite fille fût mise au couvent et était entré lui- même en correspondance régulière avec la supé- rieure de la maison pour recevoir, directement et par le détail, des nouvelles de son enfant.

Il y a en effet, un peu de couvent dans la vie de madame de Pompadour ; elle a passé une année au moins aux Ursulines de Poissy, deux de ses tantes étaient religieuses et une de ses cousines était élevée. Les menus faits de sa vie enfantine la montrent déjà telle qu'elle sera plus tard. Elle exerce autour d'elle, toute petite fille de huit à neuf ans, cette séduction à laquelle il sera si difficile de résister et qu'on devine en tous les récits envoyés en Allemagne par le couvent : « Votre aimable chère fille, Monsieur, écrit la supérieure à M. Poisson en septembre 1729, a fort bonne grâce et sent tout à fait son bien. M. de la Motte envoie tous les jours de marché quel- qu'un en savoir des nouvelles, et la fait sortir de temps en temps avec sa cousine Deblois, pour aller dîner avec lui, et l'on dit que tout au long il s'entretient avec elle. Elle ne s'ennuie point chez nous, au contraire ; elle a été charmée d'y re- venir. Le 25 d'août, jour de la Saint-Louis, il y a une foire à Poissy ; nous l'y avons envoyée avec sa cousine et une de nos tourières qui leur a montré

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toutes les beautés et raretés ; elle les a menées aussi à l'Abbaye, on les a fort caressées et trouvées très aimables ; on a fait demander depuis de leurs nouvelles. Le jour de l'Octave de l'Assomption de la sainte Vierge, elles ont chanté dans leurs classes les vêpres de la sainte Vierge, elles ont été les principales chantres. Elles s'aiment fort l'une l'au- tre et ne vont jamais l'une sans l'autre. La maî- tresse d'écriture s'y applique fort pour la mettre en état de vous envoyer de son écriture, et vous marquer elle-même sa tendresse pour vous. Tout son désir est d'avoir l'honneur de vous voir et de vous embrasser. »

La jeune pensionnaire a, dès cette époque, un charmant surnom de famille, qui l'a suivie au cou- vent et qu'elle gardera jusqu'au seuil de Versailles ; pour tout le monde comme pour ses parents, elle est la petite reine, « Reinette ».

Mademoiselle Poisson n'est pas encore d'âge à intéresser beaucoup sa jeune mère, qui mène à Paris l'existence assez difficile de jolie femme sans ressources. Cette gêne est attestée par la corres- pondance de sa sœur religieuse, madame de Sainte-Perpétue, avec M. Poisson : « Notre révé- rende mère, lui écrit-elle, est fort surprise de ne point recevoir de vos nouvelles ; elle ne sait pas si c'est qu'on retient vos lettres. Tout ce que je sais, c'est que ma sœur Poisson en a envoyé une toute décachetée. Il est à croire qu'elle les lit toutes avant que de les envoyer ; ainsi, mon cher frère, je vous conseille d'écrire plutôt par la poste : c'est la voie la plus sûre, si vous ne voulez pas que

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ma sœur sache ce que vous faites pour votre chère enfant. Sous le prétexte qu'elle s'imagine que vous lui donnez beaucoup, elle ne lui donne positivement que son pur nécessaire. Je crois bien que c'est qu'elle n'est point à son aise, mais l'en- fant est très délicate ; actuellement elle a un rhume assez considérable : par conséquent, elle a besoin de douceurs. Je vous dirai que le louis que vous lui avez envoyé est employé, et que je lui ai avancé un écu ; notre mère supérieure en a le mémoire ; si vous pouvez lui envoyer encore quelque chose, que ce ne soit point par ma sœur ni par les Invalides... Reinette est toujours aimable à son ordinaire ; elle me parle très souvent de vous ; elle me dit l'autre jour qu'elle savait bien que vous l'aimez beaucoup, qu'elle n'avait pas le cœur assez grand pour vous aimer autant que vous le méritez, mais qu'elle vous aime de toute l'étendue de son petit cœur, et qu'à mesure qu'elle grandissait, qu'elle sentait son amitié pour vous grandir avec elle. Je ne peux pas vous dire tout ce qu'elle me conte de semblable... Je crois que vous savez que nous avons un Dauphin ; on est dans de grandes réjouissances à Paris. Je souhaite que cela fasse finir vos affaires bien vite et à votre avantage. »

Madame Poisson, retenue à Paris par d'autres soins, faisait rarement le voyage de Poissy et ne s'occupait de sa fille que pour la fournir régulière- ment de « corps » et de fourreaux d'indienne. Le père ne se souciait point que l'enfant lui fût trop souvent confiée ; elle la reprit, cependant, à l'occa-

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sion d'un rhume, pour la faire soigner chez elle, et ce fut un prétexte pour ne plus la ramener au couvent : « L'on nous a dit qu'elle n'a plus de fièvre, écrit la bonne supérieure à M. Poisson, qu'elle se porte bien, qu'elle est fort aise d'être auprès de Madame sa mère. Il y a apparence qu'elle y va rester. Ainsi, monsieur, nous ne saurons plus des nouvelles si certaines ; nous ne laisserons pas que de nous en informer souvent, y prenant beaucoup d'intérêt et l'aimant tendre- ment. Elle est toujours très aimable et d'un agré- ment qui charmait tous ceux qui la voyaient. »

C'était au mois de janvier 1730, et l'enfant avait à peine huit ans. Elle n'oubliera pas tout à fait ce temps aimable, que rien dans l'avenir ne doit lui rappeler. On la verra plus tard servir une pension à sa vieille tante ursuline et contribuer, pour quel- ques milliers de livres, aux réparations de son couvent. Mais ce ne sera qu'un souvenir vague, effacé dans sa mémoire par les brillantes années qui suivirent et par les premiers succès du monde, auxquels madame Poisson sut admirablement la préparer.

La royauté de mademoiselle Poisson avait com- mencé de bonne heure. Les familiers de sa mère continuaient à l'appeler « Reinette », et elle était de celles qui établissent partout leur domination, habituées à se reconnaître supérieures aux autres, sans imposer cette certitude, et pouvant se faire pardonner leurs mérites par l'incomparable don de plaire. L'éducation la plus raffinée parait des

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agréments les plus rares la séduisante jeune fille. Deux poètes tragiques lui avaient enseigné la dé- clamation et le jeu scénique; c'étaient Crébillon, aussi célèbre alors que l'avait été Corneille, et Lanoue, qui, après quelques succès d'auteur, allait entrer comme comédien au Théâtre-Français. Elle savait danser à la perfection, dessinait convenable- ment, et peut-être aimait-elle déjà à guider la pointe sur une planche de cuivre. Mais son princi- pal talent, à cette époque de sa vie, était le chant ; elle en tenait les principes de Jélyotte, le chanteur de l'Opéra, aussi aimé dans les salons qu'au théâtre, et dont les succès, dit-on, ne s'arrêtaient pas aux applaudissements.

Avec tant de grâces et de dons naturels, cul- tivés d'une façon aussi brillante, mademoiselle Poisson avait été recherchée dans les réunions du monde, et sa mère s'était vu ouvrir par elle des portes qui lui fussent sans doute demeurées closes. On les recevait à l'hôtel d'Angervilliers, la jeune fille chanta un jour le grand air d'Armide, de Lulli, et charma tellement madame de Mailly que celle-ci la voulut embrasser. On les devine admises dans quelques cercles peu difficiles de l'époque, l'esprit et les grâces invitaient de droit. Chez madame de Tencin, elles étaient pres- que chez elles, la vieille femme de lettres étant fort de leurs amies. La conversation des romanciers à la mode, Marivaux et Duclos, les soupers l'on écoutait le mordant Piron, et aussi Montesquieu et Fontenelle, aiguisaient alors l'esprit des femmes. La jeune fille y trouvait comme préparation à la

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vie, sinon des principes moraux, du moins l'ai- sance des manières et une connaissance précoce du monde.

Son éducation avait été payée par le fermier général, qui s'intéressait tendrement à elle et qu'elle devait plus tard si magnifiquement récom- penser par la charge de directeur général des Bâtiments du Roi. M. Le Normant de Tournehem n'entendait point, d'ailleurs, être privé par le ma- riage de la présence d'une enfant qui lui était chère et qu'il destinait à tenir brillamment sa propre maison. Dès qu'elle eut vingt ans, il la fit épouser à un sien neveu, plus âgé qu'elle de quatre ans seulement. Le jeune Charles-Guillaume Le Nor- mant, fils du trésorier général des monnaies, était un fort beau parti pour la fille de François Poisson. Médiocrement tourné, il est vrai, et petit de sa personne, il avait la distinction des sentiments, le ton de la meilleure compagnie, et l'on ne peut s'empêcher de trouver bien sonnants, dans l'acte de mariage, ses titres d'écuyer, chevalier d'hon- neur au présidiaî de Blois, seigneur d'Étiolés, Saint- Aubin, Bourbon-le-Château et autres lieux.

Le sacrement fut donné aux époux le 9 mars 1741, en l'église Saint-Eustaehe. Quelques jours auparavant a été signé chez les Poisson, rue de Richelieu, devant le notaire Perret, un contrat qu'il n'est pas sans intérêt de feuilleter. Le mariage a lieu sous le régime de la communauté ; mais les apports sont fort inégaux. C'est à grand'peine et avec toutes sortes de réserves que les parents de la future épouse lui constituent en dot une somme

MADAME LE NORMANT D'ETIOLES 39 de cent vingt mille livres, savoir : « trente mille en pierreries, bijoux, linge et hardes à l'usage de ladite demoiselle », et une grande maison, sise rue Saint-Marc, estimée quatre-vingt-dix mille livres. Ajoutons-y cent quarante et une livres huit sols et six deniers de rentes viagères dites tontines, établies sur la tête de la future épouse par des contrats qui remontent à vingt ans. Les muni- ficences viennent au futur époux de son oncle paternel, Charles-François-Paul Le Normant de Tournehem, écuyer, qui lui fait donation entre vifs d'une somme de quatre-vingt-trois mille cinq cents livres, sous forme d'avances dans les sous- fermes, et qui s'engage à bien autre chose par les articles suivants : « En faveur du même mariage, ledit sieur Le Normant, oncle, promet et s'oblige de loger et nourrir lesdits futurs époux, leurs domestiques au nombre de cinq, équipages et chevaux, pendant la vie dudit sieur Le Normant, oncle, et au cas que lesdits futurs époux et ledit sieur Le Normant voulussent se séparer, à compter du jour de ladite séparation, ledit sieur Le Nor- mant, oncle, paiera la somme de quatre mille livres auxdits futurs époux pour leur tenir lieu desdits nourriture et logement pour chacun an. Plus, en la même considération, ledit sieur Le Nor- mant, oncle, assure audit futur époux, sur les biens qu'il laissera au jour de son décès, la somme de cent cinquante mille livres, qu'il prendra en effets de la même succession à son choix », sans préjudice de la part d'héritage qui lui reviendra suivant la coutume de Paris.

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Les ressources du nouveau ménage étaient con- sidérables. Par les libéralités de M. de Tournehem, ils étaient logés chez lui, à Paris et à la campagne, nourris et défrayés de tout, et vivaient sur le pied de quarante mille livres de rente, avec l'espérance d'une opulente succession à recueillir de cet oncle incomparable. Malgré tant d'avantages assurés à cette union, un témoin mieux informé que ceux qu'on a cités, le président du Rocheret, lié alors avec toute la famille, rapporte que le jeune homme refusa tout d'abord de s'engager avec une femme, infiniment séduisante sans doute, mais pour la- quelle trop de circonstances pouvaient faire hésiter un esprit sérieux. Tenté, au contraire, par les considérations d'argent, le père du jeune Le Normant, qui était veuf, le menaça d'épouser lui- même, s'il ne se décidait. Au reste, les sentiments qui suivirent furent, chez le jeune époux, extrê- mement passionnés. Madame d'Étiolés avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer follement de son mari ; elle y joignait les suffrages de l'admira- tion universelle, l'habileté d'une coquette de race, et jusqu'à cette froideur de tempérament qui redouble les désirs d'un homme épris.

Le premier portrait que nous aurions d'elle, le seul souvenir gardé de la fugitive par la famille de son mari, serait une toile de Nattier, « l'élève des Grâces », le peintre de la Famille royale et de la Cour, celui qui avait fixé la beauté touchante de madame de Mailly, la beauté fière de madame de Châteauroux. C'était aussi l'artiste à la mode, recherché de toutes les femmes qui passaient pour

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 41 jolies. Il était naturel qu'il fût appelé auprès de madame d'Étiolés. Mais les œuvres de Nattier sont presque toujours plus exquises que fidèles. Combien plus précieux est pour nous le portrait simplement écrit par le lieutenant des Chasses de Versailles, les retouches soigneuses révèlent l'exactitude du peintre ! Il pose en quelques mots le gracieux modèle et l'ensemble de sa personne, « d'une taille au-dessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple, élégante », qui semble faire « la nuance entre le dernier degré de l'élégance et le premier de la noblesse » ; et ce qui l'intéresse le plus, c'est le jeu d'une physionomie qu'il a souvent examinée de près et vraiment comprise : « Son visage était bien assorti à sa taille, un ovale parfait, de beaux cheveux, plutôt châtain clair que blonds : des yeux assez grands, ornés de beaux sourcils de la même couleur; le nez parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très belles et le plus délicieux sourire ; la plus belle peau du monde donnait à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux avaient un charme particulier, qu'ils de- vaient peut-être à l'incertitude de leur couleur ; ils n'avaient point le vif éclat des yeux noirs, la langueur tendre des yeux bleus, la finesse par- ticulière aux yeux gris ; leur couleur indéterminée semblait les rendre propres à tous les genres de séduction et à exprimer successivement toutes les impressions d'une âme très mobile. »

Pour mobile qu'elle soit, cette âme de femme est assez maîtresse d'elle-même, et ces jolis traits ne trahissent jamais que ce qu'il lui convient. On

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s'explique toutefois que les artistes la voient et la comprennent de façon très différente, non seule- ment selon leur tempérament particulier, mais encore suivant son âge, son heure et son moment. Il faut les consulter tous et ne se fier à aucun, puisque M. de Marigny nous assure que les por- traits de sa sœur n'ont jamais été ressemblants. Au temps de sa longue faveur, elle charmera et déconcertera les meilleurs maîtres, qui ne fixeront chacun qu'une partie assez fuyante de ses char- mes. Après Nattier, le plus ancien de ses peintres et sans doute le moins troublé, elle attirera sans cesse les pinceaux familiers ou mythologiques de Boucher ; ceux de Carie Van Loo, qui remplira assidûment auprès d'elle, sans être jamais satisfait, ses fonctions de « premier peintre du Roi » ; ceux de Drouais enfin, qui sera l'artiste de ses derniers jours et reviendra mainte fois au difficile modèle. Nous aurons encore, s'il le faut, pour compléter son image, les crayons de La Tour et de Cochin, les marbres de Lemoyne et de Pigalle ; mais c'est à peine si nous serons renseignés par cette richesse de documents et cette profusion de chefs-d'œuvre.

Madame d'Étiolés a un train de fortune et une parenté qui lui permettent de recevoir une assez bonne société à l'hôtel de Gesvres, loué par l'oncle Tournehem, rue Croix-des-Petits-Champs, son père et sa mère logent auprès d'elle. Mais elle aspire à devenir une des reines de Paris, et la chose n'est pas sans difficulté. La richesse en ce moment ne consacre point un salon, et la beauté n'y suffit

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pas davantage. Il semble que la jeune femme ait cherché ardemment à pénétrer dans le plus brillant cercle d'alors, celui que présidait madame Geofrrin, en son hôtel de la rue Saint-Honoré, aidée de son aimable fille, la marquise de la Ferté-Imbault. Leur amitié était précieuse et d'un choix restreint. Quand elles reçurent la visite que mesdames Poisson et d'Étiolés crurent pouvoir leur faire, après une présentation chez madame de Tencin, les deux maîtresses de la maison furent assez embarrassées. La mère, raconte la marquise, était « si décriée qu'il semblait impossible de suivre cette connaissance » ; d'autre part, la fille, irréprochable et charmante, « méritait des politesses ». Il eût été cependant bien, malaisé de recevoir l'une sans accepter l'autre.

La mauvaise santé de madame Poisson, qui se déclara peu après et la retira du monde, facilita les relations de madame d'Étiolés. Elle fut vite accueillie dans le fameux salon et sut adroitement y faire sa place. Elle demandait à la jeune mar- quise l'autorisation de la voir souvent pour « pren- dre de l'esprit et des bonnes manières » ; elle ne manquait point de marquer à madame Geoffrin l'admiration sans bornes, dont la bonne dame exigeait l'encens, et elle exprimait avec grâce « un bonheur au delà de toute expression d'être admise dans son aréopage ». On l'y devine exer- çant sa séduction sur tous les habitués, attentive aux causeries d'art que tenaient les amateurs, le lundi ; intéressant les vieux philosophes du mer- credi par ses jolies façons, ses répliques vives, et

44 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR cet esprit déjà averti, que leurs audaces n'ef- frayaient point.

La nièce de M. de Tournehem rencontre chez madame Geoffrin beaucoup d'hommes qu'elle ne peut avoir chez elle et qui la rapprocheraient de la Cour. Elle les envie à madame de la Ferté-Imbault, et l'avoue avec une naïveté qui semblera piquante plus tard : « Que vous êtes heureuse ! lui dit-elle souvent. Vous vivez constamment avec ce char- mant duc de Nivernois, cet aimable abbé de Bernis et ce gentil Bernard, et vous les avez tant que vous voulez ! Et moi j'ai toutes les peines du monde à avoir l'un d'eux à souper chez mon oncle de Tournehem, parce que sa société les ennuie. » Ce sont surtout des gens de finance que reçoit le fermier général, et la jeune femme, initiée ailleurs à un monde différent, ne peut s'empêcher de leur trouver « un bien mauvais ton ». Elle se prépare, dès lors, à briller dans une autre sphère, et met en jeu pour y parvenir toute une politique subtile et persévérante.

Ses étés se passent au château d'Étiolés, à proximité de Choisy et des grandes chasses royales. Louis XV vient assez souvent dans la forêt de Sénart se livrer à son divertissement favori, et les bois retentissent du cor des gentilshommes des chasses sonnant la fanfare de la Reine. Avec d'au- tres châtelaines des environs, madame d'Étiolés est admise à suivre les équipages ; vêtue de bleu ou de rose, elle aime à conduire elle-même un léger phaéton, à apparaître brusquement devant le Roi, comme la fée de cette forêt, dont elle

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 45 connaît tous les détours. Sa jeunesse hardie et sa beauté ne laissent point le Roi indifférent ; il l'aperçoit avec plaisir, et elle est du nombre des dames à qui il fait envoyer des chevreuils. Elle- même se dit éprise de lui et assure, en riant, que Sa Majesté seule la pourrait éloigner de ses devoirs envers M. d'Étiolés. Nul, hormis l'oncle et la mère, qui savent à quoi s'en tenir, ne prend au sérieux cette boutade, et le mari, fort honnête homme et très amoureux, s'en offusque moins que personne. La jeune femme est, d'ailleurs, de conduite irré- prochable ; après avoir perdu un fils en bas âge, elle met au monde une fille, le 10 août 1744, et semble devoir être aussi bonne mère que fidèle épouse.

La vie qu'on mène au château d'Étiolés est à la fois familière et brillante, avec ces nombreuses réunions d'amis, cette gaieté de propos et ce man- que d'apprêt qui font alors le charme de la société française. Le président du Rocheret nous décrit, en peu de mots, la maîtresse du logis : « Belle, blanche, douce, ma Paméla ! Je la nommais ainsi à Étioles, je passais une partie des étés de 1741 et de 1742, et nous lui lisions le roman anglais de Paméla, chez M. Bertin de Blagny, mon parent, maître des requêtes, trésorier des parties casuelles et seigneur de Coudray-sous-Étioles. » Reinette ou Paméla, qu'intéresse le roman de Richardson, a pour plaisir favori le théâtre : elle chante et joue la comédie sur une grande scène, munie de tous ses accessoires, que M. de Tournehem, très amateur de spectacles et très fier des talents de sa nièce, a fait construire à côté du château.

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La déesse du lieu s'entoure de sénateurs dignes d'elle. Le beau Briges, l'écuyer de confiance du Roi, la célèbre avec tant d'enthousiasme, qu'on lui prêtera plus tard des succès dont il n'y a pas d'apparence, mais qui ne laisseront pas que d'in- quiéter un peu Louis XV. On compte, parmi les familiers d'Étiolés, Crébillon, qui est un ami de tous les temps ; le vieux Fontenelle, doyen honoré des lettres françaises ; le président de Montesquieu, en qui l'on voit surtout l'auteur des Lettres per- sanes, et le spirituel Louis de Cahusac, connu comme parolier de Rameau et comme émule de Crébillon le fils. Parmi ces libres esprits, le plus brillant et l'un des mieux choyés, Voltaire n'est pas le dernier à rendre hommage à « la divine d'Étiolés » ; il la juge à ce moment « bien élevée, sage, aimable, remplie de grâces et de talents, née avec du bon sens et un bon cœur ». La vie la plus facile et la plus souhaitable s'ouvre devant la jeune femme, et personne ne comprendra, quand son heure troublée sera venue, qu'elle échange, pour le rôle incertain de maîtresse du Roi, la paisible royauté bourgeoise de sa richesse et de sa beauté.

A la Cour, on n'était point sans avoir entendu parler de madame d'Étiolés. Elle y connaissait ma- dame de Sassenage, femme d'un menin de M. le Dauphin, qui vivait au Château, et la vieille mar- quise de Saissac, qui n'y venait plus, mais qui était une tante du duc de Luynes et que la Reine n'avait pas oubliée. La bonne duchesse de Che- vreuse s'intéressait, depuis son enfance, à cette

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petite Poisson et prenait plaisir à la nommer, quand un cercle de Versailles daignait s'occuper sans malveillance des « caillettes » de Paris. Au reste, les communications d'une société à l'autre étaient établies par quelques grands seigneurs curieux, par quelques abbés bien nés et par les gens de robe reçus chez les princesses pour leur esprit ; les chroniques de la bourgeoisie parisienne, souvent plus amusantes que celles de la Cour, y faisaient l'objet de conversations continuelles.

L'abbé de Bernis, qui rencontrait madame d'Étiolés chez une cousine de son mari, la com- tesse d'Estrades, rendait volontiers hommage à ses charmes. Le marquis de Valfons, l'ayant vue à un souper, la déclarait « jeune, jolie, pleine de talents ». Un autre bon juge, ami particulier de la Reine, le président Hénault, faisait cette charmante décou- verte dans l'été de 1742. Il écrit à la marquise du Deffand qu'il doit souper gaiement chez son cousin, M. de Montigny, avec le directeur des postes Du- fort et quelques femmes de qualité, madame d'Au- beterre, madame de Sassenage : il doit y avoir aussi, ajoute-t-il, « une madame d'Étiolés, Jélyotte, etc. » Le lendemain, il raconte à son amie la soirée et le succès de chanteur de Jélyotte : « Il me parut qu'il était en pays de connaissance. Mais je trouvai une des plus jolies femmes que j'aie vues ; c'est madame d'Étiolés ; elle sait la musique parfaite- ment, elle chante avec toute la gaieté et tout le goût possible, sait cent chansons, joue la comédie à Étioles sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra, il y a des machines et des changements.

48 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR Paris est admirable pour la diversité incroyable des sociétés et pour les amusements sans nombre. On me pria beaucoup d'aller être témoin de tout cela dans un pays que j'ai beaucoup aimé, j'ai passé ma jeunesse, et dans une maison qui est la même que mon père avait, mais l'on a dépensé cent mille écus depuis. » Le président Hénault n'eut garde d'oublier cette aimable connaissance, et, l'hiver suivant, il reçut madame d'Étiolés à ses fameux soupers, se réunissait, pour les plaisirs de l'esprit unis à ceux de la table, ce qu'il y avait de mieux à la Ville et aussi à la Cour.

D'autres circonstances rapprochaient la jeune femme de Versailles, et son nom des oreilles du Roi. A Chantemerle, chez madame de Villemer, qui avait un théâtre de société semblable à celui d'Étiolés, elle jouait la comédie avec le duc de Nivernois et le duc de Duras, et M. de Richelieu en personne l'y applaudissait. Si madame de Châteauroux se montrait inquiète, comme sa sœur Mailly, des manèges de la forêt de Sénart, c'est qu'elle savait fort bien, par son oncle Riche- lieu, qu'il en pourrait sortir, à l'occasion, une riva- lité sérieuse et plus qu'une passade sans consé- quence. Un jour que le Roi avait remarqué, une fois de plus, cette apparition bleue et rose en ce phaéton jeté sur la route des chasses, il se passa, dans son carrosse, un petit fait significatif. Madame de Chevreuse ayant dit, sans penser à mal, que madame d'Étiolés était encore plus jolie qu'à son ordinaire, madame de Châteauroux lui marcha vivement sur le pied, pour arrêter la conversation.

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 49 Quand les dames eurent quitté le Roi, madame de Chevreuse se plaignit et s'informa : « Ne savez- vous pas, Madame, répondit la duchesse, que l'on veut donner au Roi cette petite d'Étiolés ? »

Il ne semblait pas, malgré quelques apparences favorables, que la jeune bourgeoise pût jamais réaliser le rêve démesuré qu'elle avait conçu. Le retour de Louis XV aux sentiments religieux pen- dant sa maladie de Metz, puis la reprise de ma- dame de Châteauroux, annoncée dès la rentrée à Versailles, écartaient également de lui madame d'Étiolés. Vainement sa mère continuait-elle à lui souffler son exaltation, l'assurant qu'elle était plus belle que Faîtière duchesse ; vainement Tourne- hem la montrait-il à ses amis, demandant : « N'est- ce pas un morceau de roi ? » Il eût été sage de renoncer à cette ambitieuse folie, qui avait pris peu à peu en elle la forme de l'amour même.

Un sentiment complexe, il entrait en tout cas plus d'orgueil que d'intérêt, l'avait envahie tout entière, et l'on peut bien reconnaître la sincérité de ce sentiment, car Louis le Bien-Aimé l'a fait naître en beaucoup de cœurs. Elle racontait à ma- dame de la Ferté-Imbault, qu'étant en couches de sa fille, lors de la maladie du Roi, elle avait eu, en apprenant le danger, une révolution dont elle pensa mourir. C'était bien « cette violente incli- nation », dont elle faisait plus tard confidence à Voltaire, et que soutenait un secret pressentiment qu'elle finirait par être aimée. Soudain, le grand obstacle tombait : madame de Châteauroux dis- paraissait, emportée par un mal rapide et inattendu ;

50 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR

le Roi restait désespéré, mais consolable, et le siège en règle commençait.

Madame d'Étiolés et sa mère avaient à Ver- sailles un accès singulièrement aisé et qui leur permettait de se passer de Bachelier et de Lebel, les premiers valets de chambre, aussi bien que de M. de Richelieu, conseiller ordinaire de Sa Majesté pour les affaires de son caprice. Le sieur Binet, premier valet de chambre du Dauphin, qui avait la survivance de Bachelier, avait un lien de famille avec les Le Normant. Aucune introduction ne valait celle de ces gens du service intime, hom- mes de confiance, importants et discrets, d'ailleurs convenablement apparentés et que le Roi finissait toujours par anoblir.

Binet ne semble pas avoir joué, de propos dé- libéré, le rôle que la chronique atteste pour d'autres valets de chambre de Louis XV, et l'amitié dont l'honorait l'austère gouverneur du Dauphin, le duc de Châtillon, semble assurer qu'il n'était point homme à prendre l'initiative de certaines complaisances. Mais il approchait le Roi trop sou- vent et de trop près pour ne pas être en état de rendre les services que lui demandait sa jolie cou- sine. Et pourquoi n'aurait-il pas favorisé ses vues ? Madame d'Étiolés n'avait-elle pas à solliciter pour son mari une place de fermier général, et n'était-il pas naturel qu'elle disposât de la seule influence qu'elle eût à la Cour pour essayer d'atteindre le maître ? Cette raison justifiait les démarches aux yeux de l'époux, qui n'avait, au surplus, aucune

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raison de suspecter la fidélité de sa femme. Ce fut, en tout cas, par cette voie et pour ces motifs que madame d'Étiolés pénétra pour la première fois dans les intérieurs de Versailles.

Dès avant le mariage du Dauphin, elle y ap- paraît, mystérieuse encore, car il semble bien qu'il soit question d'elle, à propos du bal masqué donné, le 7 février, chez Mesdames, au rez-de- chaussée logera plus tard le Dauphin. Le duc de Luynes, racontant ce bal dans son journal du lendemain, dit que le Roi n'a pas ordonné sans intention ce divertissement de carnaval chez ses filles : « On prétend, ajoute-t-il, qu'il fut, il y a quelques jours, à un bal en masque dans la ville de Versailles. On a même tenu, à cette occasion, quelques propos, soupçonnant qu'il pouvait y avoir quelques projets de galanterie, et on croit avoir remarqué qu'il dansa hier avec la même per- sonne dont on avait parlé. Cependant, c'est un soupçon léger et peu vraisemblable. Le Roi parais- sait avoir grand désir hier de n'être point reconnu. La Reine fut aussi, hier, au bal en masque, et y est restée jusqu'à quatre heures. » Le 10 mars, dix jours après la fête de l'Hôtel de Ville, alors que le Carême est commencé et qu'on résume les inci- dents du Carnaval, M. de Luynes mentionne pour la première fois le nom le madame d'Étiolés : « Tous les bals en masque ont donné l'occasion de parler des nouvelles amours du Roi et principale- ment d'une madame d'Étiolés, qui est jeune et jolie ; sa mère s'appelle madame Poisson. On pré- tend que, depuis quelque temps, elle est presque

52 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR toujours dans ce pays-ci et que c'est le choix que le Roi a fait. Si le fait était vrai, ce ne serait vrai- semblablement qu'une galanterie et non pas une maîtresse. » Le mari de la dame d'honneur de la Reine est ici l'écho de son entourage : il constate les bruits qui courent, mais ne s'inquiète aucune- ment ; à ses yeux, une bourgeoise, quoi qu'il ad- vienne, ne saurait être à craindre pour longtemps.

A la Cour, tout se sait, ou se devine. Le rôle de Binet ne tarde pas à être connu. La femme qui vient chez lui et qu'il a introduite, au moins une fois, en solliciteuse, dans les Petits Apparte- ments, met en train la verve des nouvellistes. Le valet de chambre prétend que ce sont des calom- nies « affreuses » sur madame d'Étiolés ; il assure à la duchesse de Luynes qu'il n'y a pas contre sa parente « le plus léger fondement » ; qu'elle est venue uniquement pour cette place de fermier général, qu'elle l'a obtenue et qu'elle ne reparaîtra plus à la Cour. Binet est-il complice ou dupe ? Croit-il que les choses en resteront là, ou veut-il tout simplement se protéger contre l'orage terrible qu'il sent gronder sur sa tête ?

Il ne faut point croire que les amours du Roi n'intéressent que la chronique de l'Œil-de-Bœuf ; de très graves questions s'y rattachent, et toute la politique de Versailles commence à s'en préoc- cuper. Ce qu'on appelle « le parti des dévots » craint une liaison du Roi, qui serait pire que les précédentes. Après un éphémère triomphe, ce parti se sent menacé chaque jour davantage auprès de Louis XV. L'homme qui en a pris la direction,

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lors de l'exil du duc de Châtillon, M. Boyer, évêque de Mirepoix, chargé de la Feuille des bénéfices, ne manque ni d'intelligence, ni de volonté ; mais l'intelligence est courte et la volonté têtue. Il est un de ceux qui, par leurs maladresses, réveillent le jansénisme expirant et jettent la France dans la plus fatale des guerres religieuses. Si l'on s'en tient aux choses de cour, l'influence de l'évêque de Mirepoix semble moins funeste et s'exerce même d'honorable façon : sa parole, écoutée du Roi pour les affaires ecclésiastiques, fait autorité pour toutes choses chez la Reine et chez le Dauphin. Il n'aime guère la noblesse, qui encombre son ordre de ca- dets ambitieux, et volontiers il soutient des prêtres méritants et obscurs contre le clergé courtisan.

Les ennemis de l'évêque cherchent depuis long- temps à le détruire dans l'esprit de Louis XV. On l'a d'abord attaqué sur les sentiments de piété outrée qu'il aurait inculqués au Dauphin, et que des gens comme Richelieu traitent couramment de bigoterie et cagoterie. Le Roi, qui a de la re- ligion, n'a pas paru se soucier de ce reproche. On a dit alors que le parti Boyer se croit assez maître du jeune prince pour tenir ouvertement chez lui des propos contre la conduite de son père. Si la Dauphine montre au Roi une indifférence cho- quante et répond mal à ses attentions paternelles, ce n'est point timidité ou gaucherie de son âge, comme on le pourrait croire ; c'est répugnance inspirée par ce qu'elle entend dire chez son époux. Le Roi lui a proposé à mainte reprise de venir visiter les curiosités précieuses accumulées dans

54 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR ses Petits Appartements ; ce n'est qu'à la troi- sième fois qu'elle s'est décidée, avec une gêne visible, à pénétrer dans ces élégants réduits dont on lui a dit tant d'horreurs. Voilà, dit-on, l'oeuvre de Boyer et de ses complices. Le Roi sera-t-il insen- sible à la pensée de cette désunion semée dans sa famille au nom des principes de la religion ?

L'évêque de Mirepoix sent fort bien qu'un grave péril approche, non seulement pour sa per- sonne, mais pour les idées qu'il représente et pour les intérêts du clergé de France, dont il a la garde. Il a fallu les menaces d'une mort prochaine pour obtenir du Roi qu'il renonçât à une vie coupable, et encore rappelait-il madame de Châteauroux quelques semaines après la guérison. Une liaison nouvelle n'amènerait pas un scandale moindre, et peut-être en préparerait-elle de plus grands. Celle dont on parle à présent est une femme qui, selon l'expression de son ami Voltaire, « pense philosophiquement », c'est-à-dire en dehors de toute croyance religieuse. On la sait liée avec ce dangereux écrivain et avec d'autres, ses pareils. Il est sûr qu'elle apporterait chez le Roi les idées d'incrédulité dans lesquelles elle a été nourrie ; la voix de Dieu y serait de moins en moins écoutée. Quelles conséquences, sur l'esprit de Louis XV et sur l'avenir du royaume, que cette substitution d'influence !

L'homme d'église a plus de connaissance du coeur humain que ces gens de cour, infatués de leur naissance, sûrs d'avance qu'on ne saurait voir à Versailles une favorite roturière. Rien ne

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s'éduque aussi vite qu'une femme d'esprit, et le Roi, si la roture le gêne, dispose de titres à son gré. L'évêque a donc jugé qu'il était temps de se défendre. On dit qu'il a mandé Binet, rendu res- ponsable de l'intrigue, et qu'il l'a menacé de le faire chasser de chez M. le Dauphin. « M. de Mire- poix, écrit Luynes, nie l'un et l'autre de ces faits ; mais il convient, et me l'a dit, que Binet l'étant venu trouver pour lui conter son affliction de ce qu'on disait contre lui, il lui a parlé assez forte- ment sur les dangers auxquels il s'exposerait, s'il y avait le moindre fondement aux bruits auxquels il ne voulait point ajouter foi. »

L'intervention du prélat produit un résultat tout autre que celui qu'il en attendait. L'hon- nête Binet, averti de telle façon, comprend qu'il n'a plus rien à ménager. Inquiet pour sa place, il se croit en droit de la défendre par tous les moyens. Le Roi ne tarde pas à apprendre qu'on se mêle de traverser ses amours, qu'on veut soumettre ses inclinations aux préventions de son fils et des conseillers de son fils. Rien ne peut davantage l'irriter et pousser aux extrêmes résolutions une volonté qui craint par-dessus tout de paraître conduite. Nous entrons ici, il est vrai, dans l'in- certitude ; mais les dates se précipitent et suffi- sent à montrer que bien des choses se sont passées ces derniers jours du mois de mars, puisque ma- dame d'Étiolés, qui ne devait plus reparaître à Versailles, ne le quitte pas. Binet jure ses grands dieux que, cette fois, il n'est pour rien dans ses voyages. Faut-il croire que c'est par une autre

56 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR voie, madame de Tencin par exemple, que l'amour sincère de madame d'Étiolés a été confirmé au Roi ? Binet a-t-il remis lui-même une lettre de sa jeune parente, disant au Roi que sa passion sera la cause de sa perte, assurant que la jalousie éveillée d'un époux qui l'idolâtre va lui faire subir les suites d'un juste ressentiment, en même temps qu'elle ne pourra survivre à la perte de l'objet aimé ? D'où que soit venu l'appel, l'auguste objet a été touché, a consenti à revoir madame d'Étiolés et permis qu'elle revînt au Château.

En même temps, l'oncle Tournehem, depuis longtemps dans les vues de sa nièce, est entré en scène : il a envoyé le jeune d'Étiolés en province pour les affaires des sous-fermes, il est intéressé, et l'y a retenu le plus possible. Les voyages sont longs à cette époque, et les affaires se compliquent aisément. Madame d'Étiolés, à la fin de mars, a toute liberté pour aller à Versailles, quand il lui plaît, et y demeurer, s'il lui convient.

« Avant-hier, écrit le duc de Luynes le 29 mars, le Roi fut à la chasse et devait souper dans ses Cabinets ; l'ordre en était donné. Ceux qui ont coutume d'avoir l'honneur de souper avec le Roi se présentèrent à l'ordinaire, mais on n'appela personne, et l'on vint dire que le Roi ne soupait point. M. le duc d'Ayen s'était trouvé mal à la chasse et était au lit ; le Roi y descendit et y fit porter son souper, ou bien chez madame de Lau- raguais ; c'est ce que l'on n'a pas su positivement. »

Ce mystère n'est-il pas déjà la présence de ma- dame d'Étiolés ? On la trouve, en effet, deux jours

MADAME LE NORMANT D'ETIOLES 57 après, assistant à la représentation d'un ballet co- mique de Rameau, dansé sur la scène du Manège. Tout Versailles a voulu y être et les places ont été fort disputées. Madame d'Étiolés, sans aucun droit à cette faveur, a paru pour la première fois au milieu des femmes de la Cour. Elle se sa- vait en mesure d'affronter toutes les comparaisons, et l'occasion était bonne de les suggérer au Roi.

Le Ier avril, elle est vue à la Comédie Italienne, au Château même, les places sont encore plus rares, la salle de spectacle étant extrêmement resserrée : « Le Roi y était dans une petite loge grillée, au-dessous de celle de la Reine. On con- tinue toujours à tenir des propos sur madame d'Étiolés. On remarqua que ce jour-là elle était dans une loge près du théâtre, fort en vue de celle du Roi, et par conséquent de celle de la Reine ; elle était fort bien mise et fort jolie. »

Ces indications sont d'importance sous la plume d'un homme circonspect comme le duc de Luynes. Le 10 avril, d'ailleurs, notre chroniqueur ne con- serve plus le moindre doute : « Le Roi soupa en particulier, en haut, dans ses Cabinets ou en quelque autre endroit qu'on ne sait point, mais il n'y eut personne d'appelé pour souper avec lui. On continue à tenir les mêmes propos sur madame d'Étiolés. » Ces lignes sont écrites le dimanche des Rameaux. On annonce pour le samedi saint, un souper des Petits Cabinets, l'on pense qu'il y aura des dames et qu'on fera médianoche ; on dé- signe même madame de Lauraguais avec madame d'Étiolés. Les pronostics sont en défaut ; il n'y a

58 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

qu'un petit souper d'hommes, qui s'achève sans imprévu. Quant aux Pâques de Sa Majesté, bien entendu, il n'en saurait être question.

En quel endroit du Château le Roi reçoit-il alors madame d'Étiolés ? Nul ne peut le savoir, car les intérieurs sont la discrétion même. Le premier souper il montre sa nouvelle maîtresse, dans les Cabinets, a lieu le jeudi 22 avril. Riche- lieu se vante d'y avoir été ; on peut y compter également les familiers les plus intimes, le duc de Bouffiers, le duc d'Ayen, le marquis de Meuse et quelques-uns des chasseurs de la journée. Luynes dit peu de chose de cette réunion : « M. de Luxem- bourg y fut admis. Comme madame de Laura- guais était à Paris, le Roi fit avertir madame de Bellefonds [dame de Madame la Dauphine] pour ce souper. Tout le monde croyait que le Roi vien- drait au bal de l'ambassadeur [d'Espagne] ; il y envoya M. de Lujac, exempt des gardes, et M. de Tressan. Il resta dans ses Cabinets, et il ne s'est couché qu'à cinq heures. Aujourd'hui, il a encore dîné avec madame d'Étiolés, mais dans le grand particulier. On ne sait point précisément elle loge ; mais je crois cependant que c'est dans un petit appartement qu'avait madame de Mailly et qui joint les Petits Cabinets. Elle ne demeure point ici de suite ; elle va et vient à Paris et s'y en retourne le soir. » Tel est le premier séjour à Versailles de la future madame de Pompadour, séjour dissimulé et presque furtif qui ne se repro- duira plus. Quand elle reviendra à la Cour, elle sera maîtresse déclarée et marquise.

MADAME LE NORMANT D'ÉTIOLÉS 59

A ce même moment, M. d'Étiolés a fini de voyager. On a retardé son retour à Paris en le faisant inviter, pour les fêtes de Pâques, à Magnan- ville, près de Mantes, chez M. de Savalette. M. de Tournehem y est venu rejoindre son neveu et, 'en regagnant Paris, comme sa femme ne s'y trouve plus, il lui a révélé la nouvelle destinée de la fugitive. Elle a eu, lui dit cet oncle excellent, « un goût si violent qu'elle n'a pu y résister, et, pour lui, il n'a d'autre parti à prendre que de songer à s'en séparer ». On prétend qu'à cette nouvelle M. d'Étiolés est tombé évanoui, puis a montré un si violent désespoir qu'il a fallu lui enlever les armes ; mais, qu'il ait pleuré de rage ou crié ven- geance, qu'il ait écrit à sa femme, pour la rappeler, les prières les plus tendres ou qu'il ait rêvé la folie d'aller la reprendre à Versailles, le résultat est iné- vitable. Il est une volonté à laquelle on ne résiste pas ; d'ordre du Roi, de bon gré ou par violence, M. d'Étiolés devra accepter la séparation.

Ce rôle de mari exalté par la jalousie, les craintes que peut faire concevoir un tel état d'esprit, tout cela sert à merveille et fort opportunément les desseins de madame d'Étiolés. Elle s'adresse au cœur du Roi et à ses sentiments de gentilhomme. Elle le supplie de la défendre, de changer son état et son nom. Ces précautions lui donneront pied à la Cour et l'amèneront à être « déclarée » ; elle se met aussi en garde, non contre son mari, qu'on pourra toujours réduire, mais contre des rivalités, qu'elle sait nombreuses, et l'hostilité du parti dé- vot. Ce sont les vrais dangers qui la menacent

60 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR et paraissent devoir la détruire, quand la passion royale arrivera à l'heure du déclin. A ce moment, l'amant heureux ne saurait rien refuser, et il est d'un esprit avisé de saisir l'instant : « Le Roi, écrit M. de Luynes, achète pour madame d'Étiolés le marquisat de Pompadour, dont elle portera le nom ; c'est une terre de dix ou douze mille livres de rente. Ce n'est point le contrôleur général qui est chargé de faire cette acquisition ; on ne lui en a pas seulement parlé. C'est M. de Montmartel [garde du Trésor royal] qui fournit l'argent. » Ainsi reparaît, en cette circonstance décisive de la vie de la favorite, le nom de ces frères Paris qui ont tenu tant de place dans l'histoire de sa famille et qui vont être encore longtemps les soutiens de sa fortune.

Au reste, ce qu'on avait cru fantaisie passa- gère, devient maintenant, aux yeux de tous, une affaire sérieuse. « Ce qui paraissait douteux il y a peu de temps, note le duc de Luynes le 27 avril, est presque une vérité constante ; on dit qu'elle aime éperdument le Roi, et que cette passion est réciproque. » Il ajoute qu'on « n'ose en parler publiquement ». La discrétion de la Cour, faite surtout de la gêne qu'inspire le choix roturier du Roi, n'est point imitée à Paris. Un chroniqueur bourgeois, comme l'avocat Barbier, d'ordinaire frondeur et malveillant, exprime des sentiments inattendus : « Cette madame d'Étiolés, dit-il, est bien faite et extrêmement jolie, chante parfaite- ment et sait cent petites chansons amusantes, monte à cheval à merveille et a reçu toute l'édu-

MADAME LE NORMANT D'ETIOLES 61 cation possible. » On devinerait presque quelque fierté chez l'écrivain à voir sa classe sociale repré- sentée dignement, auprès du maître, par cette per- sonne accomplie.

Quant aux amis qui l'ont connue avant ces évé- nements, aux familiers de « la divine d'Étiolés », nous savons leurs sentiments par la lettre de l'un d'eux, égarée dans une correspondance illustre, lettre qu'il faut dater de ce mois d'avril et qui vaut la peine d'être lue de près :

« Je suis persuadé, Madame, écrit Voltaire en envoyant ses vers sur César et Cléopâtre, que du temps de César il n'y avait pas de frondeur jan- séniste qui osât censurer ce qui doit faire le charme de tous les honnêtes gens, et que les aumôniers de Rome n'étaient pas des imbéciles fanatiques. C'est de quoi je voudrais avoir l'honneur de vous entre- tenir avant d'aller à la campagne. Je m'intéresse à votre bonheur plus que vous ne pensez, et peut- être n'y a-t-il personne à Paris qui y prenne un intérêt plus sensible. Ce n'est point comme vieux galant flatteur de belles que je vous parle, c'est comme bon citoyen ; et je vous demande la per- mission de venir vous dire un petit mot à Étioles ou à Brunoi, ce mois de mai. Ayez la bonté de me faire dire quand et où. Je suis avec respect, Ma- dame, de vos yeux, de votre figure et de votre esprit, le très humble et très obéissant serviteur. »

Que de choses en cette petite lettre de l'habile homme, qui prépare, dans la femme encensée d'au- jourd'hui, l'amie utile de demain ! Comme s'y in-

62 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

sinuent déjà les espérances que fonde tout un parti sur la nouvelle maîtresse ! Et quelle meilleure jus- tification des craintes de l'évêque de Mirepoix ! On voit s'établir ici, dès la première heure, ce concert de louanges intéressées et réciproques, qui rendra les philosophes indispensables à madame de Pom- padour et fera d'elle la protectrice, l'Égérie des philosophes ; on surprend l'éveil des ambitions de ce groupe ardent et batailleur, qui la pousse au pouvoir et contribuera à l'y maintenir. Ils comp- tent bien, par elle, se produire plus hardiment dans le monde, monter plus haut qu'ils n'ont pu faire jusqu'à présent et voir triompher dans l'État, grâce à l'heureux choix du monarque, leurs doc- trines et leurs personnes.

CHAPITRE II l'année de fontenoy

Louis XV eut quelque mérite à ne point se laisser retenir par le plaisir d'un nouvel engage- ment, quand un devoir royal l'appela aux fron- tières. Il y obéit sans hésiter, remplissant ainsi la promesse qu'il avait faite à Maurice de Saxe en lui confiant son armée de Flandre. Il avait décidé de s'aller mettre en personne à la tête des troupes, dès que la tranchée serait ouverte devant Tournay, et de mener avec lui le Dauphin. Il voulait lui donner de bonne heure cette initiation directe aux choses de la guerre, qu'il n'avait eue lui-même que Tannée précédente, aux sièges de Menin, d'Ypres et de Fribourg.

C'était pour le jeune prince, récemment marié et tendrement épris, une séparation cruelle, et pour la Reine, pour Mesdames, pour la Dauphine, une cause d'alarmes trop justifiées, « deux boulets, disait-on, pouvant priver la France de son maître et de ses espérances ». Cependant le Dauphin bouillait d'impatience et sentait s'éveiller en lui les instincts militaires de sa race. Le Roi l'avait trouvé trop jeune l'été dernier, et on l'avait pro- fondément humilié en le laissant à Versailles, malgré ses prières. La vraie raison de ce refus était

64 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR sans doute le désir qu'avait eu madame de Châ- teauroux de suivre l'armée. Cette année, l'em- pêchement n'existait plus ; aucun prétexte décent n'eût permis à une madame d'Étiolés de paraître aux camps, et le départ du Roi et de son fils fut fixé au 6 mai.

L'événement avait attiré à Versailles beaucoup de monde. Toutes les dames titrées et les charges avaient tenu à s'y montrer, et il y eut jusqu'à treize dames ayant le droit de s'asseoir au souper du Roi. La veille du départ, Louis XV mangea au grand couvert et passa dans la chambre de la Reine, comme à son ordinaire. Au petit quart d'heure de conversation générale, rempli des in- sipidités d'usage, nulle allusion ne fut faite à l'é- motion qui remplissait les cœurs. Le lendemain, la Reine et Mesdames furent au lever ; la Dau- phine, trop affligée, n'y put aller. On partait à sept heures. « La Reine a attendu M. le Dauphin, lorsqu'il a passé pour aller chez le Roi ; elle était à la porte du petit passage qui va chez elle ; elle l'a rappelé, elle l'a embrassé vingt fois, fondant en larmes. » M. de Luynes observe que le Roi ne s'est couché qu'à trois heures et demie : « Il avait l'air fort sérieux ce matin ; il a dit un mot fort court à M. d'Argenson l'aîné ; mais, hors cela, il n'a pas dit un mot à personne, ni à ses ministres, ni à aucun des courtisans. »

Le Roi gagna Compiègne avec des relais et con- tinua le voyage en poste. La couchée du second jour fut à Douai. Le Dauphin dormait encore, quand Louis XV quitta la ville à quatre heures

L'ANNÉE DE FONTENOY 65

du matin. La nouvelle des mouvements de l'en- nemi l'appelait en hâte devant Tournay. Il était temps qu'il arrivât : l'armée de secours comman- dée par le duc de Cumberland, et composée de troupes anglaises, hollandaises, autrichiennes et hanovriennes, serrait de près les assiégeants, et le maréchal de Saxe croyait à chaque instant être attaqué. Le Roi et le Dauphin allèrent reconnaître le terrain, visitèrent les redoutes établies par le maréchal et furent acclamés dans les campements.

Louis XV passa la soirée du 10 à deviser, de la meilleure humeur du monde. Il rappela les ba- tailles où s'étaient trouvés en personne les rois de France ; il observa que, « depuis la bataille de Poitiers, aucun d'eux n'avait combattu avec son fils, et qu'aucun, depuis saint Louis, n'ayant gagné de bataille signalée contre les Anglais, il espérait donc être le premier ». Après cette leçon d'his- toire, on fit des bons mots ; on fut gai comme pendant une nuit de bal ; le Roi chanta une chan- son fort drôle à plusieurs couplets, puis s'en fut, comme les autres, coucher sur la paille.

Le 11 mai, à la petite pointe du jour, il se fait éveiller pour aller se rendre compte des disposi- tions de l'ennemi. Le vieux maréchal de Noailles et quelques officiers entrent chez lui, quand il achève de se botter : « Vous voilà bien paré, dit-il à Tressan, qui a un habit tout neuf de maréchal de camp. Sire, dit l'officier, je compte bien que c'est aujourd'hui jour de fête pour Votre Majesté et pour la nation. »

On est à peine en selle que l'ennemi attaque

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66 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR au canon. Le Roi, bientôt rejoint par le Dauphin, va prendre position sur une éminence, à l'entrée du champ prévu pour la bataille et qui n'a guère que neuf cents toises de largeur. Ils assistent de là, exposés eux-mêmes aux boulets, à toute l'ac- tion qui commence. Ils voient le magnifique mouve- ment de l'infanterie anglaise et hanovrienne, qui force, en masses épaisses, le centre des lignes fran- çaises ; elle perd des rangs entiers, mais le reste avance et repousse de son feu régulier les régiments qui successivement se présentent. Gendarmes, carabiniers, Normandie, Hainaut, brigade irlan- daise, rien ne résiste à la marche de cette colonne, de plus en plus serrée, qui répare ses pertes à mesure et semble manœuvrer comme à l'exercice, avec une lenteur puissante et sûre. On aperçoit les majors anglais appuyant leur canne sur les fusils de leurs hommes pour abaisser leur tir. Devant l'intrépidité de l'attaque, les gardes fran- çaises ont lâché pied et, malgré leurs officiers, se débandent. Le Roi ne reçoit que de mauvaises nouvelles ; les redoutes tiennent encore, mais déjà celle de Fontenoy manque de boulets et ne répond plus à l'ennemi. La retraite peut être coupée, même au Roi, d'un moment à l'autre, malgré les précautions du maréchal de Saxe, qui a tout prévu, sauf la déroute.

Sur tout le champ de bataille, passant har- diment au front de la colonne anglaise, court une légère chaise d'osier, attelée de quatre che- vaux gris ; c'est le fameux « berceau » qui porte le maréchal. Malade, affaibli, obligé de rester

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couché, il n'a rien perdu de son beau sang-froid de héros. Le Roi et son entourage suivent ses mouvements dans la plaine, d'où s'efface toute espérance. Un instant, la colonne formidable de- meure immobile, ne tirant plus, et paraît maî- tresse du terrain. Autour du Roi se tient un con- seil assez tumultueux, les avis s'agitent dans la fièvre. Le Dauphin, très excité, met d'un joli geste l'épée à la main et demande à charger à la tête de la Maison du Roi. Le maréchal fait prier Sa Majesté, au nom de la France, de ne pas s'ex- poser davantage et de repasser l'Escaut pour s'abriter. Le Roi refuse et parle aussi de se jeter en personne au milieu de l'action. Le maréchal en- voie le chevalier de Castellane le supplier d'attendre un quart d'heure seulement, d'autres nouvelles.

En pleine défaite, Maurice de Saxe improvise le plan d'une seconde bataille. Il donne ses ordres suprêmes, parcourt une fois de plus les lignes rompues, relève les courages, rappelle aux troupes qu'elles combattent sous les yeux de leur Roi. Il veut ébranler de tous côtés la colonne victo- rieuse, avant que les Hollandais, qui ont encore peu donné, se décident à l'appuyer. Tandis que l'artillerie, changeant ses dispositions, concentre son tir sur le même point, tous les escadrons de la Maison du Roi, que M. de Richelieu met en bataille, Brionne, Aubeterre, Penthièvre, Cha- brillant, Brancas, chargent ensemble. Les régi- ments déjà décimés secondent le furieux élan. Celui de Noailles, qui charge au centre, y laisse d'abord tout un escadron : mais la masse ennemie,

68 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR attaquée à la fois de front et par les flancs, com- mence à s'ouvrir peu à peu ; en quelques minutes, elle est forcée de reculer et se retire, sans confu- sion, cédant le terrain et la victoire.

Il était une heure après-midi, quand le jeune mar- quis d'Harcourt accourut ventre à terre, annoncer que la bataille était gagnée. Le maréchal, à bout de forces, arriva peu d'instants après, et voulut em- brasser les genoux du Roi : « Sire, dit-il, j'ai assez vécu ; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui que pour voir Votre Majesté victorieuse. Elle voit à quoi tiennent les batailles ! » Le Roile relève et l'em- brasse. Le comte d'Argenson s'occupe des courriers. Le Roi et le Dauphin écrivent sur des tambours.

A deux heures et demie, un page part pour Versailles, portant à la Reine les billets de son mari, de son fils et du ministre. Le premier, qui baptise la victoire, est ainsi conçu :

Du champ de bataille de Fontenoy, ce n mai, à deux heures et demie.

« Les ennemis nous ont attaqués ce matin à cinq heures. Ils ont été bien battus. Je me porte bien et mon fils aussi. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage, étant bon, je crois, de rassurer Versailles et Paris. Le plus tôt que je pourrai, je vous enverrai le détail. »

Le jeune prince écrit avec plus de tendresse :

« Ma chère maman, je vous fais de tout mon cœur mon compliment sur la bataille que le Roi vient de gagner. Il se porte Dieu merci, à mer-

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veille et moi, qui ai toujours eu l'honneur de l'ac- compagner. Je vous en écrirai davantage, ce soir ou demain, et je finis en vous assurant de mon respect et de mon amour. Louis. Je vous sup- plie de vouloir bien embrasser ma femme et mes sœurs. »

Les courriers expédiés, Louis XV remonte à cheval avec le Dauphin et parcourt les lignes. De régiment en régiment, ils sont salués par des cris d'enthousiasme ; on leur présente les dra- peaux percés de balles. Le Roi remercie com- mandants et soldats, ne tenant à l'écart que les gardes françaises, si peu solides devant le feu. Il s'intéresse aux blessés et donne des ordres pour qu'ils soient transportés aux hôpitaux, préparés d'avance avec plus de soin qu'à l'ordinaire. « Le triomphe est la plus belle chose du monde, écrira le marquis d'Argenson à Voltaire ; les Vive le Roi ! les chapeaux en l'air au bout des baïon- nettes, les compliments du maître à ses guerriers, la visite des retranchements, des villages..., la joie, la gloire, la tendresse. Mais le plancher de tout cela est du sang humain, des lambeaux de chair humaine ! » Les terribles pertes de cette journée, meurtrière entre toutes, sont oubliées dans l'allégresse de la victoire. Ceux qui ont aidé à la gagner comprennent la fierté royale : Fonte- noy a donné au règne le prestige éclatant de gloire militaire qui lui manquait.

Ces grandes nouvelles arrivaient à Versailles laissant une incertitude cruelle sur le sort des

7o LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR combattants. Le lendemain, le comte d'Argenson faisait parvenir à la Reine la liste des morts. La noblesse française avait chèrement payé la gloire de son roi. On comptait soixante- treize officiers tués sur le champ, cinquante-cinq en grand danger, quatre cent soixante-quatre blessés, seize cents soldats morts et trois mille blessés ; et cette proportion indiquait quelle part revenait au dé- vouement des officiers dans le succès de la jour- née. On citait le duc de Gramont, atteint par un des premiers boulets, et roulant de cheval aux pieds du maréchal de Noailles, son oncle, qui venait de l'embrasser et l'envoyait à son poste. Un autre lieutenant général, M. de Lutteaux, avait reçu deux coups de fusil dans le corps. Plusieurs colonels étaient tombés à la tête de leurs troupes : M. de Dillon, M. de Courten, le prince de Craon. Ces deuils, qui touchaient tant de familles et frappaient aussi plus d'un cœur en secret, assombrissaient la joie générale.

D'ailleurs, la guerre n'était point finie, et même la place de Tournay tenait toujours. On commença à se rassurer, le jour un page de la petite écurie, M. de Lordat, vint annoncer que la ville était rendue et la garnison retirée dans la citadelle. La prise de cette citadelle n'en fut pas moins d'une difficulté extrême : les assiégés, presque chaque nuit, faisaient jouer des mines meurtrières, et pour calmer les trop vives inquiétudes, sur le bulletin quotidien envoyé à la Reine, on réduisait le nombre des blessés et des morts. Après un mois seulement, la brèche étant faite, la garnison anglo-

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hollandaise consentit à capituler et sortit avec les honneurs de la guerre. Louis XV vit dénier ces quatre mille hommes sur les glacis de Tournay ; ils passaient entre deux haies formées par la cavalerie française, maison du Roi, gendarmerie, carabiniers. Quand vint le tour du gouverneur, M. de Brackel, le Roi le félicita de sa belle défense ; puis il entra solennellement dans la ville ; l'évêque le reçut à la cathédrale, entouré de son clergé, et le prince de Tingry, lieutenant général en survivance de la province de Flandre, le traita à dîner. Le résultat de la campagne était assuré.

D'autres succès s'accumulèrent rapidement en six semaines ; Gand se laissait surprendre par M. de Lowendal ; Bruges ouvrait ses portes sans résistance au marquis de Souvré ; Oudenarde se rendait au Roi après quatre jours de tranchée ; Dendermonde était pris par le duc d'Harcourt, Ostende, par Lowendal encore. Et tandis que de bonnes nouvelles arrivaient d'Italie, l'Infant don Philippe, gendre du Roi, combinait ses efforts avec ceux du maréchal de Maillebois, tandis que le roi de Prusse, ayant battu les troupes de Marie- Thérèse à Friedberg, écrivait à son allié : « J'ai acquitté la lettre de change que vous aviez tirée à Fontenoy », Louis XV parcourait la Flandre conquise et se faisait acclamer de ses nouveaux sujets, au milieu d'une continuité de fortune qui rappelait les plus belles campagnes de Louis XIV.

Pendant que toutes les églises de France chan- tent le Te Deum pour les victoires de Sa Majesté

72 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

très chrétienne, madame d'Étiolés est à la cam- pagne, chez l'oncle Tournehem, point gênée par son mari, qu'on fait voyager, toute à ses projets d'avenir et à la réalisation de son rêve. Les rap- ports du lieutenant de police montrent que l'opi- nion, qui s'inquiète d'elle, sait assez mal ce qu'elle devient. Dès le départ du Roi, son nom est changé et les Parisiens s'amusent à lui donner par avance le titre dont elle n'a point encore le brevet. Les uns répandent que l'époux indulgent va la re- prendre et mettra ainsi fin à la comédie ; d'autres soutiennent qu'elle reçoit chaque semaine un billet mystérieux, sous le couvert de M. de Montmartel, à la suscription : Pour Madame d'Étiolés, à Étioles, et qu'elle y répond par la même voie.

A la Cour, l'on est mieux informé, on croit qu'il arrive autant de courriers de l'armée à Étioles qu'à Versailles, et que le Roi écrit chaque jour une lettre au moins, adressée à Madame la marquise de Pompadour, et cachetée d'une devise galante : Discret et fidèle. D'autres lettres viennent de l'entourage du Roi ; et M. de Richelieu, l'ami de toutes les maîtresses, a entamé la plus aimable correspondance, montrant assez par qu'il a constaté les signes d'une faveur durable. Celui qui donne le plus à penser est qu'on rafraîchit à Ver- sailles le bel appartement de madame de Châ- teauroux.

Ces satisfactions d'amour et d'amour-propre ont de quoi dédommager la jeune femme de la retraite à laquelle elle est condamnée. Cette retraite, désirée par le Roi, est absolue. Elle ne

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reçoit qu'un petit nombre d'amis, des plus éprouvés ou des plus utiles. Deux surtout s'empressent auprès d'elle, qui joueront dans sa vie un rôle important et qui, dès ce moment même, dirigent en quelque mesure sa destinée.

Voltaire, qui a été le premier courtisan de la fortune naissante de madame d'Étiolés, est aussi le premier obligé de madame de Pompadour. Il lui doit déjà le don gratuit de la première charge vacante de gentilhomme de la Chambre du Roi, un beau cadeau en vérité, qui représente environ soixante mille livres ; la charge d'historiographe, dont il a en même temps le brevet, lui vaut, avec deux mille livres d'appointements, le droit de flatter officiellement Sa Majesté. Le prétexte des faveurs royales, vainement sollicitées jusqu'alors par l'auteur de la Henriade, a été le ballet du ma- riage, La Princesse de Navarre ; mais c'est madame d'Étiolés qui les a obtenues au poète, et il a béné- ficié de la première prière peut-être qu'elle ait faite au Roi.

Il n'aurait garde de négliger une amitié qui promet d'être avantageuse et peut lui assurer, par exemple, l'Académie, qui Ta jusqu'à présent écarté. Tout ce printemps, tout cet été, Voltaire tourne autour d'Étiolés, fort aise qu'on sache qu'il est dans les confidences. Il ne quitte le duc et la duchesse de la Vallière, ses protecteurs du moment, que pour aller chez sa nouvelle déesse : « Je suis tantôt à Champs, tantôt à Étioles », écrit-il au marquis d'Argenson, qui est sous Tournay avec le Roi et qui doit montrer sa lettre ;

74 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR au mois d'août, écrivant d'Étiolés même, ii rend compte gaiement au ministre qu'il se dit de lui infiniment de mal chez madame de Pompadour.

Il y donne la première lecture de ce poème sur la Bataille de Fontenoy, qui est pour lui une grande affaire. courtisan, il a toujours aspiré à devenir le Poeta regius de quelque monarque, et cette carrière, avec ses honneurs lucratifs et la liberté qu'elle assure, suffit encore à ses ambitions ; mais il atteint la cinquantaine, sans être plus avancé qu'il y a vingt ans, alors qu'il se figurait avoir conquis les bonnes grâces de madame de Prie. L'élévation d'une autre favorite et la victoire des armées françaises lui semblent occasion favorable pour prendre sa revanche, en la meilleure aubaine de sa vie. Une voix écoutée pourra faire entendre à Louis XV que, pour être loué dignement, il doit choisir le plus grand génie de son règne ; et ce génie saura promettre, avec les plus agréables sous- entendus,

Le prix de la Vertu par les mains de l'Amour !

Ce n'est point un chef-d'œuvre qu'inspire madame de Pompadour ; on y voit reparaître les mouvements, les épithètes, jusqu'à des hémistiches de l'Ode sur la prise de Namur ou de YÉpître sur le passage du Rhin ; du même style, des mêmes mots, de la même mytho- logie qu'employait Boileau pour flatter le Grand Roi, Voltaire flagorne le Bien-Aimé.

Toute cette rhétorique, apprise des Jésuites, charme, enivre, exalte la petite bourgeoise. Le

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poète sait aussi l'intéresser au côté profitable de son entreprise. Il n'a célébré jusqu'alors que des hommes de cour aimant les lettres, qui donnent à souper et payent des dédicaces : d'autres appuis semblent plus sûrs dans une monarchie militaire et auprès d'un roi peu sensible aux arts et mé- diocre juge du talent. Il va pouvoir multiplier, en citant les héros de Fontenoy, le nombre des gens qui lui veulent du bien, et il persuade madame de Pompadour que ces amis nouveaux seront également les siens. C'est à Étioles qu'il augmente et corrige ses éditions successives. Comme il se croit grand dispensateur de renommée, il entasse dans ses vers, toujours à l'imitation de Boileau, les noms militaires qu'il voue à l'immortalité. Il envoie ses exemplaires à l'armée par ballots, et c'est un d'Argenson qu'il charge de les distribuer. L'imprimeur ne suffit point aux tirages, on épuise en dix jours dix mille exemplaires, et l'engouement du public grise le poète : « La tête me tourne, écrit-il ; je ne sais comment faire avec les dames, qui veulent que je loue leurs cousins ou leurs greluchons. On me traite comme un ministre : je fais des mécontents ! »

Il prie Tressan, un des blessés de la journée, de lui mander des épisodes héroïques, pour en- richir les éditions nouvelles. Celle dont le Roi a daigné agréer la dédicace est adressée par l'auteur à son ami Moncrif, pour que le poète des Chats obtienne qu'il soit lu par la Reine ; il lui demande encore de faire remarquer, à leur auguste souve- raine, l'indignité de confrères sans talent qui se

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sont permis de célébrer le même sujet, et surtout de l'un d'eux qui s'est posé en rival : « Vous êtes engagé d'honneur à faire connaître à la Reine ce misérable ; si je n'étais malade, j'irais me jeter à ses pieds. Je vous supplie instamment de lui faire ma cour. Je n'avais supplié madame de Luynes de présenter ma rapsodie à la Reine que parce qu'il paraissait fort brutal d'en laisser paraître tant d'éditions sans lui en faire un petit hommage. Mais je vous prie de lui dire très sérieusement que je lui demande pardon d'avoir mis à ses pieds ma pauvre esquisse, que je n'avais jamais osé donner au Roi. Enfin Sa Majesté ayant bien voulu que je lui dédiasse sa Bataille, j'ai mis mon grain d'encens dans un encensoir un peu plus propre, et le voici que je vous présente. » En vérité, Voltaire ne dédaigne aucun appui, puisqu'à l'heure même il se fait l'hôte assidu d'Étiolés, il tient à s'assurer la bienveillance, si peu nécessaire aujourd'hui, de « la bonne Reine ».

C'est peut-être qu'il commence à s'inquiéter et que ses façons « d'adjuger des lauriers » paraissent indiscrètes dans les cercles de la Cour. Le duc de Luynes nous donne, avec sa bonne grâce habi- tuelle, l'opinion des honnêtes gens sur l'auteur du fameux poème : « Il a voulu parler de tout le monde, et sans avoir eu le temps d'être assez instruit des particularités ; il a même suppléé par des notes à ceux qu'il ne pouvait nommer ; mais, en voulant contenter tout le monde, il a fait grand nombre de mécontents. Les uns se sont trouvés trop confondus dans la foule, les autres ont jugé

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qu'ils n'étaient point à leur place. Il a fait M. le duc de Gramont maréchal de France de son autorité ; enfin, il s'est trouvé tant de fautes qu'il a été obligé de faire plusieurs corrections. Il y en a de ce moment-ci cinq éditions, et ce n'est qu'à la cinquième qu'il a cru son poème en état d'être présenté à la Reine. Malgré toutes ces critiques, il est pourtant certain qu'il y a de très beaux vers, et il est vrai qu'on passe moins de fautes à Vol- taire qu'à un autre, parce qu'on le croit moins capable d'en faire. » L'avocat Marchand, qui a rimé lui-même sur Fontenoy, est moins indulgent pour son remuant confrère :

Il a loué depuis Noailles Jusqu'au moindre petit morveux Portant talon rouge à Versailles !

M. de Richelieu passe pour avoir chargé Vol- taire de composer, à son profit, un poème lui est attribué le vrai succès de la bataille. Le duc est, en effet, dans une période de grande ambition et, depuis qu'il est entré dans les vues du Roi au sujet de madame de Pompadour, il a repris son crédit des meilleurs jours. Les lettres écrites du camp devant Tournay racontent l'extrême fami- liarité que le Roi lui montre, en venant l'éveiller chaque matin dans sa chambre, causer et plaisanter au bord de son lit. Dans ces conversations intimes, dont madame de Pompadour fait souvent les frais, Voltaire tient à être nommé. Il correspond avec Richelieu, à propos des fêtes du retour que celui-ci doit organiser comme Premier gentilhomme, et

78 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR telle de ses lettres peint plusieurs âmes d'un seul pinceau :

« Voici un petit morceau dans lequel il y a d'assez bonnes choses. Il y a surtout un vers :

Un roi plus craint que Charle et plus aimé qu'Henri !

Vous devriez bien, Monseigneur, mettre le doigt là-dessus à notre adorable monarque. De héros à héros, il n'y a que la main... » Ce préambule est pour amener une autre requête : « En vérité, vous devriez bien mander à madame de Pompadour autre chose de moi que ces beaux mots : « Je ne « suis pas trop content de son acte. » J'aimerais bien mieux qu'elle sût par vous combien ses bontés me pénètrent de reconnaissance, et à quel point je vous fais son éloge ; car je vous parle d'elle comme je lui parle de vous ; et, en vérité, je lui suis très tendrement attaché, et je crois devoir compter sur sa bienveillance autant que personne. Quand mes sentiments pour elle lui seraient revenus par vous, y aurait-il eu si grand mal ? Ignorez- vous le prix de ce que vous dites et de ce que vous écrivez ? Adieu, Monseigneur, mon cœur est à vous pour jamais. » La veille, Voltaire envoyait au duc des essais de la fête, des sujets de livret pour Rameau ; le lendemain il en expédie d'autres ; il n'est jamais à court ni d'idées, ni de compliments.

Cette agitation d'esprit, ce bouillonnement de projets, cette parole rapide, mordante, souvent sincère, cette flamme d'éloquence qui illumine et ce

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tumulte de mots qui étourdit, voilà ce qu'apporte à Étioles la menue et ardente personne de Vol- taire. Il entretient la fièvre de la future marquise, lui souffle ses propres ambitions, la mêle à ses grands desseins, l'intéresse à ses petites rancunes, la consulte, l'encense, l'intimide, lui persuade par instants qu'il n'y a à écouter que lui, et qu'il n'est pas auprès de lui d'écrivain qui compte. Qui donc aurait plus d'invention pour suggérer à une femme fêtes, ballets, et opéras ? Qui serait mieux apte à la célébrer en vers ou en prose et à la servir à travers le monde ? Et déjà les petits vers du poète se multiplient, courent Paris, apprenant à tous en quelle intimité il a su se mettre et ce qu'il se croit permis d'écrire :

Sincère et tendre Pompadour

(Car je peux vous donner d'avance

Ce nom qui rime avec l'amour Et qui sera bientôt le plus beau nom de France),

Ce tokai dont Votre Excellence

Dans Étioles me régala,

N'a-t-il pas quelque ressemblance

Avec le Roi qui le donna ?

Il est comme lui sans mélange ; Il unit comme lui, la force et la douceur,

Plaît aux yeux, enchante le cœur,

Fait du bien et jamais ne change.

Dans une lettre au président Hénault, Voltaire nous introduit au milieu des causeries d'Étiolés, achève de se former l'esprit de la maîtresse puissante de demain : « Je parlais, Monsieur, il y a quelques jours, à madame de Pompadour de

80 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR

votre charmant, de votre immortel Abrégé de l'Histoire de France. Elle a plus lu à son âge qu'aucune vieille dame du pays elle va régner et ou il est bien à désirer quelle règne. Elle avait lu presque tous les bons livres, hors le vôtre; elle craignait d'être obligée de l'apprendre par cœur. Je lui dis qu'elle en retiendrait bien des choses sans efforts, et surtout les caractères des rois, des ministres et des siècles ; qu'un coup d'œil lui rappellerait tout ce qu'elle sait de notre histoire, et lui apprendrait ce qu'elle ne sait point; elle m'ordonna de lui apporter, à mon premier voyage, ce livre aussi aimable que son auteur. Je ne marche jamais sans cet ouvrage ; je fis semblant d'envoyer à Paris et, après souper, on lui apporta votre livre en beau maroquin, et à la première page était écrit :

Le voici ce livre vanté ;

Les Grâces daignèrent l'écrire

Sous les yeux de la Vérité,

Et c'est aux Grâces de le lire... »

L'épître n'aurait pas son entière saveur, si l'on ne se rappelait comment Voltaire traita par la suite l'Abrégé du président, « compilation informe, disait-il, exécutée par des mercenaires », œuvre d'un homme dont la « petite âme ne voulait qu'une réputation viagère » et qui n'était au fond qu'un « charlatan ». Il faut songer aussi aux vers ignobles et fameux, qui vinrent orner un jour un chant de la Pucelle, pour flétrir « l'heureuse grisette », des charmes de laquelle avait trafiqué sa mère. Il est vrai qu'alors Hénault avait osé adresser à Voltaire

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des critiques sur le Siècle de Louis XIV, et que madame de Pompadour ne consentait pas à lui sacrifier Crébillon.

Il était trop évident que le gentilhomme de la Chambre du Roi, en affichant son enthousiasme pour la maîtresse, ne songeait qu'aux avantages qu'il en pouvait retirer. Nul souci chez lui des véritables intérêts de sa protectrice. Par son zèle indiscret et bruyant, il l'eût plutôt desservie et lui eût fait assez vite le dangereux présent de ses propres ennemis. Mais madame de Pompadour avait auprès d'elle un ami moins égoïste, et dont le dévouement fut de meilleure étoffe. C'était l'abbé de Bernis, qui devint également un familier d'Étiolés, puisque chaque semaine il y passait une journée. Aussi bien le Roi l'avait décidé à son départ, pour des raisons qu'il importe de connaître.

Ce n'est point une compagnie banale que celle de l'abbé de Bernis, et plus d'une grande dame la pourrait envier à la fille des Poisson. Ce cadet de vieille famille, apparenté aux meilleurs noms de France, est obligé par la gêne à demander sa carrière à ses talents et à son mérite. Il est ardemment désireux de réussir, mais incapable, pour cela, d'une bassesse ou d'une hypocrisie ; il a pris le petit collet, sans vouloir recevoir la prêtrise, don- nant la raison très loyale que la vocation lui manquait. Ses trente ans sont venus, sans qu'il ait d'avenir assuré dans l'Église, Fleury d'abord, puis Boyer lui ayant impitoyablement fermé la

82 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

Feuille des bénéfices. Riche de jeunesse, s'endet- tant un peu (mais une belle princesse qui l'estime payera ses dettes), il vient d'obtenir son premier succès et d'entrer à l'Académie, moins comme écrivain de profession, qu'en grand seigneur ami des lettres et des lettrés. Ses titres littéraires auraient été son poème de la Religion vengée, qu'il dédaigna d'imprimer, et aussi ces madrigaux galants, qui n'ont guère coûté à sa verve méri- dionale et qu'on lui jouera le mauvais tour de publier, quand il sera devenu prêtre, diplomate et cardinal. Le gentil poète n'a d'ailleurs rien écrit dont il ait à rougir ; son oeuvre, comme sa vie, est du meilleur ton.

L'éducation première n'a pas moins servi l'abbé de Bernis que les dispositions de son heureuse na- ture. Frais, joufflu, poupin, soigné de sa personne Babet la bouquetière », comme l'appelle Voltaire, qui le ménage et le jalouse), d'une physionomie avenante et candide, instruit sans pédanterie, sen- sible et gai, il sait tourner à point le compliment mythologique et parle naturellement à Églé et à Silvie le langage qui les caresse. Il est dans leurs salons « la coqueluche », attire les confidences délicates et donne les conseils désintéressés. Ce- pendant, il ne rime point pour toutes les belles, et ne risque pas son habit en tous les lieux ; même dans le monde qu'il fréquente, il faut s'y prendre de loin pour l'avoir à souper. Si l'on est surpris qu'un homme aussi jeune et aussi recherché des deux sexes n'ait aucune fatuité, c'est qu'on ignore qu'il cache sous ces futiles dehors une fort belle intelli-

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gence. On ne saurait désirer amitié plus sûre et plus agréable que la sienne.

Madame Poisson et sa fille, qui rencontraient M. de Bernis chez la comtesse d'Estrades, nièce de M. de Tournehem, l'avaient plus d'une fois prié chez elles. La compagnie qu'elles voyaient ne lui conve- nant pas, il s'était poliment dérobé. Si les choses se modifièrent, ce ne fut pas sans quelque débat de conscience, peut-être à l'honneur de l'abbé et que le cardinal marquera avec insistance dans ses Mé- moires : « Je reçus un jour, dit-il, un billet de la comtesse d'Estrades, qui me priait de passer chez elle ; je m'y rendis ; elle m'apprit que madame d'Étiolés était maîtresse du Roi : que, malgré mes refus, elle désirait avoir en moi un ami et que le Roi l'approuvait. J'étais prié à souper chez ma- dame d'Étiolés huit jours après pour convenir de nos faits. Je marquai à madame d'Estrades la plus grande répugnance à me prêter à cet arrangement, où, à la vérité, je n'avais aucune part, mais qui paraissait peu convenable à mon état : on insista, je demandai le temps pour y réfléchir. Je consultai les plus honnêtes gens : tous furent d'accord que, n'ayant contribué en rien à la passion du Roi, je ne devais pas me refuser à l'amitié d'une ancienne connaissance, ni au bien qui pouvait résulter de mes conseils. Je me déterminai donc ; on me promit et je promis une amitié éternelle. On verra que j'ai tenu parole. »

A la distance de tant d'années, il est assez na- turel que Bernis s'exagère un peu son scrupule. D'autres souvenirs confirment et complètent les

84 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR siens. Parmi les amies qu'il interrogea, madame de la Ferté-Imbault lui donna son avis assez crû- ment : « Je lui dis que, puisqu'il passait sa vie chez des femmes galantes et qu'il était fort galant lui-même, il y aurait plus à gagner pour lui à être le confident du Roi et de sa maîtresse, que de tous les beaux messieurs et toutes les belles dames à la mode. » Au surplus, une auguste voix avait parlé et levait toute hésitation. Le Roi devait s'éloigner de madame d'Étiolés : « Il fut convenu, dit Bernis, et approuvé du maître que je la verrais souvent. »

Le jeune abbé ne laissa pas que de trouver en son obéissance quelque agrément : « Je fus souvent à Étioles dans l'été de 1745. A l'exception du duc [alors marquis] de Gontaut, qui y demeura quelques jours, je fus le seul homme du monde avec qui la marquise de Pompadour pût avoir des entretiens. J'allais toutes les semaines à Paris, et je faisais valoir sans affectation ses sentiments et ses inten- tions. Je lui conseillai de protéger les gens de lettres ; ce furent eux qui donnèrent le nom de Grand à Louis XIV. Je n'eus point de conseil à lui donner pour chérir et rechercher les honnêtes gens : je trouvai ce principe établi dans son âme. Je n'aperçus alors dans l'âme de madame de Pompa- dour qu'un amour-propre trop aisé à natter et à blesser, et une défiance trop générale, qu'il était aussi facile d'exciter que de calmer. Malgré cette découverte, je résolus de lui dire toujours la vérité sans aueun ménagement... Je dois dire à sa louange que, pendant plus de douze ans, elle a mieux aimé

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mes vérités quelquefois dures, que les flatteries des autres. »

Ces deux hommes, M. de Gontaut et l'abbé de Bernis, qui ont déjà rencontré madame d'Étiolés, lui rendent, à ce moment, un inappréciable service. Ce sont gens de haute naissance et de sérieux carac- tère : le premier, après une belle carrière dans les armes, sut obtenir l'amitié de madame de Château- roux et celle du Roi ; le second, malgré sa jeu- nesse, inspire confiance par sa conduite et la sûreté de son esprit. Ils n'ont pas été envoyés sans motif par Louis XV auprès de madame de Pompadour.

L'un et l'autre sont du monde et du plus grand, celui dans lequel va entrer la nouvelle marquise et qu'elle ignore entièrement. Quelque brillante qu'ait pu être sa vie jusqu'à ce jour, c'est la finance et la bourgeoisie qui l'ont formée. Tout différent est le milieu des circonstances inouïes la transportent. Ni les mœurs, ni la langue, ni les façons n'y sont les mêmes. Pour éviter les faux pas, si dangereux en un pays comme la Cour et que le maître ne tolère guère, que de choses à connaître, que d'allusions à deviner, que de noms, de généalogies, d'alliances à tenir dans sa mémoire ! Il faut avoir vécu toujours dans un monde aussi fermé pour en posséder les traditions et en savoir le langage. Puisque des gen- tilshommes comme Gontaut et Bernis parlent de naissance ce langage, leur rôle est précisément de l'apprendre à la favorite. Intelligente à la façon de Paris, et douée à merveille de la facilité qu'ont les femmes de se transformer suivant les temps et les lieux, elle profite rapidement de ces leçons délicates.

86 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR Il n'y a pas seulement pour elle, à fréquenter ceux qui les lui donnent, la vanité de pouvoir nommer au Roi des amis qui ne sentent ni le grimoire, ni la maltôte ; il y a surtout le profit, qu'elle sent fort bien, d'y prendre insensiblement un autre ton et d'y décrasser sa roture.

Bernis remplit auprès de madame de Pompadour une sorte de « préceptorat » (le mot est de Brienne, qui eut plus tard les confidences du prélat), et de ces premières relations sort une véritable amitié. Cette amitié tient tant de place dans la vie de la favorite, et une place si mal connue, qu'il est indis- pensable d'en bien marquer le caractère. L'abbé de Bernis n'est point si sévère qu'il ne se laisse aller au plaisir d'en cultiver les charmes. N'appartenant encore à l'Église que par son habit, il est au monde par ses mœurs, et c'est la morale du monde qu'il pratique, celle de l'honnête homme, qui diffère un peu de la morale chrétienne, mais d'après les règles de laquelle il semble équitable d'apprécier sa con- duite. Son exemple aide à faire comprendre l'in- dulgent respect des sujets de Louis XV pour des faiblesses, qui chez d'autres causeraient scandale. Rien n'empêche que justice soit rendue à quelques- unes des qualités de la favorite, même par des gens de vie vertueuse et de sincère piété. Pour le grand nombre des Français d'alors, les volontés et les caprices du Roi sont choses qui ne se discutent ni ne se jugent : « En France, écrit précisément Bernis, le Roi est non seulement le maître des biens et de la vie, mais aussi de l'esprit de ses sujets. Quel pou-

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voir ! et qu'il serait aisé d'en tirer un parti avanta- geux ! »

On ne peut oublier, en ce siècle règne la femme, que la galanterie laisse partout le sceptre aux mains des grâces et de la beauté. La noblesse particu- lièrement a hérité sur ce point des traditions de l'ancienne chevalerie. M. de Bernis, plus gentil- homme qu'abbé, met une parfaite aisance à les pratiquer. Les vers qu'il dédie à madame de Pompa- dour diffèrent singulièrement par de ceux de Vol- taire, dont les madrigaux sentent toujours le placet. Grand seigneur et poète sentimental, Bernis est réellement sous le charme de la femme d'esprit, qui n'a pas dédaigné de le conquérir, et l'on devine qu'il rime pour elle-même, et non en vue du crédit qu'elle pourra posséder un jour. C'est de cette épo- que de leurs relations que date le joli conte des « petits trous », un peu familier sans doute, puis- qu'il s'agit de célébrer des fossettes, mais qui reste de bonne compagnie :

Ainsi qu'Hébé.. la jeune Pompadour

A deux jolis trous sur sa joue,

Deux trous charmants le plaisir se joue,

Qui furent faits par la main de l'Amour.

L'enfant ailé sous un rideau de gaze

La vit dormir et la prit pour Psyché...

Ce sont encore les ombrages du parc d'Étiolés qui inspirent au poète son allégorie sur l'Enfant de Cythère, revenu au jour pour protéger, non plus l'infidélité, mais la constance, et qu'on aperçoit

dans le bois solitaire va rêver la jeune Pompadour.

88 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

Ces visites choisies, ces causeries, cette littéra- ture de boudoir charmaient le monotone isolement de la châtelaine d'Étiolés. Elle était occupée aussi par les négociations d'un procès en séparation de biens, qu'elle intentait à son mari, devant le Châ- telet, et qu'il y avait peu de chances qu'elle perdît. Ses parents, son frère, l'oncle Tournehem, le cousin Ferrand, secrétaire général du commerce, la jeune cousine d'Estrades, formaient sa société habituelle, ne paraissait point la petite Alexandrine encore en nourrice. Les incidents étaient rares à Etioles. Le 16 juin, le procureur Collin arrivait, ayant dans son sac l'arrêt en bonne forme, qui ordonnait la séparation des époux et la restitution de la dot. Un jour du mois suivant, on était au salon d'as- semblée, quand retentit une détonation violente, suivie d'un mouvement du sol qui jeta hors de ses gonds la porte de la pièce. Le magasin de poudre d'Essonnes venait de sauter, à une lieue de dis- tance ; il y avait une trentaine de victimes et Cor- beil entier perdait ses vitres. Madame de Pompa- dour en parlait plus tard à son frère voyageant en Italie, à propos d'un tremblement de terre près du Vésuve. C'avait été pour elle le présage d'un impor- tant événement survenu quelques jours après et depuis longtemps attendu dans sa vie.

Le courrier des Flandres apportait à Étioles le brevet de marquise. Par une galanterie toute royale, Louis XV l'avait fait partir de Gand, le n juillet, jour la ville venait d'être prise par le comte de Lowendal. Voltaire datait de la maison de ma- dame de Pompadour les quatrains que lui suggé-

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rait cette coïncidence, et qu'on voudrait avec de la musique de Rameau pour les trouver supportables :

A Étioles, juillet 1745. Il sait aimer, il sait combattre : H envoie en ce beau séjour Un brevet digne d'Henri quatre, Signé Louis, Mars et l'Amour.

Mais les ennemis ont leur tour ; Et sa valeur et sa prudence Donnent à Gand le même jour Un brevet de ville de France.

Ces deux brevets si bien venus Vivront tous deux dans la mémoire : Chez lui les autels de Vénus Sont dans le temple de la Gloire !

Louis XV et le Dauphin rentrèrent à Paris le 7 septembre. Les rues étaient tendues et pavoisées de la porte Saint-Martin jusqu'au Carrousel. La Reine, la Dauphine, Mesdames, les Princesses et toute la Cour attendaient au château des Tuileries, et s'avancèrent sur le haut de l'escalier, quand, vers cinq heures et demie, les carrosses se rangèrent au grand perron. La réunion fut émouvante ; le Roi embrassa la Reine ; le Dauphin embrassa tout le monde, y compris sa gouvernante et l'évêque de Mirepoix. Le Roi causa dans la galerie, debout, près de trois quarts d'heure ; puis il fut se désha- biller, et la Reine, ayant gardé quelque temps chez elle le Dauphin et la Dauphine, revint dans la ga- lerie et tint publiquement son cavagnole. Le Roi ne reparut pas de la soirée.

90 LOUIS XV ET Mme DE POMPADOUR

Le lendemain matin, il fit en grande pompe sa visite à Notre-Dame, et, l'après-dîner, reçut les fé- licitations de la Ville, suivies du compliment des harengères. A la tombée de la nuit, on fut à l'Hôtel de Ville, de nombreux carrosses escortés des régi- ments de la Maison du Roi. Cinq appartements différents étaient préparés pour la Famille royale, qui devait être traitée par la Ville. Le feu d'artifice de la place de Grève, que Leurs Majestés virent de la croisée du milieu, précéda une demi-heure de musique des Petits- Violons, fut exécuté un di- vertissement sur le Retour du Roi, terminé par des couplets de circonstance et le refrain : Vive Louis ! Vive son Fils ! Le souper, dans la grande salle, ne commença guère avant dix heures. Le Roi et la Reine étaient seuls au bout d'une table de cin- quante couverts, ayant, sur l'angle, à droite. M. le Dauphin, à gauche, Madame la Dauphine. Les autres places étaient, selon l'usage, uniquement occupées par des dames. On présente exactement cent plats. De bonnes symphonies rendirent moins pesante la longueur de cette cérémonie, qui dura plus de deux heures et demie.

Le reste de la Cour était servi en d'autres salles de l'Hôtel de Ville. On sut que madame de Pompa- dour avait commandé un fort beau souper dans une des chambres du haut, ayant auprès d'elle mesdames de Sassenage et d'Estrades, son frère et M. de Tournehem. Mais des honneurs plus signi- ficatifs lui sont accordés. Le duc de Gesvres, gou- verneur de Paris, et M. de Marville, lieutenant général de police, qui allaient chez elle, les jours

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précédents, la mettre au courant des préparatifs de la fête, sont montés dans la soirée lui rendre leurs devoirs ; on y a vu M. de Richelieu et M. de Bouil- lon ; et le Prévôt des marchands, M. de Bernage, bien qu'il servît lui-même le Roi à table, a trouvé le moyen de quitter deux fois la grande salle, afin d'aller donner à la favorite des nouvelles du souper royal.

Le Roi rentra aux Tuileries à deux heures après minuit, ayant parcouru, selon la tradition, les rues illuminées de sa capitale. A peine levé, il reçut le remerciement de la Ville pour l'honneur qu'il lui avait fait la veille ; l'après-dîner, il entendit les ha- rangues des Cours souveraines et celle de l'Aca- démie. La Reine et Mesdames eurent de la musique dans la galerie ; la Famille royale se promena au jardin ; il y eut cavagnole et grand couvert. Le lendemain, tout le monde partait pour Versailles, et le roi Stanislas arrivait de Trianon pour offrir à son tour des félicitations à son gendre.

Pendant les journées de fête officielles, toujours prévues et un peu monotones, les préoccupations de la Cour se rapportaient à l'événement dont on parlait depuis longtemps, la présentation de ma- dame de Pompadour. On la savait prochaine et qu'il y serait donné un certain éclat. La vieille princesse de Conti crut devoir informer la Reine, aux Tuileries, que le Roi lui demandait de pré- senter cette dame, qu'elle ne connaissait même pas de vue. Elle désirait, disait-elle, que le Roi voulût bien changer de sentiment. Au fond, elle était moins fâchée de cette préférence qu'elle ne con-

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sentait à le paraître, car elle était sûre de voir promptement payées toutes ses dettes, la cassette royale ayant mainte façon de rémunérer les com- plaisances.

Le 10 septembre, à l'heure même la Maison du Roi reconduisait à Versailles la Famille royale, harassée de fêtes, de musiques et de harangues, un carrosse des Écuries amenait au Château, sans attirer la moindre attention, deux femmes qui l'habiteront désormais, la comtesse d'Estrades et la marquise de Pompadour. Celle-ci est montée tout droit à l'appartement préparé pour elle, dans l'attique au-dessus des Grands Appartements, et, dès le lendemain, le Roi y a soupe en tête à tête, sans que le chaperonnage de madame d'Estrades ait paru nécessaire. La comtesse a été, d'ailleurs, présentée le jour suivant, formalité aisée à remplir pour une femme bien née et qui n'intéresse que comme prélude à la cérémonie plus piquante que l'on attend.

La journée du mardi 14 satisfait la curiosité générale. Dans l'après-dîner, quelques personnes ont rencontré la nouvelle venue, conduite chez la duchesse de Luynes, dame d'honneur de la Reine, par une madame de la Chau-Montauban, née des Adrets, dont le mari est colonel d'un régiment du duc d'Orléans. La présentation doit avoir lieu à six heures. Toute la Cour est là, malveillante et mo- queuse, pour juger les débuts de cette marquise improvisée, qu'on a entrevue aux fêtes de l'hiver sous son nom de bourgeoise. On se presse dans la Galerie, l'Œil-de-Bœuf et la chambre de parade. La

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princesse de Conti paraît la première, fend la foule et entre dans le cabinet du Roi, suivie de sa dame d'honneur et de trois autres dames en grand habit, étincelantes de diamants ; ce sont mesdames de la Chau-Montauban, d'Estrades et de Pompadour. La princesse dit les phrases d'usage, et la marquise fait les trois révérences. Le Roi n'est pas sans quelque gêne, et l'embarras semble grand de l'autre côté. Après une courte conversation, les dames se reti- rent pour se rendre chez la Reine, puis chez le Dauphin et la Dauphine.

La duchesse de Luynes a retardé son départ pour Dampierre, afin d'être auprès de sa maîtresse en cette circonstance pénible et singulière. Lisons le récit de son mari, qui nous montre les dames, cu- rieuses et médisantes, rassemblées dans la cham- bre de la Reine : « Il n'y avait pas moins de monde à la présentation chez la Reine ; et tout Paris était fort occupé de savoir ce que la Reine dirait à madame de Pompadour. On avait conclu qu'elle ne pourrait lui parler que de son habit, ce qui est un sujet de conversation fort ordinaire aux dames, quand elles n'ont rien à dire. La Reine, instruite que Paris avait déjà arrangé sa conver- sation, crut, par cette raison-là même, devoir lui parler d'autre chose. Elle savait qu'elle connaissait beaucoup madame de Saissac. La Reine lui dit qu'elle avait vu madame de Saissac à Paris et qu'elle avait été fort aise de faire connaissance avec elle. Je ne sais si madame de Pompadour entendit ce qu'elle lui disait, car la Reine parle assez bas ; mais elle profita de ce moment pour assurer la

94 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR Reine de son respect et du désir qu'elle avait de lui plaire. La Reine parut assez contente du discours de madame de Pompadour, et le public, attentif jusqu'aux moindres circonstances de cet entretien, a prétendu qu'il avait été fort long et qu'il avait été de douze phrases. » On n'a remarqué qu'un seul incident : en ôtant son gant, pour prendre et baiser le bas de la robe de la Reine, la marquise, fort émue, l'a tiré de force et a brisé son bracelet, qui est tombé sur le tapis.

Cette journée difficile passée, les belles dédai- gnées peuvent se moquer à leur aise de l'intruse et débiter des horreurs sur sa famille ; on assurera tant qu'on le voudra qu'elle n'a pas d'esprit, on jouera sur le nom de « la d'Étiolés » en l'appelant « la Bestiole » ; les envieux en seront pour leurs plaisanteries ; il faudra que tous et toutes accep- tent le fait accompli et s'inclinent devant cette loi toute-puissante qu'est la volonté du Roi. Il est malaisément supportable, à coup sûr, de voir une roturière investie d'un rôle qui a semblé, jusque- là, réservé à des femmes de haute naissance, et que, par un étrange renversement des idées mo- rales, quelques-uns considèrent comme un des pri- vilèges de leur caste. Mais la nouvelle maîtresse a désormais son rang, son titre, ses droits au milieu de l'ancienne noblesse.

Par la présentation qui vient d'avoir lieu, tout est réglé exactement d'une façon conforme aux usages de la société d'alors. Les courtisans, quels qu'ils soient, devront des égards à une personne distinguée par leur maître, et les plus sévères sur

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le chapitre des mœurs auront à respecter le rang d'une dame régulièrement présentée à Leurs Majestés. Marquise authentique de par le Roi, fixée auprès de lui par le logement accordé dans les châteaux, détachée de ses origines par le brevet qui change son nom et modifie sa condition légale, la petite bourgeoise de Paris est devenue dame de la Cour de France.

Pour le repos du Roi après une longue cam- pagne militaire, comme pour l'isolement propice aux amours qui commencent, un « voyage », sui- vant le mot du temps, semble nécessaire. C'est à Choisy qu'on se rend. Cette maison royale a été achetée pour recevoir madame de Vintimille, et madame de Châteauroux y a triomphé. Ces sou- venirs, qui ne troublent point le Roi, enivré de sa passion nouvelle, sont faits pour plaire à la mar- quise de Pompadour. On va d'ailleurs trouver Choisy complètement transformé, par des change- ments considérables ordonnés pendant l'été : l'ap- partement royal a été agrandi, la terrasse sur la Seine prolongée, et Gabriel bâtit un corps de logis qui coûtera cent mille écus. Parrocel a reçu, pour décorer la galerie, la commande d'une suite de batailles, rappelant les conquêtes de Louis XV en Flandre ; dans ce séjour favori de ses plaisirs, le Roi réunit, pour excuser ou ennoblir la vie qu'il y mène, les témoignages de ses exploits et de sa gloire.

Il a voulu avec lui tous les courtisans de son cercle intime, afin qu'ils se lient avec madame de Pompadour dans le particulier de ce séjour,

96 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR l'étiquette est beaucoup plus simple que celle des « grands voyages ». Elle y voit MM. de Richelieu, d'Ayen, de Meuse, de Duras, avec quelques com- battants de la dernière campagne, que cette dis- tinction récompense. Pour ses propres amis, la marquise a obtenu une grande faveur : les gens de lettres ont été appelés à Choisy et forment une réunion qu'on n'y reverra guère. Il y a Duclos, Vol- taire, Gentil-Bernard, Moncrif, l'abbé Prévost ; et tout ce monde, auquel se joint quelquefois Bernis, se réunit chez le comte de Tressan, qui leur donne à dmer dans sa chambre, une table spéciale est servie par ordre du Roi.

Les femmes, peu nombreuses, ont été conviées seulement pour que la favorite ne fût pas seule. Ce sont mesdames de Lauraguais, de Sassenage et de Bellefonds ; la princesse de Cont: a supplié le Roi de la laisser faire sa cour à la Reine. Celle-ci, qui ne doit point venir et dont la présence n'est pas désirée, se trouve appelée à Choisy par un événement imprévu. Le Roi, à peine arrivé, ayant eu une fièvre assez violente, s'est fait saigner par La Peyronie, et la Reine demande aussitôt la per- mission de l'aller voir. Il répond qu'il la recevra avec plaisir et qu'elle trouvera un bon dîner au château, les vêpres du dimanche à la paroisse et le salut. Il l'accueille bien, paraît occupé qu'on lui fasse bonne chère et qu'on lui montre les embellis- sements. Toutes ces prévenances sont pour adou- cir l'amertume qu'il lui a réservée : les dames de Choisy dînent avec la Reine, et madame de Pom- padour est du nombre.

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Quelques jours après, le roi Stanislas, qui ne se soucie point cependant de faire une nouvelle connaissance, se décide, sur la demande de sa fille, à annoncer sa visite. Cette fois, les choses se passent autrement, et on lui laisse voir franche- ment qu'il est importun. Quand il arrive à Choisy, le Roi, convalescent, est levé et joue dans sa cham- bre ; à l'une des deux parties de quadrille est assise madame de Pompadour en habit de chasse. La présence du visiteur paraît gêner tout le monde. Au bout d'une demi-heure de conversation plus que languissante, il n'a qu'à se retirer, blessé de la réception glaciale de son gendre.

A peine revenu de Choisy, le Roi ordonne le voyage de Fontainebleau. Cette fois, toute la Cour le suit, le séjour devant durer les six semaines d'usage à chaque automne. C'est à Fontainebleau que se fait l'installation définitive de madame de Pompadour dans ses « fonctions ». Rien ne lui manque des avantages dont jouirent celles qui l'ont précédée. Elle occupe, au rez-de-chaussée, l'appartement qu'avait, au dernier voyage, ma- dame de Châteauroux et qu'un escalier spécial fait communiquer avec celui du Roi. Dès les pre- miers jours, les soupers des Cabinets s'établissent et elle y préside. Avec les deux complaisantes ordinaires, mesdames de Sassenage et d'Estrades, viennent s'asseoir à la table royale la maréchale de Duras, la grosse Lauraguais et quelques prin- cesses, madame de Modène, mademoiselle de Sens, la princesse de Conti. Celle-ci semble chaperonner la favorite d'à présent, comme faisait pour madame

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98 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

de Mailly mademoiselle de Charolais, ou pour madame de Châteauroux madame de Modène ; c'est un service délicat, auquel l'auguste cousin n'est pas insensible.

Les jours l'on ne soupe point dans les Ca- binets, madame de Pompadour donne elle-même de petits soupers fort bons, grâce à un excellent cuisinier. Peu de femmes encore y paraissent, mais les hommes commencent à s'y presser. A côté de Moncrif et de Voltaire, et de l'abbé de Bernis, qui remplit maintenant aux yeux de tous son rôle de conseiller, les plus grands seigneurs se font inviter chez la marquise. Des amis prennent posi- tion pour la défendre. Par bonheur pour elle, elle a, comme tenant déclaré, l'homme de la Cour le plus spirituel et le plus mordant, le modèle du Méchant de Gresset, le duc d'Ayen, qui la soutient pour faire pièce à la princesse de Rohan, qu'il déteste ; et aussi, en ce même temps, elle se lie avec l'excellent prince de Soubise, gênant peut- être par ses prétentions militaires, au demeurant fort honnête homme et capable d'être un ami de toute la vie.

Le Roi ne quitte guère la marquise. Dès qu'il est levé et habillé, il descend dans son apparte- ment, y reste jusqu'à l'heure de la messe, y revient ensuite et y mange un potage et une côtelette, ce qui lui tient Heu de dîner ; il cause avec elle jus- qu'à cinq ou six heures, moment du travail avec les ministres. On les voit ensemble continuelle- ment : quand le Roi va courre le cerf dans la forêt.

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il la mène dans son carrosse jusqu'à l'assemblée, habillée en amazone ; puis elle monte à cheval dans la suite de Mesdames, toutes très ardentes à partager le divertissement favori de leur père. Les jours de Comédie Italienne, le Roi la rejoint dans la loge grillée du haut du théâtre. Elle sort peu, sauf pour paraître exactement au cercle de la Reine, avec les autres dames, et petit à petit se faire accepter.

M. Poisson est à Fontainebleau, ce qui ne laisse pas que d'exciter de faciles railleries, le bonhomme ayant des façons vulgaires ; mais elle le voit ou- vertement et sans en rougir, montrant qu'elle tient à remplir tous les devoirs d'une bonne fille envers un bon père. Quant aux grosses médisances, aux calomnies qui se chuchotent dans l'anti- chambre du Roi, elle n'en embarrasse pas son chemin. En somme, elle se conduit sagement, et l'opinion générale lui est plutôt favorable.

Le duc de Luynes se fait l'écho de ceux qui l'approchent, dans les notes précises de son jour- nal : « Il paraît que tout le monde trouve madame de Pompadour extrêmement polie ; non seule- ment elle n'est point méchante et ne dit de mal de personne, mais elle ne souffre pas même que l'on en dise chez elle. Elle est gaie et parle volon- tiers. Bien éloignée jusqu à présent d'avoir de la hauteur, elle nomme continuellement ses parents, même en présence du Roi ; peut-être même répète- t-elle trop souvent ce sujet de conversation. D'ail- leurs, ne pouvant avoir eu une extrême habitude du langage usité dans les compagnies avec lesquelles

ioo LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR elle n'avait pas coutume de vivre, elle se sert sou- vent de termes et expressions qui paraissent ex- traordinaires dans ce pays-ci... Il y a lieu de croire que le Roi est souvent embarrassé de ces termes et de ces détails de famille. »

Si l'entourage de la Reine montre aussi peu de malveillance pour madame de Pompadour, c'est que sa bonne grâce la distingue complètement des favorites antérieures. La Reine garde sur le coeur les avanies qu'elles lui faisaient subir, non moins que les duretés qu'elles inspiraient au Roi. Elle n'a pas oublié ces égards affectés qui ca- chaient mal le triomphe insolent de leur orgueil. A chaque instant, les lieux mêmes lui rappellent ses blessures d'autrefois ; ne vient-elle pas de découvrir, dans la porte d'un de ses cabinets, des trous percés pour l'épier et pour entendre ce qu'on pouvait dire chez elle sur madame de Châteauroux ! Comment ne serait-elle pas sensible à ce respect délicat, point trop empressé mais sincère, à cette déférence sans relâche, finement observée par la nouvelle venue? Celle-ci lui facilite l'exercice de son inépuisable charité et lui permet de satisfaire, sans trop de souffrance, le désir passionné qui lui reste de complaire au Roi.

La conduite de madame de Pompadour est, au fond, toute naturelle. Sa condition première ne lui donnant pas le point d'appui d'une famille et d'une coterie puissante, lui fait une nécessité de ménager tout le monde pour prendre le temps de s'affermir. Mais elle a aussi une bonté et une déli- catesse instinctives qui lui rendent aisée, à l'égard

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de la Reine, l'attitude qu'elle a prise dès les pre- miers jours. Elle se permet d'envoyer, avec les plus humbles façons, de très beaux bouquets des rieurs qu'elle sait préférées de Sa Majesté. A la moindre incommodité dont on parle, elle demande des nouvelles à la dame d'honneur et s'exprime avec l'accent d'un intérêt véritable. Elle est vrai- ment fâchée de ne pouvoir assister, ayant été saignée la veille, à l'assemblée de charité qui se tient chez la Reine et pour laquelle elle a reçu un billet ; elle s'en excuse de la manière la plus em- pressée auprès de madame de Luynes, la priant de vouloir bien remettre à Sa Majesté un louis pour la quête.

Ce n'est pas seulement en paroles qu'elle montre son ardeur à plaire. Elle suggère au Roi des atten- tions dont l'épouse était depuis longtemps désha- bituée. Elle obtient, par exemple, qu'il fixera le départ de Fontainebleau suivant les convenances de la Reine, et partira un jour plus tôt pour la bien recevoir à Choisy et lui offrir à dîner à son passage. En rentrant à Versailles, elle trouvera sa chambre royale embellie, la dorure nettoyée, le lit à quenouille mis à la duchesse, avec une étoffe couleur de feu, et toute une tapisserie nou- velle représentant des sujets de l'Écriture sainte. Bientôt la même influence se fera sentir sur un point plus important, celui la générosité du Roi ne se montre guère : il paiera les dettes de la Reine, ce qu'il n'a pas fait depuis la naissance du Dauphin. Ce déficit de la charité montait seule- ment, depuis tant d'années, à quarante mille

102 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR écus, et celle qui l'a fait combler a l'amabilité de dire à madame de Luynes « qu'elle n'a pas eu grand'peine à y décider le Roi ».

Ces procédés font honneur au bon cœur de ma- dame de Pompadour, comme témoignent en fa- veur de son esprit les propos qu'elle se plaît à tenir et qui reviennent aux oreilles intéressées : « Madame de Pompadour disait l'autre jour à madame de Luynes que, si la Reine l'avait traitée mal, elle en aurait été véritablement affligée, mais qu'elle ne s'en serait jamais plainte ; que, par conséquent, il n'était pas extraordinaire qu'elle profitât de toutes les occasions de parler des bontés que la Reine lui voulait bien marquer et qu'elle cherchât tous les moyens de lui plaire. Ces sentiments réussissent fort bien dans le public, et l'on remarque avec plaisir la politesse, l'atten- tion, la gaieté et l'égalité d'humeur de madame de Pompadour. »

Une opposition pourtant se manifeste, car toute la Famille royale n'accepte pas aussi aisé- ment que la Reine l'installation de la marquise à la Cour : « Il paraît, écrit encore notre témoin, qu'elle est fort satisfaite, non seulement de la Reine, mais même de Mesdames, qu'elle est aussi assez contente de la manière dont Madame la Dauphine la traite ; mais le silence, l'embarras et l'air sérieux de M. le Dauphin, quand il la voit, lui font de la peine. Cependant, elle ne s'en plaint point, et ce n'est que par ses amis qu'on peut le savoir. & Elle est assez fine cependant et assez

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avertie pour deviner, à cette attitude du Dauphin, d'où lui peut venir un jour un danger sérieux.

Ces dispositions du jeune prince n'ont rien d'inat- tendu. Il a vu des mêmes yeux, durant toute son adolescence, les premières maîtresses de son père ; ne transigeant point avec les principes qui lui ont été enseignés et qui font la règle de sa vie, il se sent humilié, comme fils et comme sujet, de la conduite du Roi. Ce qu'il sait des origines de ma- dame de Pompadour et des idées qu'elle professe est fait pour lui inspirer une sorte de répugnance. Presque tous les hommes qui ont sur lui de l'au- torité, et entre tous Tévêque de Mirepoix, l'entre- tiennent dans ces sentiments. Enfin, il est trop tendre fils pour ne pas souffrir des contacts im- posés à sa mère, même s'il la voit consentir, à force de vertu et d'oubli d'elle-même, à les accepter sans se plaindre.

Le Dauphin s'est beaucoup développé durant l'année qui s'achève. Le mariage, la vie des camps, l'enthousiasme militaire l'ont transformé. Il a pris l'habitude de juger davantage par lui-même et de dire ses jugements. L'exemple du duc d'Ayen, qu'il a particulièrement fréquenté à l'armée, lui a donné une liberté de langage qui commence même à in- quiéter la Reine ; il y a du moins gagné d'être un peu retiré de cette « enfance » persistante qui me- naçait de durer toujours. Il ne se risquera plus aux juvéniles hardiesses qui lui ont si mal réussi au temps de madame de Châteauroux ; mais il at- tendra son heure et préparera l'assaut qu'il compte bien livrer, un jour prochain, à la nouvelle dame.

104 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

Il est une menace plus pressante, celle des moqueries et des rivalités de femmes. L'empresse- ment de M. de Richelieu n'a pas duré longtemps ; il a trouvé, sans doute, madame de Pompadour moins docile qu'il ne l'espérait aux directions de son expérience. Sa nièce Lauraguais, à son tour, au profit de laquelle il avait eu des vues sur le Roi, se met en froid avec la favorite ; elle boude, se prétend malade pour ne point paraître aux soupers, et l'on dit que le Roi lui-même doit pren- dre la peine d'intervenir dans la brouille, pour raccommoder duchesse et marquise. C'est surtout par Richelieu et madame de Lauraguais qu'on sait ce qui se passe dans les intérieurs, le ton qui y règne, la gêne que causent au Roi certains pro- pos de la favorite sentant encore la « grisette ». Ces propos se font rares cependant, et plus rares qu'on ne le dit ; mais il suffit d'un seul, bien authen- tique, pour alimenter longtemps les médisances. C'est chaque fois un piquant plaisir pour la prin- cesse de Rohan, par exemple, femme de cour jusqu'au bout des doigts et femme d'esprit, ma- licieuse et mordante, qui chante la chanson comme un page et y ajoute au besoin les plus verts cou- plets.

M. de Maurepas, charmant et perfide, qui prend décidément parti contre toutes les maîtresses, exerce aux dépens de celle-ci sa verve méchante, colporte les gaucheries qu'on lui prête, singe ses révérences, ses façons vives, son ton décidé. Pour une épigramme, rimée ou non, dont le succès contre une femme est toujours sûr devant d'autres

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femmes, M. de Maurepas risquerait sa place de mi- nistre ; mais il ne pense pas courir de tels dangers ; personne ne croit à l'avenir de la « caillette du Roi », et l'on s'imagine que Sa Majesté se trouvera fort gênée d'avoir donné un brevet, ie jour, probablement prochain, passera son caprice de bourgeoisie.

Brusquement, dès le retour à Versailles, les cho- ses se modifient et l'on commence à craindre que cette liaison puisse avoir des chances de durée et produire naturellement des conséquences poli- tiques. Une des plus grosses charges de l'État change de titulaire, et c'est madame de Pompa- dour qui l'a voulu. Il s'agit du contrôle général des finances, que tenait avec une compétence reconnue et l'autorité d'une expérience de quinze ans, l'honnête Philibert Orry. Les frères Paris ont rencontré souvent auprès de lui des difficultés pour passer et signer les marchés des entreprises qu'ils font pour les subsistances militaires. Ces amis de la marquise sont gens importants, avec lesquels comptent les généraux en temps de guerre et qui, assurant à eux seuls les approvisionnements, détiennent en leurs mains le sort des batailles. Ils se savent indispensables et veulent que, désor- mais, madame de Pompadour fasse exécuter leurs volontés sans de gênantes vérifications. Précisé- ment, M. Orry a trouvé excessif leurs derniers prélèvements ; étant brutal et de parole rude, il l'a dit en termes peu obligeants, et MM. Paris ont déclaré qu'ils ne feraient plus aucune affaire tant que le contrôleur général serait en place.

io6 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

La marquise s'est mise au service de leur ran- cune et assiège le Roi de leurs récriminations. On reproche à Orry d'avoir imposé son jeune neveu Bertier de Sauvigny pour l'intendance de Paris ; on prétend qu'il assure à tort que l'état des finan- ces ne permettra pas de continuer la guerre très longtemps. Le Roi, nullement mécontent d'un serviteur éprouvé, mais obsédé de plaintes, cède pour s'éviter l'ennui de les entendre. Toutefois, fidèle une fois encore aux conseils du cardinal de Fleury, ce n'est point un homme de madame de Pompadour qu'il nomme. Orry lui-même, invité à remettre ses charges pour prendre du repos, avertit le Roi, dans son audience, du danger qu'il y aurait à laisser ses finances à la disposition de certaines complaisances ; il lui fait choisir Machault d'Arnouville, l'habile intendant de Valenciennes, et s'offre à mettre ce successeur au courant des affaires. Ce dernier service rendu, il se retire dans sa maison de Bercy. La Cour et la Ville l'y vont visiter, moins par estime que pour protester contre les intrigues qui le renversent ; mais ce renvoi de ministre, malgré les formes honorables dont on l'entoure, donne à penser à tous qu'il y aura quelque danger à faire opposition à la favorite, et qu'il sera bon d'être de ses amis.

On apprend précisément, coup sur coup, d'au- tres nouvelles, qui montrent jusqu'où va son crédit et ce qu'elle peut obtenir pour ceux qu'elle soutient. Paris de Montmartel, qui se remarie, épouse mademoiselle de Béthune, fille du duc de Charost, capitaine des gardes du corps, et ce

L'ANNÉE DE FONTENOY 107

mariage va faire entrer le financier aux humbles origines dans une des plus nobles familles appro- chant le Roi. En même temps, la charge de direc- teur général des Bâtiments, laissée vacante par le départ d'Orry, qui la remplissait, est donnée à Le Normant de Tournehem, qui échange sa ferme générale contre cette haute fonction. C'est une véritable surintendance des arts, fort bien placée d'ailleurs entre ses mains, qui lui attribue la direc- tion des commandes royales, des manufactures, des constructions et des embellissements des châ- teaux, qui l'amène au travail du Roi comme un ministre, qui le mêle à une quantité d'affaires, le rend serviable à beaucoup de gens et fera de lui, pour sa nièce, un des appuis les moins apparents et les plus sûrs.

Par la même décision royale, la survivance de cette charge est assurée au frère de madame de Pompadour, son « frérot », comme elle l'appelle, Abel Poisson, qui a vingt ans et paraît à la Cour sous le nom de M. de Vandières. Le jeune Van- dières cheminera promptement dans le monde ; on le verra bientôt marquis de Marigny, « marquis d'avant-hier », dira la raillerie de Versailles, le jour il prendra son titre, mais marquis tout de même et d'aussi bonne façon que la grande sœur.

C'est au milieu du triomphe de tous les siens, ayant pleinement assuré l'avenir de ses enfants, que disparaît la femme qui a mené de si loin cette aventure extraordinaire. Le 24 décembre 1745, madame Poisson, depuis assez longtemps malade,

108 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR meurt à Paris, suffoquée d'une indigestion. A qua- rante-six ans, elle gardait quelque chose de cette beauté qui avait peut-être décidé de sa fortune et préparé, au degré suprême, celle de sa fille. Il était facile de souiller à plaisir cette mort, et la mali- gnité publique n'y a point manqué. La marquise, qui n'a pas encore à ses ordres l'intendant de police et le « cabinet noir », ignore sans doute ces brocards et ces chansons, qui rendraient plus amer son chagrin filial. Mais elle passe dans le deuil les derniers jours de l'année, ayant sans cesse auprès d'elle le Roi, attendri par ses jolies larmes. Il l'emmène à Choisy pour la distraire, avec très peu de monde, et soupe chez elle, comme en famille, en compagnie du « petit frère ». Il veut décom- mander Marly ; mais elle-même déclare, paraît-il, « que la mort de sa mère n'est pas un événement assez important pour déranger la Cour, et que les dames qui ont fait de la dépense pour Marly auraient justes raisons d'y avoir regret ».

Cette condescendance, qu'on nous rapporte sans étonnement, cette grâce faite par la marquise aux dames de la Reine et aux duchesses à tabouret, prête quelque peu à sourire. Au reste, l'ironie d'un observateur indépendant aurait de quoi s'exercer à cette heure. N'est-ce point chose incroyable qu'une telle mort puisse changer les projets d'une Cour, troubler la vie du roi de France? Il y a mieux encore. La Reine a reçu, pour la première fois depuis bien des années, un présent du Roi pour ses étrennes, une magnifique tabatière d'or émailié, sur laquelle est incrustée une petite

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montre. Elle a été extrêmement sensible à cette attention et l'attribue à la nouvelle influence. Elle serait moins touchée et moins heureuse, si elle savait que le bel objet, commandé par le Roi, a d'abord été destiné à feu madame Poisson.

CHAPITRE III

LA VIE A LA COUR

Le Carnaval de la Cour fut particulièrement joyeux en 1746. Les événements de l'année pré- cédente avaient mis le Roi en bonne humeur. On lui trouvait l'air plus ouvert et s'intéressant à plus de choses. Il travaillait beaucoup avec ses minis- tres, surtout avec les d'Argenson. Les nouvelles de ses armées étaient heureuses : le maréchal de Saxe faisait le siège de Bruxelles et revenait, après son succès, recevoir de son maître le château de Chambord, et une couronne de lauriers du public de FOpéra. M. de Richelieu préparait, sur les côtes de l'Artois, l'embarquement de troupes qu'on pen- sait envoyer en Ecosse pour soutenir le prince Charles-Edouard contre les Anglais. Il y avait toujours, autour de Louis XV, de nombreux pro- jets militaires et des espérances de victoire.

La Cour s'animait par la présence d'une Dau- phine et par l'achèvement de l'éducation de Mes- dames aînées. Les deux princesses avaient désor- mais une dame d'honneur, une maison complète, le droit de jouer au jeu de la Reine, le devoir de paraître à toutes les fêtes et les moyens de tenir, avec tout l'éclat qu'il comportait, leur rang de 110

LA VIE A LA COUR ni

Filles de France. Le Roi avait réglé qu'elles au- raient quarante mille écus chacune pour leurs habillements et leurs menus plaisirs. Le renou- vellement complet des garde-robes avait amené de fortes dépenses, madame de Tallard, le jour prit fin l'éducation, ayant fait main basse, sui- vant la coutume, sur tous les objets à l'usage de Mesdames, y compris les tabatières qu'elles avaient dans leur poche. La respectable maréchale de Duras, née Bournonville, avait été nommée dame d'honneur de Madame. Ce titre de « Madame » était réservé à Madame Henriette, la jumelle de Madame Infante, mariée depuis sept ans déjà et dont l'exemple ne décidait point sa sœur. On parlait d'unir la sœur cadette, Madame Adélaïde, brune piquante de quatorze ans, de caractère fier et de sang vif, au prince de Piémont, fils du roi de Sardaigne. En attendant, se donnaient chez Mesdames des bals fort réussis, tout le monde venait ; la Reine continuait, en ses appartements, ses concerts de musique choisie ; enfin, dans la salle du Manège, on représentait, avec l'opéra, de grands ballets allégoriques, devant la plus brillante assemblée qui fût en Europe.

Madame de Pompadour avait pris avec aisance la seule place qu'elle pût occuper encore dans cette Cour, celle de directrice et d'ordonnatrice des plaisirs. Le Premier gentilhomme en exercice s'empressait de rechercher ses conseils, et le pro- gramme des spectacles était décidé par elle. Nul ne s'étonnait qu'elle y fît triompher ses amis. Le grand succès de l'année, à Versailles comme à

H2 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR Paris, était le ballet de Zéliska, le comédien Lanoue, qui en était l'auteur, avait mis en scène, le plus galamment du monde, une quantité de fées, de pâtres et de bergères, et dans lequel la musique des divertissements était composée par Jélyotte.

Le Roi, assez souvent indifférent, feignait, pour plaire à la marquise, de s'intéresser à ces petites questions de théâtre, auxquelles elle s'entendait si bien. A son tour, pour finir le carnaval, elle voulut l'accompagner au bal de l'Opéra, et lui rappela ainsi le singulier anniversaire dont les détails demeuraient leur secret.

Cette fois, la compagnie se trouvait nom- breuse et tous les incidents de la soirée étaient racontés le lendemain. On sut que, le lundi gras, le Roi, ayant soupe dans ses Cabinets, fut à un bal de Versailles, qu'on appelait le Bal du Petit- Écu, puis alla prendre ses carrosses à la Petite- Écurie : « Il y en avait trois, et trois officiers à cheval ; point de gardes. Le Roi alla, dans ses carrosses, jusqu'au Pont-Tournant, il trouva un carrosse à M. de Soubise et un de remise ; il y avait de dames avec le Roi, mesdames de Pom- padour, d'Estrades, du Roure, et beaucoup d'hommes, entre autres le maréchal de Duras. Le Roi et sa compagnie s'arrangèrent comme ils purent dans les deux carrosses et arrivèrent à l'Opéra, le Roi ne fut point reconnu, tout au plus par quelques personnes vers la fin du bal. En revenant, le carrosse de M. de Soubise, était le Roi, cassa vis-à-vis de Saint- Roch ; toute

LA VIE A LA COUR 113

la compagnie fut obligée de se servir du carrosse de remise ; on le remplit tant qu'on put ; les uns montèrent derrière et le maréchal de Saxe sur le siège jusqu'au Pont-Tournant, le Roi trouva ses carrosses. Le Roi arriva ici à sept heures un quart, entendit la messe et se coucha ; il ne se releva qu'à cinq heures du soir. Il alla au bal de Mesdames, dont madame de Tallard faisait encore les honneurs, conjointement avec madame de Du- ras. » Pendant ce temps, la reine Marie prenait part chaque jour aux prières publiques des Qua- rante-Heures, et le Roi, ayant reçu les cendres le mercredi matin, allait se recoucher et ne se rele- vait qu'à sept heures de l'après-dîner.

Cette vie de mouvement et de plaisirs, qu'in- terrompt à peine le saint temps du Carême et qui reprend ensuite, sous une nouvelle forme, avec les chasses forcenées et les voyages incessants, convient tout d'abord aux nerfs résistants de madame de Pompadour. Mais déjà les pièges de la Cour se multiplient, lui révélant la méchanceté et la bassesse, et lui faisant payer cher ses premiers triomphes. Ne voulant de mal à personne, elle est surprise de celui qu'on lui cause ; elle souffre assez vivement des perfidies qui lui sont faites et qui tendent à travestir ses sentiments.

Madame de Tallard a été des plus empressées à la flatter et à gagner ses bonnes grâces ; il s'agit pour cette dame d'obtenir qu'on lui conserve un titre qui l'attache pour toujours à Mesdames. Madame de Pompadour, sollicitée, accepte d'en

H4 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR parler au Roi. Mais une autre démarche, qui montre bien le rôle qu'elle joue déjà auprès de la Famille royale, vient l'arrêter dans son zèle : Madame Henriette, qui ne veut plus de sa gouver- nante, s'adresse à la favorite, de son côté, pour le faire savoir à son père. Madame de Pompadour ne peut hésiter, et transmet naturellement la seconde requête. Madame de Tallard, qui l'ap- prend, invente, pour se venger, une histoire de femme de chambre à nommer chez la Dauphine ; il circule par ses soins un billet anonyme qui compromet la marquise, en laissant croire qu'elle veut avoir cette place pour une de ses créatures, afin de faire espionner les princes à son profit.

Très émue de cette « noirceur épouvantable », madame de Pompadour demande audience au Dauphin et à la Dauphine, et se justifie, preuves en main, des infamies qu'on lui a prêtées. Comme il lui est plus difficile d'être admise auprès de la Reine, qu'elle suppose trompée également, c'est madame de Luynes qu'elle va trouver et qu'elle supplie de savoir si la Reine ajoute foi à ces « hor- reurs ». Nous gagnons à cette alerte deux billets admirablement significatifs, dont le premier est la réponse de la dame d'honneur : « Je viens de parler à la Reine, Madame ; je l'ai suppliée avec instance de me dire naturellement si elle avait quelque peine contre vous ; elle m'a répondu du meilleur ton qu'il n'y avait rien et qu'elle était même très sensible à l'attention que vous avez de lui plaire en toutes occasions ; elle a même désiré que je vous le mandasse. »

LA VIE A LA COUR 115

La marquise envoie aussitôt son remerciement : « Vous me rendez la vie, Madame la Duchesse ; je suis depuis trois jours dans une douleur sans égale, et vous le croirez sans peine, connaissant comme vous le faites mon attachement pour la Reine. On m'a fait des noirceurs exécrables auprès de M. le Dauphin et de Madame la Dauphine ; ils ont eu assez de bonté pour moi pour me permettre de leur prouver la fausseté des horreurs dont on m'accusait. On m'a dit, quelques jours avant ce temps, que l'on avait indisposé la Reine contre moi ; jugez de mon désespoir, moi qui donnerais ma vie pour elle, dont les bontés me sont tous les jours plus précieuses. Il est certain que plus elle a de bontés pour moi, et plus la jalousie des mons- tres de ce pays-ci seront occupés à me faire mille horreurs, si elle n'a la bonté d'être en garde contre eux et vouloir bien me faire dire de quoi je suis accusée ; il ne me sera pas difficile de me justifier. La tranquillité de mon âme à ce sujet m'en ré- pond. J'espère, Madame, que l'amitié que vous avez pour moi et plus encore la connaissance de mon caractère vous seront garants de ce que je vous mande. Sans doute je vous aurai ennuyée par un si long récit, mais j'ai le cœur si pénétré que je n'ai pu vous le cacher. Vous connaissez mes sentiments pour vous, Madame ; ils ne finiront qu'avec ma vie. »

Il n'y a aucune raison pour suspecter, sous les flatteries du mauvais style, la sincérité des senti- ments. La marquise, toutefois, attend quelque récompense de ses attentions bien reçues et de

n6 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR ses empressements. Les paroles bienveillantes ne lui suffisent pas ; elle voudrait recueillir quel- qu'une de ces distinctions d'étiquette dont elle a besoin pour ressembler parfaitement aux autres dames de la Cour. A la cérémonie de la Cène, par exemple, qui a lieu le jeudi saint, quinze dames sont nommées par la Reine pour l'aider dans ses habituelles fonctions et lui présenter les plats qu'elle sert elle-même aux douze petites filles pauvres, de qui elle a d'abord lavé les pieds. Ma- dame de Pompadour, croyant l'occasion bonne de se glisser, sous couleur de charité, auprès de la Reine, écrit à madame de Luynes que, si Sa Majesté a besoin d'une dame pour porter ses plats, elle s'offre avec grand plaisir, étant flattée de tout ce qui pourrait lui prouver son respect. La Reine la fait remercier de façon aimable, l'assurant qu'elle aura le mérite de sa démarche sans en avoir la peine, le nombre des dames suffi- sant à la cérémonie.

La marquise espère mieux réussir pour la quête du jour de Pâques ; mais elle s'y prend mal et semble forcer la main : « Il y a deux ou trois jours que madame de Luynes rencontra madame de Pompadour dans l'Appartement ; madame de Pompadour lui dit : « Tout le monde dit que je « quêterai le jour de Pâques. » Madame de Luynes lui répondit qu'elle n'en avait point entendu parler à la Reine. Madame de Luynes rendit compte aus- sitôt à la Reine de ce propos. La Reine a jugé que ce désir de quêter venait plutôt de madame de Pompadour que du Roi, lequel pourrait peut-être

LA VIE A LA COUR 117

trouver lui-même qu'il ne serait pas trop décent que madame de Pompadour quêtât ; ainsi la Reine nomma hier madame de Castries pour quêter dimanche. » C'est la conscience religieuse de la Reine qui s'est trouvée offensée en cette affaire, et l'on sait que de ce côté elle ne transige jamais ; la favorite, experte dans toutes les délicatesses, ignore celles qui se rattachent à ces sentiments.

Malgré ces petits échecs qui la montrent un peu trop pressée, elle ne se décourage en rien. Le duc de Luynes conte une anecdote sur les car- rosses de la Reine, dans lesquels madame de Pompadour s'obstine à vouloir monter au moins une fois : « Cette proposition n'a pas été trop bien reçue ; madame de Luynes a cherché à adou- cir autant qu'il lui a été possible la peine qu'elle faisait à la Reine, et a pris la liberté de lui repré- senter que, lorsque madame de Pompadour lui demandait une grâce, on pouvait être sûr que c'était de l'agrément du Roi ; qu'ainsi ce n'était point de la personne de madame de Pompadour qu'il s'agissait, mais de la personne même du Roi, et que, par conséquent, ce serait une occasion de plaire au Roi, dont la Reine profiterait. A ces réflexions on aurait pu en ajouter une dernière, si la Reine avait été disposée à l'entendre, c'est que madame de Pompadour cherche en toute occa- sion, non seulement à donner des marques de son respect à la Reine, mais même tout ce qui peut lui être agréable. Madame de Luynes a diminué autant qu'il lui a été possible le désagrément du refus, en lui disant que la Reine ne mène que deux

n8 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR

carrosses ; que par conséquent il n'y a que douze places, parce que Mesdames vont avec la Reine ; que si cependant quelqu'une des dames qui doi- vent suivre la Reine manquait, comme par exem- ple madame de Villars, madame de Pompadour aurait une place. La Reine a consenti à cet adou- cissement. »

La bonne Reine s'est impatientée visiblement d'une insistance vraiment indiscrète ; mais, comme elle se repent vite et quelle hâte chrétienne à ré- parer ! Non seulement elle nomme madame de Pompadour pour une place devenue vacante dans les carrosses ; mais, ayant dans son grand cabinet un dîner de dames un peu nombreux, elle lui fait dire de venir dîner avec elle. Madame de Pompa- dour s'empresse, reconnaissante, ravie, orgueil- leuse plutôt qu'humiliée d'être la seule de toutes ces dames qui n'ait point de charge à la Cour. Elle est d'ailleurs, en tout temps, d'une aisance parfaite, prenant sa place partout sans embarras, et un témoin nous la fait voir, à ce moment, chez la Reine, dans une attitude qui paraît à l'honneur des deux femmes : « Elle jouait toujours au jeu de la Reine, y étant avec beaucoup de grâce et de décence ; et je remarquai que, l'heure étant venue d'aller aux Petits Cabinets, elle demandait la per- mission de quitter le jeu à la Reine, qui lui disait avec bonté : « Allez ! » Belle remarque à faire en philosophe et en chrétien sur tout cela. »

Les soupers des jours de chasse n'avaient pres- que jamais heu maintenant dans les Cabinets du

LA VIE A LA COUR 119

Roi. C'était chez la favorite qu'on se réunissait trois ou quatre fois par semaine ; rien ne marquait mieux la place prise par elle, que de voir trans- porté dans son propre appartement cette sorte de rite établi par le Roi chasseur et qui créait autour de lui, à côté de la grande représentation, comme un cercle familier et choisi.

Pendant ces soupers, Louis XV s'humanisait un peu, s'intéressait au moins par une parole aux affaires de chacun, écoutait la plaisanterie des hommes d'esprit et daignait sourire. La faveur était grande d'y être nommé et la liste, toujours assez courte, dépendait du caprice du moment. Les courtisans les plus importants guettaient anxieusement, au débotter dans le cabinet, le regard du maître, pour être vus de lui l'instant il songeait à désigner les convives. Il valait la peine d'y penser, car avec le Roi les absents avaient toujours tort, et c'était beaucoup qu'il eût aperçu à ses côtés, dans la familiarité d'un souper, le visage de l'homme qui sollicitait un cordon ou un commandement. Les plus honnêtes gens ne dé- daignaient point les petits moyens pour se faire mettre sur la liste, et l'on commençait d'ordinaire par le demander à madame de Pompadour, qui prenait une occasion favorable pour rappeler au Roi le nom et la requête.

Un des témoins les moins connus et les plus véridiques de la Cour de Louis XV, le prince de Croy, plus tard duc de Croy et maréchal de France, alors tout jeune colonel au régiment Royal- Roussillon-Cavalerie, ne manquait point de passer

120 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR à la Cour la plus grande partie de son temps, entre ses campagnes militaires. C'était un homme d'une intégrité irréprochable, comme ses Mémoires l'at- testent amplement ; mais, ne vivant pas à la Cour, il y avait chance que le Roi l'oubliât, ainsi que tant d'autres, s'il ne faisait parler de lui. En effet, quoique son rang lui donnât droit de chasser avec Sa Majesté, il était un des rares chasseurs qui ne soupaient jamais. Bien qu'il lui en coûtât un peu, au début, d'agir par madame de Pompadour, il n'hésita pas trop longtemps à recourir à elle. Il trouvait la femme « charmante de caractère et de figure », ce qui diminuait beaucoup l'humilia- tion d'être son obligé ; voulant souper avec le Roiy sachant « qu'on n'y avait accès que par la marquise », il se décida à prendre la voie qu'il fallait pour réussir.

Le beau-père du jeune officier, le maréchal d'Harcourt, l'a un jour présenté à la dame, à sa toilette ; mais on n'a pas fait attention à lui. Il s'adresse donc aux Paris, avec qui il est bien, et à M. de Tournehem. M. de Montmartel le recom- mande à son amie, qui le lendemain porte les yeux sur lui : l'examen étant satisfaisant, on promet à Montmartel de parler au Roi. Enfin, un soir de janvier, ayant chassé comme à l'ordinaire, M. de Croy est, avec les autres courtisans, devant la "porte du petit escalier ; l'huissier lit la liste et les élus montent à mesure qu'ils sont appelés, laissant derrière eux la foule humiliée des refusés. Après une courte anxiété, le prince a la joie d'entendre son nom, et le voilà à son tour dans ces Cabinets

LA VIE A LA COUR 121

de Versailles, sa première entrée sera une des grandes dates de sa vie. Ce qu'il y a vu et noté, il Ta dit avec tant de précision qu'il n'y a qu'à lui laisser la parole, sans rien changer au style de ce gentilhomme, habitué à causer la plume à la main et sans autre prétention que de parler clair :

« Étant monté, l'on attendait le souper dans le petit salon ; le Roi ne venait que pour se mettre à table avec les dames. La salle à manger était charmante et le souper fort agréable, sans gêne ; on n'était servi que par deux ou trois valets de la garde-robe, qui se retiraient après vous avoir donné ce qu'il fallait que chacun eût devant soi. La liberté et la décence m'y parurent bien obser- vées ; le Roi était gai, libre, mais toujours avec une grandeur qui ne le laissait pas oublier ; il ne paraissait plus du tout timide, mais fort d'habi- tude, parlant très bien et beaucoup, se diver- tissant et sachant alors se divertir. Il paraissait fort amoureux de madame de Pompadour, sans se contraindre à cet égard, ayant toute honte secouée et paraissant avoir pris son parti, soit qu'il s'étourdît ou autrement, ayant pris le sen- timent du monde là-dessus, sans s'écarter sur d'autres, c'est-à-dire s' arrangeant des principes (comme bien des gens font) suivant ses goûts ou passions. Il me parut fort instruit des petites choses et des petits détails sans que cela le dé- rangeât, ni sans se commettre sur les grandes choses. La discrétion était née avec lui ; cependant on croit qu'en particulier il disait presque tout à

122 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR la marquise. En général, suivant les principes du grand monde, il me parut fort grand dans ce particulier, et tout cela fort bien réglé.

« Je remarquai qu'il parla à la marquise en badinant sur sa campagne, et comme réellement voulant y aller au Ier mai. Il m'a paru qu'il lui parlait fort librement en maîtresse qu'il aimait, mais dont il voulait s'amuser et qu'il sentait qu'il n'avait que pour cela, et elle, se conduisant très bien, avait beaucoup de crédit, mais le Roi voulait toujours être maître absolu et avait de la fermeté là-dessus... Il me paraissait que le particulier des Cabinets... ne consistait que dans le souper et une heure ou deux de jeux après le souper, et que le véritable particulier était dans les autres Petits Cabinets, très peu des anciens et des intimes courtisans entraient. Le Roi était, comme j'ai dit, fort d'habitude, aimant ses anciennes connais- sances, ayant de la peine à s'en détacher et n'ai- mant pas les nouveaux visages ; et c'est, je crois, à cette humeur constante et d'habitude que plu- sieurs devaient la durée de leur apparente faveur, car, hors les véritables intimes dans le petit intérieur, les autres n'avaient, je crois, que très peu ou point de crédit.

« Nous fûmes dix-huit serrés à table, à savoir, à commencer par ma droite et de suite : M. de Livry, madame la marquise de Pompadour, le Roi, madame la comtesse d'Estrades, la grande amie de madame de Pompadour, le duc d'Ayen, la grande madame de Brancas, le comte de Noailles, M. de la Suse, dit le Grand Maréchal, le comte de

LA VIE A LA COUR 123

Coigny, la comtesse d'Egmont, M. de Croissy, dit Pilo, le marquis de Renel, le duc de Fitz- James, le duc de Broglie, le prince de Turenne, M. de Grillon, M. de Voyer d'Argenson et moi. Le maré- chal de Saxe y était, mais il ne se mit pas à table, ne faisant que dîner, et il accrochait seulement des morceaux, étant extrêmement gourmand. Le Roi, qui l'appelait toujours comte de Saxe, paraissait l'aimer et l'estimer beaucoup, et lui y répondait avec une franchise et une justesse admirables. Madame de Pompadour lui était tout à fait at- tachée. On fut deux heures à table avec grande liberté et sans aucun excès. Ensuite le Roi passa dans le petit salon ; il y chauffa et versa lui-même son café, car personne ne paraissait et on se servait soi-même. Il fit une partie de comète avec madame de Pompadour, Coigny, madame de Brancas et le comte de Noailles, petit jeu ; le Roi aimait le jeu, mais madame de Pompadour le haïssait et paraissait chercher à l'en éloigner. Le reste de la compagnie fit deux parties, petit jeu. Le Roi ordonnait à tout le monde de s'asseoir, même ceux qui ne jouaient pas ; je restai appuyé sur l'écran à le voir jouer ; et madame de Pompa- dour le pressant de se retirer et s'endormant, il se leva à une heure et lui dit à demi-haut (ce me semble) et gaiement : « Allons ! allons nous coucher. » Les dames rirent la révérence et s'en allèrent, et lui fit aussi la révérence et s'enferma dans ses Petits Cabinets ; et nous tous, nous descendîmes par le petit escalier de madame de Pompadour donne une porte, et nous revînmes par les appartements

124 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR à son coucher public à l'ordinaire, qui se fit tout de suite.

« Ainsi se passa la première fois que je soupai dans les Cabinets à Versailles, et tout cela m'ayant paru simple et bien suivant le grand monde, et que je pouvais en être sans me mêler ni rien faire de mal, je résolus de m'y attacher assez et de faire ce qu'il faudrait pour y être admis de temps en temps..., et de ne m'y pas trop abandonner non plus, pour ne m'y pas laisser emporter au torrent. »

Une des choses qui apparaissent le mieux par ce récit, c'est la facilité que les intérieurs de Ver- sailles donnent au Roi pour s'isoler. Au-dessus de sa chambre à coucher et des Cabinets qui y font suite, régnent plusieurs étages de petites pièces et d'entresols s'éclairant par d'étroites cours ignorées du public et sur lesquelles ne donne aucun logement privé. Ce sont proprement les Petits Cabinets ou Petits Appartements, comme les désignent, le plus souvent par ouï-dire, les divers Mémoires de l'époque. Ces Petits Cabinets, d'une distribution compliquée, véritable labyrin- the d'escaliers et de couloirs enchevêtrés, jouent un grand rôle dans la vie de Louis XV. C'est qu'il a sa bibliothèque, ses cartes de géographie, son tour, ses cuisines, ses confitureries, ses dis- tilleries, une salle de bains et même sur une des terrasses supérieures, des jardins et des volières. La décoration est partout fort soignée ; les sculp- tures ont été proportionnées au peu de hauteur et plus souvent vernissées que dorées. La principale

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pièce est la « petite galerie des Petits Apparte- ments », peinte en vernis Martin, voisine d'un « cabinet vert » réservé aux jeux, et ornée de tableaux représentant des chasses d'animaux sau- vages, par Lancret, Pater, De Troy, Carie Van Loo, Parrocel et Boucher.

Dans ces « réduits délicieux », comme les nomme un contemporain, Louis XV se trouve vraiment chez lui, autant que pourrait l'être un simple particulier. En ce coin de Versailles, qu'il s'est réservé de préférence et qu'il dispose à son goût, il est sûr de n'être jamais dérangé. Il n'y convie que fort rarement ses enfants eux-mêmes. Une telle solitude a ses inconvénients, qui résultent de la multiplicité des escaliers, des issues difficiles à garder et du petit nombre des gens de service ; plusieurs fois des étrangers s'y introduisent et s'avancent par mégarde jusqu'à la pièce est le Roi. Mais les commodités sont considérables pour mainte circonstance de la vie quotidienne ; et, tout d'abord, les passages des Petits Cabinets permettent à Louis XV de se rendre, à toute heure et à l'insu de tous, chez madame de Pompadour.

La marquise est logée à peu de distance de ces Petits Cabinets, à la même hauteur, sous les toits, du côté du Parterre du Nord. Bien que l'apparte- ment soit a une centaine de marches au-dessus des cours, il n'est dédaigné par personne ; c'est celui dont madame de Châteauroux s'est contentée, et plus tard il doit être habité par M. de Richelieu. Le Roi a eu peu de chose à faire changer pour y loger ses nouvelles amours, et le meuble ancien y est resté.

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Par une circonstance singulière, ce premier ap- partement de madame de Pompadour se trou- vera conservé à peu près intact dans sa disposi- tion ancienne, alors que tous les étages supérieurs des Petits Cabinets auront disparu. On le re- connaît, des jardins, aux neuf fenêtres qui font suite à celles de l'attique du salon de la Guerre. La vue fort étendue qu'on a de cet appartement y ajoutait le plus grand charme ; au-dessus des arbres du parterre qu'on dominait, à peu près aussi élevés alors que ceux qui les remplacent aujourd'hui, l'horizon était borné par la forêt de Marly, qui rappelait au Roi et à ses invités leurs prouesses de chasseurs.

On entre par une vaste antichambre, dont la cheminée porte une glace de style Louis XIV et qui donne accès, à droite sur la chambre à coucher, à gauche sur une pièce à large alcôve, comme en présentent souvent les salles à manger de l'époque ; le voisinage d'un petit réchauffoir dallé de marbre montre que c'est bien qu'il faut évoquer les soupers les plus intimes de Louis XV. Dans la chambre à coucher, la boiserie, d'un dessin élégant et simple, est formée de grands panneaux à coquille, dans le goût de Verberckt ; l'alcôve, au cintre couronné d'un écusson fleuri, s'ouvre entre deux cabinets munis d'armoires. En ce sanctuaire des grâces, que le hasard des temps a respecté, on se figure volontiers la cérémonie de la toilette : tous les hommes de la Cour et les femmes les plus brillantes montant chez madame de Pompadour vers une heure de l'après-midi ; chacun désireux

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de s'y montrer, fier d'y apporter les nouvelles, de dire une parole qui soit remarquée et qui ait chance d'être répétée au Roi ; enfin, suivant le mot d'un habitué de ces jolies heures, « la mar- quise entourée à sa toilette comme une reine », et régnant en effet, par le prestige de sa faveur et aussi par sa beauté, son à-propos et son esprit.

Tels sont les lieux se passe, à Versailles, la plus grande partie de la journée du Roi et de madame de Pompadour, pendant les premières an- nées de leur liaison, celles le lien de la passion n'a pas fait place encore à la chaîne de l'habitude. Le décor des Petits Cabinets, comme celui de l'appartement de la maîtresse, révèlent leur vie somptueuse et retirée. Nul ne pénètre dans ces parties du Château, quand le Roi s'y trouve. Pour une affaire urgente, les ministres écrivent ; ils ne sont reçus que s'ils ont à amener un courrier de grande importance ; hors ce cas, les garçons bleus, qui font le service intérieur, n'introduisent jamais personne.

Quelle puissance donnée à la femme par ces longues heures de tête à tête, et quel champ ouvert à l'ingéniosité de son esprit ! C'est alors seulement que le Roi est à l'aise auprès d'un être aimable, qui le devine, le distrait, l'intéresse, combat son pitoyable ennui par l'activité d'une fantaisie jamais lassée, par des projets sans cesse variés de spec- tacles, de fêtes, de jeux, de voyages et de construc- tions. La marquise connaît tous les bons écrivains de France et peut réciter des scènes entières de

128 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR comédie. D'autres fois, après s'être risquée à parler affaires, à servir un protégé, quand le front royal se rembrunit, elle se met au clavecin, chante l'opéra en vogue ou l'une de ces simples chansons du temps, fraîches et joyeuses, qui conviennent aux harmonies délicates de sa voix.

Le sentiment n'est point absent de ces causeries, avec les nuances de discrétion et de respect qui plaisent au Roi. Cependant la façon d'aimer de madame de Pompadour, pour sincère et passionnée qu'elle soit, ne va pas sans le désir de dominer son maître. Une des raisons qui exaltent sa joie vient de ce qu'elle a résolu, en partie du moins, ce difficile problème ; mais personne, hormis son entourage domestique le plus étroit, ne sait au prix de quelles luttes et de quels efforts, et avec quelles anxiétés du lendemain. Le Roi est lié par l'accoutumance, et ce trait de son caractère est connu de tout ce qui l'approche ; il peut supporter indéfiniment les gens, s'ils lui sont utiles, mais aussi par des coups brusques et inattendus il frappe sans ménagement ceux à qui il faisait bonne figure. Il faut que la favorite ne perde pas un instant le souci de plaire, que toutes ses paroles, ses actes, ses gestes soient pour charmer, et que le charme se renouvelle et se rajeunisse, car on n'est pas sûr d'agir deux fois par les mêmes moyens et, chez de tels hommes, la rupture est prompte et sans retour.

La beauté de madame de Pompadour, cette beauté dont elle est vaine et qu'elle veut en- tendre louer, n'a, en vérité, rien d'exceptionnel,

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rien qui l'assure d'un triomphe constant. Ses insomnies, ses nerfs aisément troublés et l'effort qu'elle fait pour les dominer, les indispositions qui altèrent souvent son teint, rendent l'attrait toujours fragile du plaisir plus fragile encore et plus incertain. Pour livrer sa bataille journalière, pour vaincre au moins par la surprise, et tenir en éveil une imagination blasée, elle doit parer ses grâces d'attifements rares et imprévus, de même que son logis s'encombre des curiosités les plus singulières, des futilités charmantes que multiplie l'art de l'époque et qu'elle ne manque jamais d'acquérir en leur nouveauté.

Pendant bien des années, elle ne parle guère au Roi des choses du gouvernement ; elle ne les aperçoit, il est vrai, que sous la forme des hommes, agréables ou antipathiques, qui les dirigent. Elle semble aussi considérer la politique comme une rivale qui lui enlève trop souvent l'amant qu'elle chérit et qu'elle voudrait posséder sans partage. A ce moment de sa vie, son ambition est surtout au service de son amour. Tout le temps qu'elle sacrifie est occupé à se créer une force, à se faire des amis, à récompenser les concours qui s'offrent, à conquérir ceux qui se refusent ; elle lutte pied à pied, et heure par heure, contre les influences ennemies, les calomnies, les insinuations ; elle reprend le Roi presque chaque jour, parce que presque chaque jour il se détache, et veille enfin à ce que tout ce qui avoisine le maître soit à elle, ou du moins ne travaille pas contre elle.

Ce rôle, soutenu avec tant de persévérance, avec

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130 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR tant d'efforts et parmi tant de périls, lui vaudra une récompense, non peut-être celle qu'elle eût choisie, car l'amour du Roi, un instant conquis avec ses sens, lui échappera avec eux, mais celle que tant de femmes lui envieront davantage : elle quittera son appartement « d'en haut >>, pour n'être plus que fort peu de temps maîtresse du Roi, mais pouvant déjà se croire maîtresse de la France.

Le 2 mai 1746, Louis XV se rendit à l'armée de Flandre, renonçant, pour cette campagne, à prendre avec lui le Dauphin. Le jeune prince allait être père, et l'heureux événement qu'on attendait de- vait ramener le Roi au bout d'un mois à peine. Cette année, ce ne fut plus un château de famille, mais une maison royale, qui abrita madame de Pompadour pendant l'absence. On avait fait, quelques jours auparavant, un court voyage à Choisy, afin d'y arrêter les arrangements de séjour ; les adieux y furent d'autant plus tendres, qu'on remarquait chez la jeune femme une altération particulière de santé, qui semblait comporter des suites. Quelles qu'en fussent les causes, il suffit de penser combien la marquise, surmenée par ce premier hiver de Versailles, devait avoir besoin de ce repos à la campagne dont elle avait pris l'habitude en sa vie bourgeoise.

Le Roi lui avait demandé, en partant, de vivre à Choisy dans la retraite, et d'en sortir seulement pour aller faire de temps en temps sa cour à la Reine. Elle pouvait, il est vrai, recevoir quelques

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dames à demeure, et les visites ne devaient point lui manquer. On lui laissait, de plus, un présent vraiment royal, et l'occasion d'occuper par des pro- jets le temps de la solitude : « Lundi matin, écrit le duc de Luynes, madame de Pompadour partit avec M. de Montmartel et M. de Tournehem pour aller à Crécy. C'est un très beau château, bien meublé, avec une terrasse que l'on dit avoir coûté cent mille écus ; c'est une terre qui vaut vingt-cinq mille livres de rente... Le Roi l'a acheté pour madame de Pompadour, en cas que le lieu et le séjour lui con- vinssent ; elle en paraît extrêmement contente, et fait déjà des arrangements pour la personne du Roi, comptant qu'il ira faire des voyages. » Rien ne convenait mieux à la marquise que d'avoir une terre à elle, et celle de Crécy, toute voisine de Dreux, ne l'éloignait pas trop de Versailles. Une entente avec Montmartel permit à la nouvelle propriétaire de paraître payer elle-même cette acquisition, qui allait être la première de tant d'autres.

Le Roi revient pour les couches de la Dauphine. Elles se font attendre et sont mauvaises : une fille naît le 19 juillet et, trois jours après, meurt la mère. Cette pauvre princesse, dont la destinée a été si courte, sera vite oubliée ; seul le mari restera fidèle à sa mémoire, même dans un second mariage, et demandera, par ses volontés dernières, que son cœur soit mis à Saint-Denis, auprès du cercueil de celle qui a eu son premier amour. Nul autre que lui, à Versailles, ne se souviendra de l'Infante aux yeux bleus, aimante et timide, dont un portrait de Toc-

132 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR que a fixé la douce image sans beauté. Personne ne parlera plus d'elle, après le trouble qui émeut la Cour, met en larmes la Famille royale, rassemble la Faculté pour l'ouverture du corps, cause un évanouissement à madame de Lauraguais auprès du cadavre, et fait défiler, dans les longues galeries tendues de noir, la foule qui va visiter la chapelle ardente.

La Famille royale se retire à Choisy, bien que le château soit plein d'ouvriers. Mais Trianon est trop petit, Meudon sans meubles; Compiègne et Fon- tainebleau très éloignés ; Marly rappelle les mal- heurs arrivés en 17 12, la mort du duc de Bourgogne, six jours après sa femme, souvenirs tragiques qui ont frappé le Roi. Il a distribué les appartements de Choisy un peu en hâte ; la Reine a le plus beau, le Dauphin le plus retiré, et madame de Pompa- dour a céder à une dame de la Reine celui qu'elle occupait. Dans ce séjour des plaisirs du Roi, la vie devient d'une telle tristesse que tout le monde s'ennuie à périr. Le jeu, qui fait toujours la grande ressource, manque et les soirées semblent sans fin : « La table des dames et des hommes se sert en bas à dix heures un quart. Madame de Pompadour y est toujours à dîner et à souper. Vers minuit, le Roi vient à l'endroit se tient toute la compagnie. Il s'assied auprès de madame de Pompadour ; il fait la conversation avec elle et avec tout le monde, jusqu'à une heure ou une heure un quart qu'il va se coucher. » On remarque qu'il a mauvaise mine, et quelques-uns vont jus- qu'à craindre « un mouvement de bile et d'humeur

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pareil au commencement de la maladie de Metz, dont l'époque ne peut s'oublier ».

Une seule affaire a mis en émoi les esprits et fourni matière à des conversations passionnées. C'est la question de « l'eau bénite », qu'il a fallu résoudre à propos des obsèques de la pauvre prin- cesse. A la cérémonie d'usage, les Rohan et les Bouillon parviendront-ils à faire reconnaître leur prétention de jeter l'eau bénite sur le corps avant les ducs ? Cette préséance leur est ardemment dis- putée. Le Roi a décidé que, en cas de rencontre de ces messieurs et des ducs dans la chambre du corps, les honneurs ne seraient rendus à personne, et que ni les uns ni les autres ne jetteraient d'eau bénite ; mais les dames qui accompagnent Mes- dames, parmi lesquelles il y a des duchesses, font remarquer qu'elles vont se trouver dans l'obliga- tion d'entrer dans la chambre ; et les duchesses ré- clament leurs prérogatives.

La duchesse de Duras, dame d'honneur, a échangé des mots très vifs avec M. de Dreux, maître des cérémonies, peu porté pour les intérêts des ducs ; il a été jusqu'à dire que, si la duchesse se présen- tait, en même temps que la princesse de Turenne (Bouillon), il lui arracherait le goupillon des mains ! Après cette algarade, M. de Bouillon est venu voir madame de Duras, l'assurant fort poliment que les difficultés tombent d'elles-mêmes pour ce qui la concerne, puisqu'elle suit Mesdames par devoir de sa charge, mais que les Bouillon et les Rohan sont résolus à ne point céder aux autres dames. Le jour venu, comme la princesse de Turenne s'est fait

134 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR mettre de garde, exprès, pour le moment de la venue de Mesdames, il faut toute la sagesse des duchesses de Brissac et de Beauvilliers, qui renon- cent spontanément à leur eau bénite, pour éviter un conflit désobligeant et des aigreurs publiques devant le cercueil. Tout le monde a dit son mot sur l'affaire et pris parti, tant les étiquettes et les pré- séances tiennent de place dans cette Cour, le véritable respect n'en tient plus.

Le voyage de Choisy avait été si morne et Ver- sailles demeurait si sévère, avec ses tentures et son mobilier de deuil et la tristesse de la Famille royale, que le Roi décida de se distraire et fut passer quelques jours à Crécy. C'était la première fois que la favorite le recevait chez elle. Elle avait amené la princesse de Conti, mesdames du Roure et d'Estrades ; les hommes venus avec le Roi, en deux berlines allemandes, étaient les familiers in- times, MM. de Richelieu, d'Aumont, de Villeroy, d'Estissac, d'Ayen, de la Valiière et le marquis de Gontaut. Le duc de Chartres et le prince de Conti arrivèrent séparément. Le Roi s'intéressa à la mai- son et aux jardins, et approuva les travaux décidés, pour lesquels il avait donné lui-même à la marquise l'architecte Lassurance, qui se trouvait avec le petit Vandières. Madame de Pompadour fit des politesses à tout le monde ; le mieux traité fut le jeune prince de Conti : elle sollicita pour lui une patente de généralissime, par laquelle il était as- suré, s'il reparaissait aux armées, que personne ne lui disputerait le commandement suprême.

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La marquise n'avait guère pu refuser cette satis- faction au fils de la princesse qui avait consenti à la présenter. Elle voyait, en outre, à cette combi- naison, qui permettait au prince du sang de se substituer au Roi, un avantage considérable pour elle-même, celui de garder son amant, d'éviter qu'il s'exposât aux dangers des campagnes, à l'air de cette petite vérole toujours redoutée et qui rava- geait les camps, enfin de l'arracher à ces compagnies elle ne pouvait être et elle craignait qu'il n'entendît plus parler d'elle. Poursuivant les mêmes pensées, elle obtenait mieux encore ; car le Roi se laissait convaincre de l'inutilité de son retour à l'armée et le renvoyait à l'année suivante.

Pour provoquer cette décision, la marquise fut appuyée par le maréchal de Saxe lui-même. Tou- jours plus embarrassé que flatté d'une présence royale, l'homme de guerre ne tenait qu'à demi à la voir se renouveler. Interrogé, à la demande de ma- dame de Pompadour, il s'était empressé d'écrire à Sa Majesté qu'aucune action importante ne devait terminer la campagne. La marquise se montrait ravie d'une assurance qui concordait si bien avec ses désirs : « Que vous seriez ingrat, mon cher maré- chal, écrivait-elle, si vous ne m'aimiez pas, car vous savez que je vous aime beaucoup ! Je crois ce que vous me dites comme l'Évangile et, dans cette croyance, j'espère qu'il n'y aura plus de bataille, et que notre adorable maître ne perdra pas l'occasion d'augmenter sa gloire. Il me semble qu'il fait assez ce que vous voulez... Je mets toute ma confiance en vous, mon cher maréchal ; en faisant la guerre

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comme vous la faites, je me flatte d'une bonne et longue paix. » Maurice de Saxe retira de son inter- vention le droit de faire appel à la reconnaissance de madame de Pompadour et l'honneur de gagner tout seul la victoire de Rocoux.

Le jeune colonel de Valfons fut chargé d'en porter le détail à Fontainebleau, avec l'état des régiments, et de rendre compte au Roi de la brillante journée. Il a narré lui-même les audiences qu'il eut du comte d'Argenson, son ministre, du Roi, de la Reine, enfin de madame de Pompadour. Celle-ci n'a point oublié qu'elle a soupe un jour avec lui, étant encore ma- dame d'Étiolés et qu'il l'a contrariée à table assez vivement, de la iaçon gaie qui est le ton d'alors. Il est d'ailleurs joli homme et de physionomie heu- reuse. Elle le reçoit à merveille, le fait entrer dans son cabinet, lui dit de prendre un fauteuil à côté d'elle et de causer tranquillement, le Roi ne venant que dans une heure : « Ah çà ! dites-moi tout ; ne me cachez rien, et pour vous mettre à votre aise, lisez ces deux lettres, elles vous prouveront que je suis instruite... » « J'en reconnus l'écriture, ra- conte Valfons, l'une était de M. de Soubise, l'autre de M. de Luxembourg. Elle me fit mille questions, surtout sur le maréchal de Saxe, qu'elle aimait au- tant qu'elle haïssait M. d'Argenson. Dans le cou- rant de la conversation elle me dit : « Je savais qu'il était arrivé un officier de l'armée ; les gens peu instruits que j'ai questionnés n'ont pu me dire votre nom ; mais sur le portrait, j'ai dit : C'est mon Valfons, il a bien figure à cela. Oh ! Madame, peut-on parler figure devant la vôtre ? Mais je

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crois que vous m'en contez ? Non, Madame, mais il doit m'être permis, vu vos bontés, de dire ce que tout le monde pense. » Elle me fit offre de service, me demanda si on m'avait accordé un grade. « Non, Madame. Oh ! ça viendra. Voilà le temps le Roi va descendre, venez demain à ma toilette à dix heures ; ma porte ne sera ouverte pour le public qu'à onze ; j'ai encore tout plein de questions à vous faire. Mon maréchal est donc bien content ! Qu'il doit être beau à la tête d'une armée, sur un champ de bataille ! Oui, Madame, il a fait l'impossible pour se rendre encore plus digne de votre amitié. Vous pouvez lui écrire que je partage ses succès et que je l'aime bien. »

L'aimable amitié de la marquise pour le vain- queur de Fontenoy et de Rocoux trouva peu de jours après l'occasion de payer sa dette. Elle fut appelée à soutenir un grand projet, dans la cer- velle du maréchal entre deux victoires, et qui n'était autre que de donner pour femme au Dau- phin de France sa propre nièce Marie- Josèphe, fille de l'électeur de Saxe, roi de Pologne.

Les derniers offices n'étaient pas encore chantés pour la Dauphine morte, que tout le monde se demandait par qui elle allait être remplacée. Le Dauphin ne se devait point à sa douleur, mais au bien de l'État. Prendrait-il la sœur de sa femme, une infante que les Espagnols tenaient toute prête à partir pour Versailles ? Lui choisirait-on une fille du roi de Sardaigne, malgré l'amitié de celui-ci pour Marie-Thérèse ? L'influence l'emporta de l'ad-

138 LOUIS XV ET MME DE POMPADOUR mirable manieur d'armées qui avait acquis, par les services rendus, une autorité considérable sur Louis XV.

En pleine campagne de Flandre, s'improvisant négociateur et diplomate, il s'était mis à préparer des deux côtés, par une active correspondance, les quatre ou cinq personnes de qui dépendait le ré- sultat. Au roi Auguste son frère, qu'il avait le premier convaincu, il communiquait une lettre de la marquise, en ajoutant modestement : « Je suis assez à même de savoir l'intrinsèque de la Cour de France, et je ne laisse pas que d'avoir quelques liaisons... Le Roi incline pour la princesse Josèphe pour des raisons particulières, la santé et la fé- condité lui paraissant préférables à des raisons politiques. Le roi de Prusse fera bien tout ce qu'il pourra pour traverser cette affaire ; mais l'on s'en méfie ici et il a peu d'accès dans l'intérieur de la Cour. Je prends la liberté d'envoyer une lettre que m'a adressée ces jours derniers madame de Pompa- dour, et qui pourra faire juger à Votre Majesté que je ne suis pas mal dans les Petits Cabinets. » Il y était si bien, en effet, que celle qui y régnait de- venait, peu de jours après, son plus dévoué auxi- liaire.

La lettre qui assurait le maréchal de Saxe des meilleures dispositions de la marquise faisait aussi accepter à l'ombrageuse susceptibilité du soldat un acte récent du Roi. Il s'agissait de la décision prise en faveur du prince de Conti, et qui devait évidem- ment, le cas échéant, menacer la prééminence du maréchal au profit d'un rival d'ailleurs indigne :

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« Vous serez sans doute étonné, mon cher maréchal, d'avoir été si longtemps sans avoir de mes nou- velles ; mais vous ne serez pas fâché quand vous saurez que j'ai toujours attendu une réponse que le Roi voulait faire à la lettre que vous m'écriviez. J'espère que ce que vous désirez réussira. Le Roi vous en dira plus long que moi. Vous savez qu'il a donné au prince de Conti une patente. Soit dit entre nous, cette patente l'a satisfait et a réparé sa réputation, qu'il croyait perdue. Voilà ce qu'il pense, et moi, je crois que c'est une chose embarrassante pour le Roi et qui empêchera qu'on ne se serve de lui au- tant qu'il le croit. En tout cas, cela ne ferait rien pour vous, et l'on vous mettra toujours à l'abri de la patente. Ne dites mot de cela à âme qui vive. Adieu, mon cher maréchal, je vous aime autant que je vous admire. C'est beaucoup dire. »

Le billet a beau être écrit sur papier satiné à bords bleu turquoise, ce n'en est pas moins une pièce diplomatique fort bien dressée, et celle qui l'a tourné semble n'avoir plus rien à apprendre du plus expert des politiques. Le maréchal ne pouvait se montrer froissé, et, quoi qu'il en pensât, le mo- ment n'eût pas été choisi pour se plaindre, puis- qu'un appui sincère et solide lui était promis dans la question de famille qui lui tenait tant à cœur.

Cette affaire marcha à souhait et plus vite qu'on ne l'aurait cru. Du côté saxon, bien entendu, au- cune difficulté ne fut soulevée. A Versailles, la Reine seule, qui gardait au fond d'elle-même « le petit coin de stanislaïsme », montra de la tristesse à penser que son fils deviendrait le gendre du prince

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qui avait dépossédé son père du trône de Pologne. Mais madame de Pompadour s'était donné mission de la convaincre, et Stanislas Leczinski, toujours chevaleresque, allait être le premier à écrire au roi Auguste ses félicitations. La Reine n'avait qu'à im- poser à son amour-propre ce nouveau sacrifice après tant d'autres. Que pouvait-on refuser, du reste, à ce maréchal toujours victorieux, qui envoyait au Roi tant de drapeaux pris aux ennemis et renouvelait les exploits du « tapissier de Notre-Dame » ?

Douze jours après Rocoux, l'ambassadeur du roi de France à