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a/ oeuvres complètes

Ç^fel^W- DEv J

i HENRI HEINE

DE LA FRANCE

CALMANN LEVY, ÉDITEUR

ŒUVRES COMPLETES

DE

HENRI HEINE

Nouvelle édition, ornée d'un portrait gravé sur acier Format grand in- 18

keisebilder, tableaux de voyage, précédés d'une étude sur Henri Heine, par Théophile Gautier 2 vol.

correspondance inédite, avec une introduction et des notes 2

IE LA FRANCE 4

DE l'allemagne 2

LUTÈCE

POÈMES ET LÉGENDES

DRAMES ET FANTAISIES

DE TOUT UN PEU

DE L'ANGLETERRE

SATIRES ET PORTRAITS

ALLEMANDS E ' FRA>ÇAIS

Imprimerie D. Baroin et G>e, à Saint-Germain.

DE

LA FRANGE

PAR

HENRI HEINE

NOUVELLE ÉDITION

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PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRE?

3, RUE AUBER, 3

1884 Droits de reproduction et de traduction réservés.

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Il y a quoique chose de plus remarquable peut-être «nje l'étendue de l'intelligence, la richesse et la hauteur de l'es- prit, c'est la force de l'àme, cette puissance qui élève par- fois l'être humain au-dessus des douleurs et des épreuves de la vie, et qui , lui donnant à la fois un calme et un cou- rage d'une rare grandeur, le met à même dans ce cas de tenir en échec, non-seulement toute souffrance, mais la mort elle-rnème. C'est le spectacle qu'ont donné les dernières années du poëte éminent qui a écrit ce livre.

Jusqu'au dernier moment, je pourrais presque dire jus- qu'à la dernière heure, il a lutté contre le mal capricieux et terrible qui lui avait déjà infligé une agonie de huit années. 11 revoyait les livres anciens, il créait les nouveaux; puis, pour se délasser de tant de fatigues, il laissait tomber de sa plume, ou pour parler plus exactement, de son crayon, quelques-uns de ces chants qu'on dirait inspirés par un effet de l'émulation de l& muse tudesque et de l'esprit gaulois.

Aussi quand, par ie fait d'un sentiment de confiance dont

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je me sens très-hondré , je fus chargé de recueillir toutes ces richesses littéraires, de les classer, de les compulser avec soin et d'en faire part au public, je n'éprouvai aucune surprise en- trouvant, à côté de poésies inédites, un exem- plaire de la Fiance corrigé de la main de l'illustre mou- rant. Le poète qui sentait sa fin approcher avait eu assez de sang-froid, d'empire sur soi-même et de laborieuse intré- pidité pour parcourir d'un bout à l'autre cette œuvre, qui date des premières années de son séjour en France. Il y avait introduit quelques changements, fait quelques sup- pressions, ajouté de nouveaux passages. En un mot, il avait préparé une édition nouvelle, et il semble que la mort ait attendu qu'il eût fini son travail pour réclamer sa haute proie.

Mon premier soin, on le conçoit, est de poursuivre pieu- sement l'idée d'Henri Heine et de présenter au public un livre qu'il lui avait destiné lui-même. J'y ai joint quelques lettres écrites en 1838 à M. Auguste Lewald, directeur de la Revue théâtrale à Stuttgart. Ces lettres , rédigées primiti- vement en allemand, furent traduites en français et publiées par le poète dans la Revue du dix-neuvième siècle, recueil qui s'imprimait alors à Paris. Henri Heine voulait les joindre au livre de la France, et je ne fais à cet égard que suivre sa pensée en les faisant imprimer de nouveau corrigées comme elles l'ont été par l'auteur. Quant à la place qu'elles occupent, j'ai cru devoir la leur donner et les mettre à Id suite des lettres adressées en 4832 à la Gazette universelle d'Augsbourg, d'abord parce qu'elles leur sont postérieures,

suite parce qu'elles forment, à mon avis, comme une sorte de post-script uni de ce que l'illustre auteur de Lutèce avait déjà écrit sur la France.

Je n'ajoute plus rien. Ce n'esi pas à moi, c'est au public qu'il appartient d'apprécier un livre du genre do celui que je mets sous ses yeux. C'est à lui sur tout qu'il convient do confirmer le jugement, si éclairé et si flatteur, qu'il en a déjà porté plusieurs fois. Puisse seulement mon interven- tion, si faible qu'elle soit, avoir pour résultat de lui procurer un nouveau plaisir et d'attirer une fois de plus sur une mémoire si chère et si honorée l'attention bienveillante , la sympathie respectueuse de tous ceux dont le cœur et l'esprit sont sensibles aux œuvres du génie 1

HENRI JULUr

Fttts, le 18 juillet 1Ô56.

PREFACE

L'ÉDITION ALLEMANDE.

« Ceux qui savent lire remarqueront bien d'eux-mêmes dans ce livre que les plus grands défauts ne m'en peuvent être imputés, et ceux qui ne savent pas lire ne remarque- ront rien du tout. » Ce simple syllogisme, dont le vieux Scarron a fait précéder son Roman comique, je pourrais aussi ie mettre en tètf- de ces pages plus sérieuses.

Je publie ici une série d'articles et de bulletins quotidiens que j'ai écrits pour la Gazette universelle cfJngsbourg , selon les exigences du moment, au milieu de circonstances orageuses de toute sorte, dans un but facile à deviner et sous le bon plaisir de restrictions qu'on devinera mieux encore. Je suis obligé de publier et de resserrer en forme de livre, et sous mon nom, ces feuilles anonymes et légères, son qu'aucun autre, comme j'en ai été menacé, ne les réunisse à sa guise, ne les mutile selon son caprice, ou n'y mêle des produits étrangers qu'on m'attribuerait à tort.

Je proute de cette occasion pour déclarer de la manière la plus positive que, depuis deux ans, je n'ai pas fait imprimer une seule ligne dans un journal politique allemand autre que

6 PRÉFACE.

la Gazette tfJagsbourg. Celle-ci, qui mérite si bien l'auto- rité si réputée dont elle jouit, et qu'on pourrait nommer la Gazette universelle de l 'Europe, m'a paru, en raison de cette autorité et de son immense débit, la feuille la plus .aite pour des articles qui n'avaient en vue que la connais- sance du présent. Si nous arrivons à ce point, que la grande masse comprenne le présent , les peuples ne se laisseront plus exciter à la haine et à la guerre par les écrivains ser- vîtes de l'aristocratie; la grande confédération des peuples, la sainte-alliance des nations se formera ; nous ne serons plus forcés, par défiance mutuelle, de nourrir des armées per- manentes de meurtriers au nombre de quelques centaines de mille; nous utiliserons au profit de l'agriculture leurs glaives et leurs chevaux , et nous aurons enfin paix , aisance et liberté. Ma vie restera consacrée à cette mission : c'est mon emploi à moi. La haine de mes ennemis peut servir de garant que j'ai rempli jusqu'à -ce jour cet emploi fidèlement et avec honneur. Je me montrerai toujours digne de cette haine. Mes ennemis ne prendront pas le change, lors môme que mes amis, au milieu du tumulte des passions, en vien- draient à tenir pour tiédeur mon calme raisonné. Sans doute ceux-ci me méconnaîtront moins aujourd'hui que naguère , alors qu'ils croyaient toucher au but de leurs vœux et que l'espérance de la victoire enflait leurs voiles. Je ne pris au- cune part à leurs folles illusions, mais j'en prendrai toujours à leur malheur. Je ne rentrerai point dans ma patrie, tant qu'un seul de ces nobles fugitifs, qu'un enthousiasme trop sublime a empêchés d'écouter la raison, languira sur la terre étrangère et dans l'affliction. Je mendierais une croûte do pain auprès du Français le plus pauvre, plutôt que fo prendre du service sous ces orgueilleux protecteurs, dans la patrie allemande, ces hommes qui tiennent la modération de la força pour lâcheté, ou même pour un prélude de transition au servilisme, et Gwsidèreuîi notre plus bello

PRÉFACE. 7

voit u, la foi aux nobles sentiments d'un adversaire, comme une stupidité héréditaire chez la race plébéienne. Je ne rougirai jamais d'avoir été trompé par ceux qui faisaient luire à nos yeux de si belles espérances. « Comme tout de- vait s'arranger entre eux et nous de la manière la pins aimable ; comme nous devions gardor une aimable modéra- tion, afin que les concessions ne fussent pas forcées et par- tant stériles; comme ils voyaient bien eux-mêmes qu'on no pouvait sans danger nous retenir plus longtemps notre liberté!... » Oui, nous avons été dupes encore une fois, et nous devons avouer que le mensonge a de nouveau remporté une grande victoire et moissonné de nouveaux lauriers. Dans le fait, nous sommes les vaincus; et depuis que la fourberie héroïque a été officiellement publiée, depuis la promulgation des déplorables résolutions de la diète germa- nique en date du 28 juin, notre cœur se noie dans l'affliction et dans la colère.

Malheureuse patrie! quelle honte t'est réservée si tu supportes cet outrage! Que de douleurs, situ ne le sup* portes pas !

Jamais peuple n'a été insulté plus cruellement par les hommes du pouvoir. Ce n'est pas seulement parce que ces ordonnances de la diète présupposaient que nous trouverions tout pour le mieux; mais on voudrait absolument nous faire croire que nous n'avons éprouvé en cela ni tort ni préjudice. Mais si vous avez pu attendre avec confiance de notre part une soumission servile, vous n'aviez pas du moins le droit de nous prendre pour des imbéciles. Une poignée de gen- tillàtres, qui n'ont rien appris qu'un peu de maquignonnago, de coups de volte dans les jeux de cartes, de tours de gobe- lets, ou quelque autre misérable métier de fripons, à l'aide duquel on peut au plus ébahir les paysans dans les foires, s'imaginent pouvoir éblouir tout un peuple, bien plus le peuple qui a inventé la poudre et l'imprimerie, et la critique

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PRKFAf.E.

de la raison pure. Cet affront immérité , de nous avoir sup- posés plus sots que vous ne l'êtes vous-mêmes, de vous être figuré que vous pouviez nous tromper, c'est l'affront le plus offensant que vous nous ayez fait en présence des peuples qui nous contemplaient et qui attendent avec impatience ce que nous ferons. Il n'est plus seulement question de la liberté, disent-ils; il s'agit aujourd'hui de l'honneur.

Je ne veux pas inculper les princes constitutionnels alle- mands; je connais l'embarras de leur situation: je sais qu'ils languissent dans les chaînes de leurs petites camaril- las et ne peuvent être responsables. Et puis, ils ont aussi été embauchés, à l'aide de contraintes de toute espèce, par l'Au- triche et par la Prusse. Nous n'avons pas l'intention de les injurier, mais bien de les plaindre. Tôt ou tard, ils recueil- leront les fruits les plus amers de la mauvaise semence. Les insensés ! ils sont encore jaloux les uns des autres, et pen- dant que tout œil clairvoyant entrevoit qu'ils seront à la fin médiatisés par l'Autriche et par la Prusse, toutes leurs idées, tous leurs efforts ne tendent qu'aux moyens d'arracher au voisin une parcelle de son petit territoire: semblables, en vérité, à ces voleurs qui, pendant qu'on les mène pendre, se dévalisent encore les uns les autres.

Nous ne pouvons accuser sans réserve, à raison des hauts faits de la diète germanique, que les deux puissances abso- lues, l'Autriche et la Prusse. Je ne saurais préciser quelle part de reconnaissance chacune d'elles peut réclamer do nous. Il me semble cependant que l'Autriche a su de nou- veau reporter sur les épaules de son sage confédéré tout l'odieux de ces actes éclatants. Au fait, nous pouvons com- battre contre l'Autriche, hii livrer hardiment un combat à mort, et le glaive à la main; mais nous sentons dans le fond du cœur que nous ne sommes pas fondés à insulter cette puissance avec der paroles offensantes. L'Autriche a tou- jours été un ennemi franc et loyal, qui n'a jamais nié ni

PREFACE. 5)

même suspendu un seul instant sa lutte contre le libéra- lisme. Metternich n'a jamais fait les doux yeux à la déesse de la liberté ; jamais, dans l'inquiétude de son cœur, joué le démagogue -, jamais chanté Tes chansons d'Anidt, en buvant la bière branche du Brandebourg; sauté a^ec Jahn des sauts gymnastico-patriotiques sur la Haasenheide; il n'a fait jamais de la bigoterie piétiste; il n'a jamais pleuré sur les détenus des forteresses , pendant qu'il les y tenait à la chaîne. On a toujours su ce qu'il pensait à cet égard, toujours su qu'il fallait se garder de lui, et l'on s'en est fort bien gardé. C'a toujours été un homme sûr, qui ne nous a jamais trompés par de gracieuses œillades, ni révolté par des ma- lices privées. On savait qu'il n'agissait ni par amour, ni par haine mesquine, mais grandement, et dans l'esprit d'un système auquel l'Autriche est demeurée fidèle depuis trois siècles. C'est le même système pour lequel l'Autriche a com- battu contre la Réforme, le même pour lequel elle a engagé la lutte avec la révolution. Pour ce système ont combattu non pas seulement les hommes, mais encore les femmes de la maison Je Habsbourg. C'est pour le maintien de ce sys- tème que Marie-Antoinette livra le combat le plus hardi dans les Tuileries ; pour ce système que Marie-Louise qui, déclarée régente, aurait combattre pour son mari et pour son fils, s'en abstint dans ce même palais des Tuile- ries, et déposa les armes; pour ce système que l'empereur François a renié les sentiments les plus chers, et supporté d'indicibles souffrances de cœur; il porte encore en ce mo- ment le deuil de son petit-fils chéri qu'il a immolé à ce sys- tème : cette nouvelle douleur a bien courbé la tête blanchie

qui porta jadis la couronne impériale d'Allemagne Ce

pauvre empereur en deuil est encore aujourd'hui le véritable représentant de l'Allemagne malheureuse !

Pour la Prusse , nous en devons parler sur un autre ton. Nous ne sommes du moins arrêtés ici par aucune piété

4.

iO PRÉFACE.

pour la sainteté d'une tête impériale d'^ifomagne. Que les savants valets des bords de la Sprée rêveH un grand empe- reur des Bcrussiens et proclament l'hégémonie et la magni- fique et protectrice suzeraineté de la I* usse, à la bonne heure! Mais jusqu'à présent, la couronne de Carolus Magnus est suspendue trop haut , et les o iigts crochus des Hohenzollern pourraient bien ne pas réussir encore à la faire descendre jusqu'à eux et à l'ajouter clans leur escar- celle à leur précédent butin de tant de joyacx saxons et po- lonais. Oui , la couronne de Charlemagne est encore trop haut, et je doute qu'elle descende jamais sur la tète badine de ce prince engoué de moyen ôge, auquel ses barons rendent déjà, et par avance, hommage, comme au futur restaurateur de la chevalerie. Je crois plutôt que S. A. R. le prince royal de Prusse ne sera, au lieu d'un continuateur de Charles le Grand, qu'un continuateur de Charles X et de Charles de Brunswick.

Il est vrai que , naguère encore , beaucoup d'amis de la patrie ont souhaité l'agrandissement de la Prusse, et espéré voir dans ses rois les chefs d'une' Allemagne une et indivi- sible; qu'on a su amorcer le patriotisme, et qu'il y a eu un libéralisme de Prusse, et que les amis de la liberté tour- naient déjà des regards confiants vers les tilleuls de Berlin. Pour moi, je n'ai jamais voulu consentir à partager cette confiance. J'observais bien plutôt avec inquiétude cet aigle prussien, et pendant que d'autres vantaient sa hardiesse à regarder le soleil , moi je n'étais que plus attentif à ses serres. Je ne pouvais me fier à cette Prusse, à ce bigot et îong héros en guêtres, glouton, vantard, avec son bâton de caporal qu'il trempe dans l'eau bénite avant de frapper. Elle me déplaisait, cette nature à la fois philosophe, chré- tienne et soldatesque, cette mixture de bière blanche, de mensonge et de sable de Brandebourg. Elle me répugnait, irais ai plus haut degré, cette Prusse hypocrite, avec

FRÉFACE. Il

semblants de sainteté , co Tartuffe entre les Étals. : quand Varsovie tomba, tomba aussi le tendre ot v manteau dont la Prusse avait si bien su se draper, ot plus myopes aperçurent l'armure do for du despotisme était restée cachée. Cette salutaire révélation, c'est au malheur des Polonais quo l'Allemagne en a été rede- vable.

Les Polonais!... Le sang tremble dans mes veines quand j'écris ce mot, quand je pense à la conduite que la Prusse h tenue vis-à-vis de ces nobles enfants du malheur, combien elle s'est montrée lâche, petite, assassine! L'historien, ému d'horreur, ne trouvera pas de paroles s'il veut raconter ce qui s'est passé à Fischau ; c'est plutôt au bourreau à écrire ces déshonorants hauts faits.

J'entends déjà le fer rouge siffler sur le maigre dos de la Prusse.

J'ai lu naguère, dans la Gazette aVAugsbourg, que le conseiller intime Frédéric de Raumer, qui s'est acquis der- nièrement la réputation d'un révolutionnaire de S. M. le roi de Prusse, en se révoltant, comme membre de la commission de censure, contre une rigueur trop oppressive, venait d'être chargé de justifier les procédés du gouvernement prussien à l'égard de la Pologne. L'écrit est achevé, et l'auteur a déjà reçu pour sa peine ses 200 thalers sonnants. Cepen- dant, j'apprends qu'il n'a pas paru à la camarilla de Bran- debourg écrit d'une manière assez servile. Quelque peu im- portant que paraisse ce fait, il l'est pourtant assez pour carac- tériser l'esprit des hommes du pouvoir et la position de leurs subordonnés. Je connais pai hasard le pauvre Frédéric de Raumer; je l'ai vu quelquefois se promener sous les tilleuls avec sa petite capote gris-bieu et sa petite casquette bleu- gris. Je le vis une fois en chaire, traitant le sujet de la

42 PRÉFACE.

mort de Louis XVI et versant à cette occasion quelques larmes officielles d'un fidèle fonctionnaire de S. M. le roi de Prusse; puis j'ai lu, dans un Almanach des Dames, son histoire des Uohenstaufen ; je connais aussi ses J°ttres de Paris, \\ communique à madame Crelinger, 1* actrice, et à son mari , ses idées sur la politique et le théâtre en France. C'est un homme tout à fait paisible , qui fait queue avec tranquillité. C'est le meilleur parmi les écrivains mé- diocres; et puis, il ne manque pas de sel, et il a une cer- taine érudition extérieure, qui ne le fait pas mal ressembler à un vieux hareng sec enveloppé chez la beurrière dans le papier d'un bouquin scientifique. Je le répète, c'est la créa- ture la plus pacifique , la plus patiente, qui s'est toujours laissé paisiblement bâter par ses supérieurs, portant avec un trot obéissant son sac jusqu'au moulin académique ne s'arrètant que l'on faisait de la musique de Sébas- tien Bach. Jusqu'à quel degré d'infimité a-t-il donc fallu que descendit l'esprit d'oppression d'un gouvernement, puis- qu'un Frédéric de Raumer lui-même en a £erdu patience , est devenu rétif, et n'a plus voulu trotter plus loin, et même a commencé à parler en langage d'homme? Aurait-il vu peut-être l'ange avec son glaive au milieu du chemin, tandis que les Balaam de Berlin, éblouis qu'ils sont, ne le voient pas encore ? Hélas ! ils ont donné des coups de pied à la pauvre créature, ils l'ont déchirée avec leurs éperons do- rés et l'ont déjà battue jusqu'à trois fois. Mais le peuple des Borussiens (et Ton peut d'après cela juger sa position) a vanté son Frédéric de Raumer comme un Ajax de la liberté. Aujourd'hui te même révolutionnaire de S. M. prussienne vient d'être emplo^ é à écrire une apologie de la conduite du gouvernement dans l'affaire de Pologne et à réhabiliter dans l'opinion publique le cabinet de Berlin.

Cette Prusse! elle sait mettre tout à profit, môme ses révolutionnaires. Klle emploie des comparses de toute cou-

PHKFACE. 13

leur pour sa comédie politique; elle utilise ses z.èbres aux raies tricolores. Elle a fait servir dans les derniers temps ses démagogues les plus fougueux à prêcher par le mondo que toute l'Allemagne devait devenir prussienne. Hegel lui-même c été obligé de démontrer comme rationnel le .stafu quo de la servitude; il a fallu que Schleïermaehcr protestât contre la liberté et recommandât le dévouement^ chrétien au bon plaisir de l'autorité. C'est chose infâme et révoltante que cette profanation de philosophes et de théo- logiens, par l'influence desquels on veut agir sur le peuple, et qu'on force à se déshonorer publiquement , à trahir la raison et Dieu. Que de beaux noms flétris! que de char- mants talents desséchés dans le but le plus indigne! Qu'il était beau le nom d'Arndt avant que, par ordre supérieur, il écrivît ce pamphlet teigneux, il frétille comme un chien, en l'honneur de l'ancien maître, et en vrai chien vandale, aboie après le soleil de juillet! 11 rendait un son bien hono- le le nom de Slaegemann : combien il est tombé bas depuis qu'il a écrit des poésies russes ! Puisse lui pardonner la muse dont le saint baiser avait consacré ses lèvres pour de meilleurs chants! Schleïermacher est devenu chevalier de l'aigle rouge de troisième classe ! C'était jadis un meilleur chevalier, et par lui-même un aigle, et il appartenait à la première classe. Mais ce ne sont pas seulement les grands, ce sont aussi les petits qu'on ruine de cette façon. Nous avons le pauvre Ranke, que le gouvernement prussien a fait voyager à ses frais : il avait un joli talent pour découper et coller d'un air pittoresque les Ufies à côté des autres de petites figurines historiques ; excellente âme, tendre comme de l'agneau aux navets de Teltow; homme innocent, que jo prendrai pour ami de la maison si jamais je me marie, et certainement libéral aussi. Ce pauvre garçon a été récem- ment obligé de faire, dans la Gazette d'État, une apologie des résolutions de la diète. D'autres stipendiés, que je ne

14 PRÉFACE.

veux pas nommer, ont faire de même, et ce sont pour- tant des libéraux.

Oh ! je les connais, ces jésuites du Nord ! Quiconque, par/ besoin ou par légèreté, a une fois accepté d'eux ia moindre chose, est perdu pour toujours. De même que l'enfer . n'abandonne plus Proserpine depuis qu'elle y a mangé un pépin de grenade, ainsi ces jésuites détiennent à tout jamais l'homme qui a reçu d'eux la plus chétive bagatelle, ne serait-ce qu'un pépin de la grenade d'or, ou pour parler prosaïquement, un simple louis; à peine lui permettent-ils, comme l'enfer à Proserpine, de remonter, l'espace d'une demi-année, sous le soleil de la terre ; pendant cette période, ces gens nous apparaissent comme des hommes de lumière, et prennent place parmi nous autres olympiens, et ils par- lent et ils écrivent tout d'ambroisie libérale ; cependant, au temps prescrit, on les retrouve dans les ténèbres infernales, dans l'empire de l'obscurantisme, et ils écrivent des apolo- gies prussiennes, des déclarations contre les journaux fran- çais, des projets de lois de censure, ou mieux encore, une justification des résolutions de la diète.

Ces résolutions, je veux dire celles de la diète, je ne puis m'abstenir d'en parler : ce n'est ni pour en réfuter les dé- fenseurs, et moins encore pour en démontrer, comme on Va fait tant de fois, l'illégalité. Comme je sais très-bien par quelles gens a été fabriqué le document sur lequel s'appuient ces résolutions, je ne doute pas que cet acte, l'acte fédéral de Vienne, ne contienne les dispositions les plus légales au gré du premier caprice despotique venu. On a fait jusqu'à présent peu d'usage de ce chef-d'œuvre de la noble gentil- hommerie, et le contenu en importait fort peu au peuple. Mais aujourd'hui qu'on l'a mis en son jour, ce chef- d'oeuvre, que les beautés particulières à ce travail , les ressorts se- crets, les anneaux cachés auxquels peuvent être rivées toutes les chaînes, les fers pour les pieds, les colliers garnis,

PRÉFACE. 15

les menottes , onfin tout ce travail si ingénieusement fini est à jour, chacun peut voir aujourd'hui que le peuple allemand, lorsqu'il a sacrifié en 1813 et 1814 ses biens çon sang pour ses princes et qu'il devait recevoir la récom- pense promise de la gratitude, a été trompé de la manière la plus impie, qu'on a joué avec nous un criminel jeu d'es- camotage , et qu'au lieu de rédiger la grande charte de la liberté, on ne nous a expédié qu'un contrat d'esclavage.

En vertu de ma compétence académique, comme docteur en droit, je déclare solennellement qu'un tel acte, rédigé par des mandataires infidèles, est nul et de nulle valeur; de mon devoir, comme citoyen , je proteste contre toutes les consé- quences que les résolutions de la diète du 28 juin ont tirées de ce document sans valeur; de la plénitude de mes pouvoirs, comme publiciste populaire , je m'élève contre les rédac- teurs de cet acte, et je les accuse d'abus de la confiance du peuple; je les accuse du crime de lèse-nation ; je lés accuse de haute trahison envers le peuple allemand ; je les accuse !

Pauvre peuple ! pauvres Allemands! pendant que vous dé- posiez vos armes au retour des combats livrés pour vos princes, que vous enterriez vos frères tombés dans ces com- bats , que vous pansiez mutuellement vos fidèles blessures et que vous voyiez en souriant couler encore le sang de votre cœur aimant, si plein de joie et de confiance: de joie, à la vue de vos princes sauvés; de confiance, dans les sen- timents les plus sacrés de la reconnaissance humaine : c'est alors que là-bas, à Vienne, dans les vieux antres de l'aris- tocratie, on forgeait l'acte fédéral !

Chose étrange! Le prince même qui devait le plus de reconnaissance à son peuple, qui, dans ces temps de dure nécessité , avait promis pour cette raison à ce peuple une constitution représentative, une constitution populaire, comme d'autres peuples libres en possèdent, promis noir sur blanc, dans les termes les plus exprès, ce même prince

16 F II K F A CE.

.aujourd'hui a eu l'art de rendre également infidèles et par- jures les autres princes allemands qui s'étaient crus obligés de donner ■;. leurs sujets une constitution libre, et il s'appuio maintenant sur l'acte fédéral de Vienne pour anéantir les con- stitutions allemandes à peine épanouies, lui, qui ne devrait point sans rougir entendre prononcer le mot constitution.

Je parle de Sa Majesté Frédéric-Guillaume, troisième du nom, roi de Prusse.

Monarchiste comme je Yt\l lâujetirs <Hé, comme je le suiâ toujours, il répugne à mes principes et à mes sentiments de faire porter un blâme trop acerbe sur la personne des princes eux-mêmes. C'est peut-être une suite de mes nations quand je les loue pour leurs bonnes qualités. Je 'o o donc avec plaisir les vertus personnelles du monarqur- j'ai qualifié avec tant de franchise le système de gouverne- ment, ou plutôt le cabinet. Je constate avec plaisir que Fré- déric-Guillaume III mérite, comme homme, la haute véné- ration et l'amour dont la plus grande partie du peuple prussien lui paie si largement le tribut. Il est bon et brave; il s'est montré constant dans le malheur, et ce qui est plus rare, doux dans la prospérité; il est de cœur chaste, d'une modestie touchante, d'une simplicité bourgeoise, de mœurs bonnes et sédentaires, très-bon père, surtout très-tendre pour la belle czarine, tendresse à laquelle nous sommes peut-être heureusement redevables du choléra et d'un autre mal plus grand encore avec lequel nos descendants seront aux prises. De plus, le roi de Prusse est un homme fort reli- gieux ; il est fort attaché au culte ; c'est un bon chrétien , ferme dans la foi évangélique ; il a composé -ui-même une

liturgie; il croit au symbole Ah! je voudrais qu'il crût à

Jupiter, le père des dieux, qui punit le parjure, et qu'il nous donnât enlin la constitution promise!

Ou bien est-ce que la parole d'un roi ne serait pas aussi sacrée qu'un serment?

PRÉFACE. 17

De toutes les vertus de Frédéric-Guillaume, celle qu'on

te pourtant le plus est son amour de la justice. On ra-

1 à ce propos les histoires les plus touchantes, Derniè-

encore, il a sacrifié 11, '227 thalers et 13 bons gros-

■■ de sa cassette pour satisfaire les prétentions fondées

bourgeois de Kyritz. Ou raconte que le fils du meunier

s-Souci avait voulu , par besoin d'argent, vendre le

fameux moulin à vent pour lequel son père s'était chamaillé

'rédéric le Grand. Le roi actuel fit remettre au meu-

r gêné une somme considérable afin que le célèbre moulin

ent demeurât dans son ancien état, comme un monument

do l'amour qu'on a en Prusse pour la justice. Tout cela est

-pittoresque et très-louable... Mais est la constitution

promise que le peuple prussien peut revendiquer de la ma-

re la plus déterminée, d'après le droit humain et divin?

I que le roi de Prusse ne remplira pas cette obligation

ée, tant qu'il déniera à son peuple la constitution libre

si bien payée d'avance, je ne puis le nommer juste, et le

moulin à vent de Sans-Souci me rappelle, non l'amour de la

Prusse pour la justice, mais le vent der wind de la

Prusse \

Je sais très-bien que ses laquais littéraires soutiennent que, le roi de Prusse ayant promis cette constitution de son gré plein et privé, cette promesse a été tout à fait indépen- dante des circonstances du temps. Les insensés ! sans âme comme ils sont, ils ne sentent pas que les hommes, lors' T qu'on leur retient ce qu'on leur doit légalement, se tiennent beaucoup moins offensés que lorsqu'on leur refuse ce qu'on leur a volontairement offert ; car, dans ce dernier cas, notre vanité est en outre blessée de ce que celui qui nous a libre- ment promis quelque chose n'attache plus autant de prix à L nous faire plaisir.

*. Le mot wind en allemand ne sîgn'fie pas seulement vent , mais aussi au ti^uré charlatanisme, vantene et mensonge.

18 PRÉFACE,

Ou bien n'était-ce réellement qu'un caprice privé, tout à fait indépendant des circonstances, qui aurait porté jadis le roi de Prusse à promettre une constitution libre? 11 n'aurait donc pas eu alors même l'intention d'être reconnaissant? Et pourtant il avait bien des raisons pour cela ; car jamais prince ne s'est trouvé dans une plus piteuse position que celle le roi de Prusse était tombé après la bataille d'Iéna, et d'où il a été tiré par son peuple. S'il n'avait eu alors sous la main les consolations de la religion , l'insolence avec la- quelle l'empereur Napoléon le traitait aurait le faire désespérer. Mais, comme je l'ai dit, il trouva réconfort dans le christianisme, qui est bien certainement la meilleure re- / ligion après une bataille perdue. Il fut fortifié par l'exemple de son divin Sauveur, et il pouvait dire alors aussi : « Mon royaume n'est pas de ce monde », et il pardonna à ses en- nemis, qui avaient occupé toute la Prusse avec quatre cent mille hommes. Si Napoléon n'eût alors été occuoé de choses plus importantes, qui l'empêchaient de penser beaucoup à S. M. Frédéric-Guillaume III, il eût sans doute mis celui-ci tout à fait à la retraite. Dans la suite, quand tous les princes de l'Europe se furent attroupés contre Napoléon, que l'homme-peuple eut succombé dans cette émeute de rois, et que l'âne de Prusse eut donné le dernier coup de pied au lion mourant, celui-ci se repentit trop tard de cet oubli. Quand il mesurait avec ses pas l'étroit espace de sa cage de bois à Sainte-Hélène, et qu'il lui revenait dans l'esprit qu'il avait cajolé le pape et omis d'écraser la Prusse, il grinçait alors des dents, et si un rat venait à passer en ce moment sous ses pieds, il écrasait le malheureux rat. t

Maintenant Napoléon est mort, et gît bien scellé dans son cercueil de plomb sous le sable de Longwood, à Sainte-^ Hélène *. Tout autour est la mer. Vous n'avez donc plus be-

1. 11 ne faut pas oublier que ceci a été écrit en 1832. ( II. J.)

PRÉFACE. 19

soin de lo craindre. Vous n'avez pas à craindro non plus les trois derniers dieux qui soient encore restés dans le ciel, le père, Ici (i!s et le saint-esprit, car vous êtes bien avec leur sainte valetaille. Ne craignez rien, car vous êtes puis- sants et sages. Vous avez de l'or et des fusils: ce qui est vénal , vous pouvez l'acheter; ce qui est mortel, vous pouvez le tuer. Il n'est guère plus possible de résister à votre sa- gesse. Chacun de vous est un Salomon , et il est dommage que la reine de Saba, cette femme si avisée, ne soit plus de ce monde, car vous l'eussiez devinée jusqu'à la chemise. Et puis vous avez des pots de fer pour faire enfermer ceux qui vous donnent à deviner ce que vous ne voulez pas savoir, et vous pouvez les sceller et les couler dans la mer de l'oubli; tout cela comme le roi Salomon. Ainsi que lui, vous com- prenez le langage des oiseaux. Vous savez tout ce qui se gazouille et se siffle dans le pays, et si le chant d'un de ces oiseaux vous déplaît, vous avez de grands ciseaux avec les- quels vous lui coupez proprement le bec; et j'apprends même que vous voulez faire l'acquisition de ciseaux plus grands pour ceux qui chantent au delà de vingt feuilles. Vous avez en outre à votre service les oiseaux les plus fins de l'Europe; tous les nobles faucons, tous les corbeaux, sur- tout les noirs, tous les paons, tous les hiboux. Puis le vieux Simourgh vit encore, et il est votre grand vizir et l'oiseau le plus circonspect du monde. Il veut rétablir l'empire tout comme il existait sous les sultans préadamites , et il y met sans relâche des œufs, et c'est à Francfort qu'on les couve. Vous n'avez plus rien à craindre.

Je vous conseillerais seulement de prendre garde à une chose, au Moniteur de 1793. C'est un livre de magie que vous ne pouvez enchaîner, et il renferme dans son sein des formules d'évocation beaucoup plus puissantes que l'or et les fusils , des paroles avec lesquelles on peut réveiller les morts dans les tombeaux et envoyer les vivants dans le»

20 PRÉFACE.

ténèbres de la mort, paroles qui métamorphosent en géants les nains et à l'aide desquelles on écrase les géants, paroles qui peuvent abattre votre puissance d'un seul coup, comme la hache aoat une tête de roi.

Je veux vous avouer la vérité. Il y a des gens qui ont assez de hardiesse pour prononcer ces paroles et qui n'au- raient pas tremblé devant les apparitions les plus effrayantes ; mais ils ne savaient à quelle page du fameux grimoire trouver la formule nécessaire, et d'ailleurs ils n'auraient pu la pro- noncer avec leurs lèvres épaisses; ils ne sont pas so/ciers. D'autres qui, familiers avec l'art mystérieux de la baguette divinatoire, auraient su trouver le véritable mot et pou- vaient le prononcer d'une langue exercée , se sont trouvés timides de cœur. Ils ont eu peur des esprits qu'ils avaient à évoquer ; car, hélas ! nous ne savons pas les paroles avec lesquelles on domine de nouveau les esprits quand le sabbat règne dans son extravagance; nous ne savons pas, quand les manches à balai sont une fois animés, les faire rentrer dans leur sèche immobilité de bois, une fois qu'ils inondent la maison de trop d'eau rouge; nous ne savons pas comment on conjure de nouveau le feu quand il s'entrelace avec rage par les lambris : nous avons eu peur.

Ne vous reposez pas cependant sur notre impuissance et sur notre peur. L'homme voilé du siècle, celui-là dont le cœur est aussi hardi que la langue habile, qui sait le grand mot d'évocation et le peut aussi prononcer, celui-là est peut-être près de vous, peut-être déguisé sous une livrée de valet ou sous un costume d'arlequin, et vous ne soupçonnez pas que celui-là même causera votre perte, qui vous retire humblement les bottes ou dont la crécelle presque votre rire. Ne frissonnez-vous pas quelquefois quand ces figures serviles frétillent autour de vous avec une bassesse presque ironique, et qu'il vous vient tout d'un coup à l'esprit que c'est peut-être une ruse ; que ce malheureux qui se démené

l'IlKKACK. 21

d'un air si niaisement absolutiste, si bestialement obéissant, t«t peut-être un Brutus qui dissimule? N'avez -vous pas, pendant la nuit, des songes étranges qui vous préviennent contre les moindres insectes que vous avez vus par hasard

ramper pendant le jour? N'ayez aucune inquiétude, je no fais que plaisanter; vous êtes tout à fait en sûreté. Nos pauvres diables de serviles no se déguisent pas. Jarke lui- même n'est pas dangereux. N'ayez non plus aucune crainto des petits fous qui vous harcèlent quelquefois avec d'inquié- tantes plaisanteries. Le grand fou vous protège contre les petits. Le grand fou est en effet un très-grand fou, grand comme un géant, et il s'appelle le peuple allemand.

Oh ! c'est un grand fou ! Sa jaquette bigarrée est faite de trente-six pièces. A son bonnet pendent, au lieu de son- nettes, de véritables cloches d'églises qui pèsent des quin- taux, et il porte à la main une énorme batte en fer. Mais son cœur est plein, de chagrins. Seulement il n'y veut pas pen- ser, et c'est pour cela qu'il débite tant de grosses plaisante- ries et qu'il rit souvent pour ne pas pleurer. Si ses chagrins trop cuisants lui reviennent en mémoire, il secoue la tête comme un insensé et s'étourdit avec le pieux bourdonne- ment des cloches de son bonnet. S'il arrive un brave ami qui prenne intérêt à ses maux , qui veuille en parler avec lui et conseiller quelque petit remède de famille, il entre aussitôt en fureur et le frappe avec sa batte de fer. II en veut surtout à ceux qui lui veulent du bien. C'est le plus implacable ennemi de ses amis et le plus tendre ami de ses ennemis. Oh ! le grand fou vous restera toujours fidèle et soumis ; toujours il réjouira de ses gigantesques bouffon- neries toutes vos nobles couvées ; il fera tous les jours, à leur grand ébattement, ses vieux tours d'adresse, portera en équilibre sur le nez des fardeaux innombrables, et se laissera pieiiner le ventre par d'innombrables milliers de soldats. Mais n'avez-vous pas peur qu'un beau jour les fardeaux ne

22 PKEFACE.

paraissent trop lourds à ce fou, qu'il ne jette de côté tous vos soldats et que dans un accès de grosse plaisanterie il ne vous presse avec le petit doigt la tête de manière à vous faire sauter la cervelle jusqu'aux étoiles?

Ne craignez rien, je plaisante. Le grand fou vous obéira toujours humblement, et si les petits fous veulent vous faire quelque mal , le grand fou les étendra morts sur fa place.

Paris, 18 uctare 1832.

DE LA FRANCE

-o^y-

Paris, 28 décembre î83î,

Les pairs héréditaires ont prononcé leurs last spceches, et ils ont eu assez d'adresse pour déclarer eux-mêmes leur propre décès, afin de n'être pas ren- versés par le peuple. Cette raison déterminante leur avait été particulièrement recommandée par Casimir Périer. Il n'y a donc plus de ce côté aucun prétexte à émeutes, Cependant la situation du bas peuple de Paris est, dit-on, si désespérée qu'il suffirait de la moindre occasion qui viendrait du dehors pour pro- duire un mouvement plus menaçant que ce qu'on a

24 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

vu jusqu'à ce jour. Je ue crois pourtant pas que nous soyons si près d'explosions semblables qu'on se plaît actuellement à le dire. Ce n1est pas que je tienne le gouvernement pour très -puissant, ou ses ennemis pour très-faibles. Tout au contraire, la faiblesse du gouvernement se manifeste en toute circonstance, comme on Fa vu surtout dans les troubles de Lyon. Quant à ses ennemis, ils sont suffisamment exaspérés, et peuvent trouver, en outre, chez les milliers d'in- dividus qui meurent de misère , l'appui le plus auda- cieux : Mais pour le moment nous n'avons qu'un temps d'hiver , froid et nébuleux.

«Ils ne viendront pas ce soir, car il pleut», di- sait Péthion après avoir ouvert tranquillement la fenêtre qu'il referma avec autant de calme , pendant que ses amis les Girondins appréhendaient une atta- que de la part du peuple, qu'excitait le parti de la Montagne. On raconte cette anecdote dans les his- toires de la révolution française pour montrer le phlegme de Pétion. Mais depuis que j'ai étudié de mes propres yeux la nature des soulèvements populaires à Paris, je vois combien peu Ton a compris ces pa- roles. Il faut réellement pour qu'une émeute soit bien faite un temps favorable, un soleil vivifiant, un jour

DE LA FRANCE. 37

tières d'Espagne l'exécution de son mari avec ses cin- quante-deux compagnons de martvra Ah ! j'ai réelle- ment pitié de Louis-Philippe !

La Trio une, organe du parti répuhlicain déclaré, est inexorable envers son royal ennemi, et prêche chaque jour la république. Le National, journal le plus indépendant qui soit en France, le moins engagé par 1rs considérations, s'est mis récemment, de la manière la plus surprenante, à l'unisson avec ce lan- gage ; puis, comme un effrayant écho des journées les plus sanglantes de la Convention, sont venus retentir les discours de ces chefs de la société des Amis du Peuple traduits, la semaine passée, devant la cour d'assises, sous l'accusation d'avoir conspiré le renver- sement du gouvernement actuel pour lui substituer la république. Ceux-ci ont été déclarés non coupables par le jury, parce qu'ils ont démontré qu'ils avaient, non pas conspiré, mais exprimé ouvertement leurs opinions en face du public. « Oui nous voulons la chute de ce faible gouvernement ; nous voulons une république! » Tel était le. refrain de toutes les dé- fenses qu'ils présentaient devant le tribunal.

Pendant que d'un côté les républicains sérieux tirent le plaive et grondent avec une voix de tonnerre, Figaro,

38 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

qui s'est chargé des éclairs, rit et agite son fonet léger de la façon la plus efficace. Il est inépuisable en bons mots sur la meilleure des républiques, locution avec laquelle on harcèle le pauvre Lafayeîte, parce qu'un jour il a dit, comme on sait, à Louis-Philippo, en l'embrassant à l'Hôtel de Ville : « Vous êtes la meilleure république ! » L'autre jour le Figaro faisait remarquer qu'on ne voulait plus de république depuis qu'on avait goûté de la meilleure.

Le parti républicain ne pardonnera jamais à La- fayette la bévue qu'il a faite en recommandant un roi. Il lui reproche d'avoir pu savoir depuis longtemps, par la connaissance personnelle des hommes, ce qu'on en pouvait attendre en ce cas. Lafayette est malade actuellement, malade de chagrin. Hélas! le plus grand cœur des Deux-Mondes doit ressentir bien dou- loureusement la duperie royale. C'est en vain que dans les premiers temps il a continuellement insisté sur le Programme de V Hôtel de Ville, sur les institu- tions républicaines dont la royauté devait être entou- rée et autres promesses semblables. Sa voix a été couverte par les bavards doctrinaires, qui prouvent par la révolution anglaise de 1688 qu'on ne s'est battu à Paris en juillet 1830 que pour le maintien de

DE LA Fil A NCR. 39

la charte et que tous les sacrifices, toutes les luttes n'ont eu pour but que de remplacer sur le trône la branche aînée des Bourbons par la branche cadet tOj de même que jadis en Angleterre tout a été fini par la substitution de la maison d'Orange à celle des Stuarts. Thiers, qui, à la vérité, ne pense pas comme les doc- trinaines, mais parle dans le sens de ce parti, lui a donné dans les derniers temps un bon coup d'épaule. Cet esprit , à la fois lucide et profond, qui sait garder une mesure si admirable dans la clarté, le bon sens, et dans les images de son style, ce Goethe de la poli- tique est sans contredit en ce moment le plus puis- sant athlète du système Périer; et, en vérité, sa bro- chure contre Chateaubriand a suffi pour désarçonner presque entièrement ce Don Quichotte champion de la légitimité, dont le glaive était moins acéré que bril- lant, et qui ne tirait qu'avec des perles précieuses au lieu de bonnes balles de plomb bien vulgaires et bien incisives.

Dans la mauvaise humeur que leur donne la tour- nure des événements, beaucoup d'enthousiastes de la liberté se laissent aller jusqu'à médire de Lafayette, La brochure publiée dernièrement par Belmonie* contre Chateaubriand, dans laquelle on prêche la ré-

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publique avec une honorable franchise, prouve jus- qu'à quel point on peut se fourvoyer sous ce rapport. Je citerais ici les passages amers que renferme cet ouvrage contre Lafayette, s'ils n'étaient d'un côté trop haineux,, et de l'autre, rattachés à une apologie de la république qui ne peut trouver place dans ces articles. Je me contente à cet égard de renvoyer à l'ouvrage même et surtout au chapitre intitulé : La République, On y peut voir comment les hommes, même ceux du du caractère le plus noble, peuvent se laisser égarer par la mauvaise fortune.

Je ne m'aviserai pas de combattre ici le brillant rêve de la possibilité d'une république en France. Monarchiste par inclination naturelle, je le deviens encore "davantage en ce pays par conviction. Il me semble que les Français ne sauraient supporter au- cune république, celle d'Athènes aussi peu celle de Sparte, et moins que tout autre celle de l'Amérique septentrionale. Les Athéniens étaient la jeunesse uni- versitaire de l'humanité, et la constitution d'Athènes, une sorte de liberté académique, qu'il serait insensé de vouloir faire revivre dans notre époque de complet développement et dans notre Europe vieillie. Et vrai- ment, comment les Français s' arrangeraient-ils de la

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constitution de Sparte, cette grande et ennuyeuse manufacture de patriotisme, cette caserne de vertu républicaine, cette sublime et détestable cuisine de l'égalité, Ton faisait de si mauvaises sauces noires, que les beaux-esprits athéniens tenaient cette misé- rable existence pour la cause principale du mépris des Lacédémoniens pour la vie, et de leur héroïsme, dans le combat. Quelle foi tune ferait, je le demande, une telle constitution dans la capitale de la gastrono- mie, dans la patrie des Véry, des Véfour et des Ca- rême ! Ce dernier, à l'exemple de Vatel, se percerait certainement de son épée, comme un Brutus de la cuisine ! En vérité, Robespierre n'aurait eu besoin que d'introduire la cuisine Spartiate : la guillotine aurait été tout à fait superflue; car les derniers aristocrates seraient alors morts d'effroi, ou bien auraient vidé la place. Pauvre Robespierre, tu voulais introduire la sévérité républicaine à Paris, ville cent cinquante mille modistes, parfumeuses et coiffeurs exercent leur riante, odorante et frisante industrie.

La monotonie, la pâleur et la bouquetière bour- geoisie de la vie américaine seraient encore plus into- lérables dans la patrie de la vanité, de la parade, des modes et des nouveautés. En aucun pays le mal qu'on

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nomme soif de distinction n'attaque un aussi grand nombre de personnes qu'en France. Il n'y a peut-être pas en Allemagne une seule femme, à l'exception de Guillaume-Auguste Schlegel, qui éprouve autant de plaisir que les Français à se parer de rubans bariolés. Les héros même de juillet, qui avaient pourtant com- battu pour la liberté et pour l'égalité, se sont en con- séquence fait décorer d'un bout de ruban bleu pour se distinguer du reste du peuple. Mais quand je ré- voque en doute la réussite d'une république en France. on ne peut cependant nier que tout aboutit à une ré- publique, que le respect républicain pour la ioi a rem- placé chez les meilleurs citoyens le respect que le royalisme porte à certaines personnes, et que l'opposi- tion, après avoir joué jadis pendant quinze ans la co- médie avec un roi, continue aujourd'hui la même comédie avec la royauté, et qu'ainsi la république finira par être, au moins pour peu de temps, le refrain de cette chanson. Les carlistes y poussent, parce qu'ils la considèrent comme une phase nécessaire pour revenir à la royauté absolue de la branche aînée. Aussi se donnent-ils aujourd?hui du mouvement tout autant que les plus chauds républicains; Chateau- briand même vante la république, se dit républicain

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penchant, fraternise avec Marrast, et se fait don- l'accolade par Béranger. La Gazette, la bonne te 'le France soupire maintenant après les îcs républicaines, le vote universel, les assemblées primaires, etc. C'est chose très-plaisante de voir ces cafards déguisés faire maintenant les matamores en langage de sans-culotte, coqueter d'un air farouche sous le bonnet sanglant d'un jacobin, puis se laisser prendre parfois d'inquiétude à la pensée qu'ils auront pu mettre par distraction à sa place la rouge calotte du prélat : ils ôtent alors un instant de leur tête leur coiffure empruntée et laissent voir à tout venant leur tonsure. Ces gens s'imaginent actuellement pou- voir, eux aussi, outrager Lafayette, et ce leur est alors un rafraîchissement bien doux pour cet acre républi- canisme et pour cette contrainte libérale qu'ils se sont imposés.

Mais quoi qu'en puissent dire les amis aveuglés et les ennemis hypocrites, Lafayette est le caractère lef plus pur de la révolution française : c'est son héros le., plus populaire après Napoléon. Napoléon et Lafayette| sont les deux noms qui resplendissent aujourd'hui de la pluj belle auréole en France. Leur gloire est sans doute bien différente. Celui-ci combattit plus pour la

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paix que pour la victoire, et celui-là plus pour le lau- rier que pour la couronne de chêne. Il serait certaine- ment ridicule de prétendre soumettre la grandeur des deux héros à la même mesure et de placer l'un sur le piédestal fait pour l'autre. Il serait ridicule de vouloir élever la statue de Lafayette sur la colonne Vendôme, coulée avec le bronze des canons conquis dans tant de combats. Sur ia colonne d'airain mettez Napoléon, l'homme d'airain, porté ici comme dans la vie par les trophées de sa gloire militaire; que dans un effrayant isolement il perce les nuages, afin que le soldat ambi- tieux, quand il le contemplera à cette hauteur verti- gineuse et inaccessible, sente son cœur humilié et guéri de la vaine soif de la gloire, et qu'ainsi cette colossale aiguille de métal devienne pour l'Europe l'instrument le plus bénin de la pacification de l'es- prit guerrier, le paratonnerre préservateur de l'hé- roïsme conquérant.

Lafayette s'est élevé une colonne préférable à celle de la place Vendôme et un piédestal plus solide que s'il était de marbre ou de métal. trouver un marbre aussi pur que le cœur, un métal aussi ferme que la constance du vieux Lafayette? Il est vrai qu'il n'a jamais eu qu'une seule idée; mais il ressemblait en

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cela à la boussole , qui montre toujours le nord sans varier une seule fois du côté du midi ou de Test. C'est ainsi que Lafayette redit depuis quarante ans chaque jour la même chose, et ne cesse de montrer l'Amérique ou Nord. Il a ouvert la révolution par la déclaration des droits de l'homme ; et il insiste encore à cette heure sur cette déclaration, sans laquelle il n'est point de salut, cet homme invariable , avec son invariable point cardinal de la liberté. Oh ! sans doute ce n'est point un génie comme Napoléon, dans la tête duquel les aigles de l'inspiration avaient établi leur aire, tandis que les serpents du calcul s'entrelaçaient dans son cœur; mais il ne s'est laissé ni intimider par les aigles ni séduire par les serpens. Jeune homme sage comme un vieillard, vieillard chaleureux comme un jeune homme, protecteur du peuple contre l'arti- fice des grands, protecteur des grands contre la fu- reur du peuple, compatissant et combattant, jamais présomptueux et jamais découragé, sévère et doux avec la même mesure, Lafayette est toujours resté semblable à lui-même; et toujours avec son unique idée dans la même égalité de sentiments, il est immo- bile à la même place depuis les jours de Marie-An- toinette jusqu'à l'heure actuelle; fidèle Eckardt de la

3.

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liberté, toujours appuyé sur son glaive, montrant le danger en face de l'entrée des Tuileries, cette mon- tagne enchantée , ce mons veneris, dont les accords magiques attirent avec tant de puissance et dont les doux filets n'ont plus d'issue pour ceux qui s'y sont laissé prendre.

Il est certainement vrai que Napoléon mort est encore plus aimé des Français que Lafayette vivant. On ne se figure pas hors de France combien le peuple français est encore attaché à Napoléon. Aussi les mécontents, s'ils tentent jamais quelque chose de décisif, commenceront-ils par proclamer le jeune Napoléon pour s'assurer la sympathie des masses. Napoléon est pour les Français une parole magique qui les électrise et les éblouit. Mille canons dorment dans ce nom aussi bien que dans la colonne de la place Vendôme, et les Tuileries trembleront si ces mille canons s'éveillent un jour. De même que les juifs ne prononcent pas sans nécessité le nom de leur dieu, on désigne rarement ici Napoléon par son nom; on l'appelle presque toujours Xhomme; mais on voit son image partout en estampe, en plâtre, en métal, en bois et dans toutes les situations. Sur les boulevards et dans les carrefours se tiennent des orateurs qui ce-

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ïebrenl l'homme, des chanteurs populaires qui redisent ses liants faits. Hier au soir, passant dans une petite' rue obscure pour rentrer chez moi, je vis un enfant, j à peine âgé de trois ans, derrière une petite chandelle" de suif fichée en terre j il bégayait une chanson à la gloire du grand empereur. Comme je venais de jeter un sou sur son mouchoir étendu, quelque chose se glissa près de moi et me demanda aussi un sou. C'était un pauvre estropié, qui ne m'implora pas au nom de Dieu ; mais il suppliait avec la ferveur la plus croyante : Au nom de Napoléon, donnez-moi un sou! C'est ainsi que ce nom est pour le peuple la parole conjuratrice la plus ouïssante. Napoléon est son dieu, son culte , sa religion, et cette religion devient, à la fin, banale comme toutes les autres. Lafayette, au contraire , est vénéré beaucoup plus comme homme ou comme ange protecteur. 11 vit aussi en image et en chanson, mais moins héroïque; et je dois, de bonne foi, avouer que ce fut un effet comique pour moi quand j'entendis Tan passé, le 28 juillet, chanter La- fayette en cheveux blancs dans la Parisienne, pendant que je le voyais lui-même près de moi avec sa per- ruque brune. C'était pourtant à la Bastille ; l'homme

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était bien à la place qui lui appartenait, et je ne pou- vais m'empêcher de rire intérieurement-. Peut-être est-ce un tel mélange de comique qui le rapproche de notre cœur d'une façon tout humaine. Sa bonhomie agit même sur des enfants, et ceux-ci comprennent sa grandeur peut-être mieux encore que les grandes per- sonnes. J'ai encore à raconter ici une petite histoire de mendiant qui fait bien ressortir le contraste carac- téristique de la gloire de Lafayette avec celle de Na- poléon. Je me trouvais l'autre jour debout au coin d'une rue qui aboutit à la place du Panthéon, et j'étais, comme à l'ordinaire, tombé dans la rêverie en contemplant ce bel édifice, quand un petit Auver- gnat vint me demander un so:r- .(à lui donnai une pièce de dix sous pour en finir plus promptement. Mais il s'approcha alors a^/ec plus de familiarité en me disant : Est-ce que vous connaissez le général Lafayette ? Et comme j'eus répondu affirmativement à cette singulière question, la satisfaction la plus or- gueilleuse se peignit sur la naïve et sale figure du joli petit drôle , et il me dît avec un sérieux fort comique : Il est de mon pays. Il croyait, à n'en pas douter, qu'un homme capable de lui donner dix sous devait

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être aussi un admirateur de Lafayette, et il jugeait alors que j'étais, digne qu'il se présentât à moi comme sou compatriote.

Le peuple des campagnes porte aussi à Lafayette le respect te plus affectueux, d'autant plus que le vieux général lui-même fait de l'agriculture son occupation principale. C'est ce qui maintient en lui cette simplicité et cette fraîcheur qu'anéantirait peut- être le séjour constant de la ville. C'est également en cela qu'il ressemble à ces grands républicains de l'an- tiquité, qui plantaient eux-mêmes leurs choux et, quand les circonstances l'ordonnaient, s'élançaient de la charrue aux combats ou à la tribune; puis, après avoir remporté la victoire , retournaient à leurs tra- vaux champêtres. Dans sa terre , Lafayette passe la belle saison, il est toujours entouré déjeunes gens au noble cœur et de belles jeunes filles; règne l'hospitalité du cœur aussi bien que de la table; on rit et l'on danse; est la cour du peuple souverain, peut être présenté quiconque est fils de ses œuvres et n'a fait aucune mésalliance avec le mensonge, et Lafayette est le maître des cérémonies de cette cour.

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Mais la classe la vénération pour Lafayette est la plus grande est la classe intermédiaire, les gens de métiers et les petits marchands. Ceux-ci l'adorent. Lafayette créant l'ordre est l'idole de ces hommes. Ils ont pour lui un culte comme pour une sorte de provi- dence à cheval , un patron tutélaire de la sûreté pu- blique, un génie de la liberté, qui veille en même temps à ce que dans le combat de la liberté il ne se commette pas de vol et que chacun conserve son cher petit avoir! La grande armée de l'ordre public, comme Casimir Périer a nommé la garde nationale, les héros bien nourris, sous leurs grands bonnets d'ours d'où ressortent des têtes d'épicier, sont ivres de ravissement quand ils parlent de Lafayette, leur vieux général , leur Napoléon pacifique. Oui ! c'est le Napo- léon de la petite bourgeoisie, de ces braves gens bien solvables, compères tailleurs et compères gantiers, trop occupés, il est vrai, pendant le jour pour pouvoir penser à Lafayette, mais qui s'en dédommagent le soir avec un redoublement d'enthousiasme; tellement qu'on peut soutenir qu'à onze heures, quand presque toutes les boutiques sont fermées, la gloire de Lafayette est à son apogée.

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Je viens d'employer le mot maître des cérémonies. Je me rappelle que Wolfgang Menzel a, dans sa fri- volité spirituelle , appelé Lafayette le maître des céré- monies de la liberté, quand il parlait dans le Literatur- lllalt de sa marche triomphale à travers les États-Unis et des députations, adresses et discours solennels qui se succédèrent en ces occasions. D'autres gens, moins spirituels, s'imaginent à tort que Lafayette n'est qu'un vieillard qu'on place en montre ou qu'on emploie comme une machine. Mais ces gens n'auraient qu'aie voir une seule fois à la tribune pour reconnaître aisé- ment que ce n'est pas un simple étendard qu'on suit, ou auquel on prête serment; mais qu'il est toujours* lui-même le gonfalonnier dont les mains portent la bannière, l'oriflamme des peuples. Lafayette est peut- être l'orateur le plus important de la Chambre des Députés actuelle. Quand il parle, il frappe toujours le clou sur la tête , et il fait de même à ses ennemis. L'une des grandes questions de l'humanité s'agite- t-eîle, Lafayette ne manque pas de se lever, ardent au combat tout comme un jeune homme. Le corps s^ul est faible et tremblant, brisé par l'âge et par les luttes du temps, comme une vieille armure de fer hachée et

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entaillée, et il est touchant de le voir se traîner sous ce fardeau à la tribune, et quand il a atteint son ancien poste, reprendre profondément haleine et sourire. Ce sourire , le débit et tout l'extérieur de l'homme en ce moment sont inexprimables. 11 y a tant d'amabilité et tant de fine ironie tout à la fois, qu'on se sent en- chaîné comme par une curiosité magique, par une douce énigme. On ne sait si ce sont les manières choi- sies d'un marquis français, ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen américain. Tout le bon côté de l'ancien régime, le chevaleresque, la courtoisie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la meil- leure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité, l'absence de faste et la probité. Rien n'est plus intéressant, quand on parle dans la Chambre des premiers temps de la révolution et que quelqu'un , à la manière doctrinaire , détache un fait de ses véri- tables rapports et le façonne au profit de son rai- sonnement, de voir alors Lafayette détruire en quel- ques mots toutes les conséquences erronées, en rétablissant le véritable sens du fait ou en lui rendant son intérêt par la citation des circonstances qui lui appartiennent. Thiers lui - même , en pareil cas , est

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forcé de plier ses voiles, et le grand historiographe de la révolution s'incline devant son grand, son vivant monument, son général Lafayette.

On voit dans la Chambre , assis en face de la tri- bune , un homme vieux comme les pierres : des che- veux d'un blanc d'argent tombent sur son habit noir; H est ceint d'une très-large écharpe tricolore. C'est le vieux messager qui a toujours rempli le même emploi dans la Chambre depuis le commencement de la ré- volution, et qui, dans cette situation, a assisté à l'histoire universelle, depuis le temps de la première assemblée nationale jusqu'au juste-milieu. On dit qu'il parle encore souvent de Robespierre, qu'il appelle le bon monsieur de Robespierre. Pendant la restauration, le bonhomme avait la colique; mais depuis qu'il a enveloppé de nouveau son ventre d'une écharpe trico- lore , il se trouve bien. Sa seule maladie est la somno- lence, dans cet ennuyeux temps de juste-milieu. Je l'ai même vu dormir une fois pendant que Mauguin parlait. Le pauvre homme en a sans doute entendu beaucoup de meilleurs que Mauguin , qui est pourtant l'un des meilleurs orateurs de l'opposition , et il ne le trouve peut-être pas assez révolutionnaire , lui qui a beaucoup connu ce bon monsieur de Robespierre.

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[Mais quand Lafayette parle, le vieux messager sort de son assoupissement et paraît tout émoustillé, comme un vieux cheval de hussard qui entend la trompette ; un doux souvenir de jeunesse s'éveille en lui, et il balance avec ravissement sa tête et sa blanche che- velure.

Paris, 10 février 1839.

La Légèreté moqueuse avec laquelle les Français traitent les sujets les plus importants se manifeste aussi dans les entretiens sur les dernières conspira- tions. Celle qui a été représentée dans les tours de Notre-Dame a l'air d'avoir été arrangée par une in- trigue de police. On a dit en plaisantant que c'étaient des classiques qui, par haine contre Notre-Dame de Paris, roman romantique de Victor Hugo, avaient voulu s'en prendre à l'église elle-même et y mettre le feu. On a donc fait revoir le jour aux anciennes plai- santeries de Rabelais sur les cloches de cette cathé- drale , et le fameux mot : Si Von m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame , je commencerais par prendre la fuite, a été varié de plusieurs manières

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quand on eut appris en effet la fuite de quelques car- listes par suite de cet événement. On prétend attribuer également aux machinations de la police , au moins en grande partie , la dernière conspiration de la nuit du 2 février. On dit qu'elle avait commandé dans un restaurant de la rue des Prouvaires une splendide conjuration de deux cents couverts et invité quelques carlistes crédules, qui ont naturellement payer la carte. Ceux-ci n'avaient pas épargné l'argent , et l'on a trouvé dans les bottes d'un des conjurés arrêtés une somme de 27,000 francs. Avec une pareille somme , on pouvait déjà faire quelque chose de passable. Je me suis toujours rappelé, à chacune des dernières émeutes, cette assertion de Ghamfort que j'avais lue dans les Mémoires de Marmontel , qu'avec mille louis d'or on pouvait exciter à Paris un assez joli tumulte. Je ne puis, pour d'importantes raisons, cacher à mes compatriotes que pour une révolution l'argent est tou- jours nécessaire. L'admirable révolution de juillet, elle-même n'a pas été exécutée aussi gratis qu'on veut bien le croire. Ce spectacle plus que divin a coûté quelques millions, quoique les véritables acteurs _, le peuple de Paris, aient rivalisé d'héroïsme et de désin- téressement. Les choses ne se font pas pour de l'ar-

DE LA FRANCE. 57

pont; mais il faut de l'argent pour les mettre en traîn. Et des niais carlistes pensent qu'elles peuvent aller d'elles-mêmes, pourvu qu'ils aient l'argent dans leurs bottes. Les républicains sont sans doute bien inno- cents des événements de la nuit du 2 février; car, ainsi que me disait dernièrement l'un d'eux : « Si tu entends rapporter qu'il y a eu de l'argent répandu dans une conspiration , tu peux compter qu'aucun républi- cain n'y a trempé. » Dans le fait, ce parti a peu d'ar- gent; car il se compose principalement d'hommes d'honneur désintéressés. Ils souilleront, s!îls arrivent au pouvoir, leurs mains avec du sang, mais non avec de l'argent. On le sait; aussi redoute-t-on peu les in- trigants, qui ont plus soif d'argent que de sang.

Cette guillotinomanie que nous trouvons chez les républicains a peut-être été produite par les écrivains et par les orateurs qui , les premiers , ont employé le mot système de la terreur pour caractériser l'action du gouvernement qui, en 1793, se porta aux moyens extrêmes dans le but de sauver la France. Mais le terrorisme, tel qu'il se déploya alors, était moins un système qu'un événement, un fait passager, et la ter- reur régnait autant dans i'ame des hommes du pou- voir que dans celle du peuple. C'est folie de colporter

58 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

aujourd'hui le plâtre de Robespierre pour propager la doctrine de l'homme et l'imitation de ses faits. C'est folie de ressusciter le langage de 1793 , comme le font les Amis du Peuple, qui. sans le savoir, agissent dans un sens aussi rétrograde que les champions les plus ardents de l'ancien régime. Celui qui prend les

* fleurs rouges du printemps pour les rattacher aux arbres une fois qu'elles sont tombées est aussi insensé que cet autre qui replante dans le sable les branches

U fanées des lis. Républicains et carlistes sont des pla- giaires du passé, et quand ils se réunissent, cela rap- pelle ces alliances ridicules des maisons de fous , la contrainte commune établit entre les insensés les plus hétérogènes des rapports d'amitié , quoique l'un , qui s'intitule Dieu le Père, méprise du plus profond de son cœur l'autre, qui se donne pour Dieu le Fils. C'est ainsi que nous avons vu, cette semaine, Genoude et Thouret, le rédacteur de la Gazette et le rédacteur de la Révolution, comparaître en confédérés devant les mêmes assises * ,

Est-il rien de plus ridicule que de voir citer par lus S journaux , parmi les conjurés du 2 février , quatre ci- devant marmitons de Charles X et quatre républicains

DE LA FRANCE. ;;0

dfl la société dos Amis du Peuple sur la même ligne 1 Jo ne puis réellement croire que ces derniers soient impliqués dans cette aventure. Je me trouvais moi- même par hasard, le même soir, à l'assemblée des Amis du Peuple, et j'ai lieu de croire, d'après beau- coup de circonstances, qu'ils pensaient plutôt à la dé- fense qu'à l'attaque. Il s'y trouvait plus de quinze cents hommes serrés dans une salle étroite, qui avait l'air d'un théâtre. Le citoyen Blanqui, fils d'un conven- tionnel , fit un long discours plein de moquerie contre la bourgeoisie , ces boutiquiers qui avaient été choisir pour roi Louis-Philippe , la boutique incarnée , qu'ils choisirent dans leur propre intérêt, non dans celui du peuple, qui n'était pas complice d'une si indigne usurpation. Ce fut un discours plein de sève, de droi- ture et de colère. Malgré la sévérité républicaine, la vieille galanterie ne s'est pas démentie, et l'on avait, avec une attention toute française, assigné aux dames (aux citoyennes) les meilleures places auprès de la tribune de l'orateur. La réunion avait l'odeur d'un vieil exemplaire relu, gras et usé du Moniteur de 1793. Elle ne se composait guère que de très-jeunes hommes et de très-âgés. Dans la première révolution, l'enthou- siasme de la liberté avait surtout saisi les hommes d'un

60 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

Age moyen, chez lesquels la haine encore juvénile contre l'hypocrisie des prêtres et contre l'insolence de la noblesse s'unissait à des idées mûres, fermes et arrêtées. Les plus jeunes gens et les vieillards étaient les partisans du régime décrépit: les hommes à la che- velure argentée , par habitude , et la jeunesse dorée par mécontentement contre la simplicité bourgeoise des mœurs républicaines. C'est l'inverse aujourd'hui : les enthousiastes exclusifs de la liberté sont tout jeunes ou tout vieux. Ces derniers connaissent encore par leur propre expérience les infamies de l'ancien régime, et ils pensent avec ravissement à ce temps de la première révolution ils furent eux-mêmes si forts et si grands. Les autres, les jeunes gens, aiment cette époque parce qu'ils sont avides d'abnégation et d'héroïsme, qu'ils soupirent après les grandes actions et méprisent la timidité mesquine et l'égoïsme mer- cantile des gouvernants d'aujourd'hui. Les hommes d'un âge intermédiaire sont, pour la plupart, fatigués du métier d'opposition taquine qu'ils ont fait sous la restauration ou corrompes par les temps de l'empire, dont la gloire retentissante et les éclatantes parades avaient tué la simplicité bourgeoise et l'amour de la liberté. D'ailleurs celte période héroïque de l'empire a

DE I. V FRANCE.

agréable el chaud, et c'est pourquoi elles ont toujours réussi le mieux dans les mois de juin, juillet et août. Il De faut doue pas quai pleuve; car les Parisiens ne craignent rien tant que la pluie, laquelle effraie les ;nt aines de mille hommes, femmes et enfants, qui lurent, la plupart en toilette et riant, se donner ie ,f>eetacle de la bataille, et augmentent par leur nombre le courage des agitateurs. Il ne faut pas non plus un ciel couvert, autrement on ne pourrait lire les grands placards que le gouvernement fait afficher au coin des rues, et cependant cette lecture doit servir à rassem- bler, sur certains points donnés, des niasses d'hommes "ui s'y pressent, s'y bousculent à qui mieux mieux et .Mit plus faciles à soulever tumultueusement. Une jftre raison, la plus importante peut-être, est que pendant le mauvais temps on ne peut lire de journaux au Palais -Royal, et que c'est pourtant le point les politiques les plus ardents se réunissent sous les allées ombragées, lisent et commentent les feuilles au milieu des groupes furieux et répandent de tous côtés leurs inspirations.

C'est ainsi qu'il a été démontré, de nos jours, com- bien l'on a eu tort d'accuser ie précédent duc d'Or- léans, Philippe Égalité, de diriger les tumuites popu-

2fi ŒUVRES DE HENRI HEINE.

laîres, par cela seul qu'on avait remarqué que le Palais -Royal, il demeurait, en était toujours le point central. Le Palais -Royal est resté celte année encore, comme autrefois, centre et point de réunion de tous les esprits inquiets, toujours le quartier général des mécontents; et cependant le propriétaire actuel ne les y avait certainement pas appelés ni payés. L'esprit de la révolution n'a pas voulu abandonner le Palais- Royal, quoique le propriétaire fût devenu roi, et c'est ce qui a forcé celui-ci à quitter son ancienne rési- dence. On a parlé de différentes inquiétudes qui avaient donné lieu à ce déménagement, entre autres la crainte d'une copie française de la conspiration des poudres. Il est certain que le rez-de-chaussée du Palais qu'ha- bitait le roi étant loué en boutiques, il eût été fort aisé d'y transporter les tonneaux de poudre et de faire sauter ainsi Sa Majesté avec toutes les facilités pos- sibles. D'autres ont été d'avis qu'il était inconvenant que Louis -Philippe régnât au premier étage, pendant que M. Chevet vendait ses saucissons dans la bou- tique au-dessous. Le métier de celui-ci est, pourtant aussi honnête en son genre, et un roi-citoyen n'aurait pas eu besoin de déloger pour cela, Louis-Philippe surtout, qui, Pannée cassée, <est encore moqué des

DE LA FRANCE. 6Z7

usages et de l'étiquette de costume des temps féodaux et césarienSj et disait à quelques jeunes républicains : « Que la couronne d'or était trop froide en hiver et chaude en été, un sceptre trop lourd pour s'en servir comme arme, trop court pour un appui, et qu'un chapeau rond en feutre et un bon parapluie étaient beaucoup plus utiles en ce temps. »

Je ne sais si Louis-Philippe se souvient encore de ces déclarations; car il s'est écoulé quelque temps depuis la dernière fois qu'il se promenait avec le cha- peau rond et le parapluie par les rues de Paris, jouant, avec une bonhomie raffinée, le rôle d'un brave père de famille tout simple. Il serrait alors la main à tous les épiciers et aux; ouvriers, et portait, dit -on, pour cet usage un gant spécialement sale , qu'il retirait et remplaçait par un gant glacé plus propre aussitôt qu'il remontait dans sa région d'anciens gentilshommes, de banquiers -ministres, d'intrigants et de laquais écar- lates. Quand je le vis pour la dernière fois, il se pro- menait sur le toit de la terrasse de la galerie d'Orléans, au milieu des pavillons dorés, des vases de marbre et des fleurs. Il portait un habit noir, et sur sa large figure s'épanouissait une insouciance qui nous faisait frissonner quand nous pensions à la position vertigi-

28 ŒUVRE» DE HENRI HEINE.

neuse de cet homme. On dit cependant que son âme n'est pas aussi libre de soucis que son visage.

Je crois que Louis-Philippe est un honnête homme, qui veut sans doute le bien et n'a que le tort de méconnaître le principe vital par lequel seul il peut exister; car, ainsi que Salluste le remarque avec beau- coup de profondeur, les gouvernements ne peuvent se maintenir que par ce qui leur a donné naissance. Ainsi, par exemple, un gouvernement fondé par la force ne se soutient que par la force et non par la ruse, et le contraire a lieu en cas contraire. Louis-Philippe a oublié que son gouvernement est du principe de la souveraineté populaire; et, dans un affligeant aveuglement, il voudrait tâcher de se soutenir par une quasi -légitimité, par des alliances avec les princes absolus et par la continuation de la période de la restauration. Tl arrive, par suite, qu'au- jourd'hui tous les esprits de la révolution s'irritent contre lui et le ^combattent sous toutes les formes. Cette lutte serait peut-être plus juste que celle qui

DF TA FRANCE. 29

s'éleva contre le précédent gouvernement, qui ne devait rien au peuple et prit tout d'abord vis-à-vis de lui une attitude franchement hostile. Louis-Phi- lippe, qui doit sa couronne au peuple et aux pavés de juillet, serait un ingrat dont la défection serait d'autant plus déplorable, qu'on croit s'apercevoir chaque jour davantage qu'on s'est laissé grossièrement tromper. Certes, il se fait ici journellement des pas évidemment rétrogrades, et de même qu'on replace aujourd'hui tranquillement, pour qu'il ne reste plus de traces de la révolution, les pavés qu'on avait employés commo arme en juillet et qui, en certains endroits, étaient restés en tas : ainsi l'on remet à présent le peuple ,s son ancienne place, on le foule aux pieds comme auparavant.

J'ai oublié de aire que parmi les motifs qui ont déterminé le roi à abandonner le Palais-Royal pou? les Tuileres, existait un bruit d'après lequel Louis- Philippe n'avait accepté qu'en apparence la couronne: qu'il la conservait pour la rendre à son légitime sou- verain Charles X, auquel il était resté fidèle au fond du cœur; et, comme il préparait tout pour son retour, cette raison l'empêchait d'occuper les Tuileries. Les

carlistes avaient répandu ce bruit, et il était asse?

2.

30 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

absurde pour trouver accès chez le peuple. Aujour- jourd'hui cette croyance est démentie par le fait : le fils d'Égalité est enfin entré en vainqueur par l'arc- de-triomphe du Carrousel et se promène maintenant, avec son chapeau rond et son parapluie, dans les ap- partements tragiques des Tuileries. On prétend que la reine s'était d'abord refusée à habiter cette maison fatale. Quant au roi, on croit savoir qu'il n'a pu y dor- mir la première nuit aussi bien qu'à l'ordinaire et qu'il a été visité par toutes sortes, de visions ; par exemple, qu'il a vu Marie-Antoinette errer avec les narines tendues de colère comme au 10 août; puis, qu'il a entendu le rire moqueur de ce petit homme rouge qui éclatait quelquefois même derrière le dos de Napoléon, quand celui-ci donnait ses ordres les plus orgueilleux; qu'enfin saint Denis lui était apparu por- tant selon son habitude sa propre tête dans une de ses mains.

Il y a quelque chose de plus inquiétant que les es- prits qui peuvent hanter l'intérieur du château; ce sont les folies qu'on débite devant les ouvrages extérieurs. Je parle des fameux fossés des Tuileries. C'a été pendant longtemps le principal sujet de conversation, tant dans les salons que dans les carrefours, et Ton continue à

DE LA FRANCE, 3l

pn parler avec animosité et amertume. Quand on ne voyait naguère devant la façade du coté du jardin que l'enceinte de planches qui dérobait ces travaux au yeux, du public, on entendait à ce sujet les plus absurdes hypothèses. Le plus grand nombre pensaient que le roi voulait fortifier le château justement du côté duj jardin par le peuple avait pu jadis pénétrer si faci- lement au 10 août- on ajoutait même que le pont Royal serait coupé.

Cependant comme on prête bien souvent des torts gratuits au pauvre Louis -Philippe, il en a été de même cette fois. Quand les planches mystérieuses eurent été arrachées, on n'aperçut ni ouvrages de for- tifications, ni remparts, ni retranchements, ni bas tions. mais rien qu'une sottise et des fleurs. Le roi, qui a la manie de bâtir, avait eu la fantaisie de rogner pour soi et sa famille un petit jardin dans le grand, et cette coupure avait été opérée au moyen d'un fossé ordinaire et d'un grillage en fil de fer, haut de deux à trois pieds, et dans les plates-bandes tracées se ba- lançaient déjà des fleurs aussi innocentes que ce éèur du roi.

Il paraît cependant que Casimir Périer a été très- tâche de cette innocente idée, qui a été exécutée sans

32 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

son consentement. Il est certain que, dans tous les cas, elle excite dans le public un juste mécontentement à cause de la défiguration du jardin, chef-d'œuvre de Le Nôtre, qui impose tant par son ensemble grandiose. C'est tout à Fait comme si l'on voulait couper quelques scènes d'une tragédie de Racine. Des jardins anglais et des drames romantiques, on peut toujours les rac- courcir sans dommage, souvent même avec, profit; mais les jardins poétiques de Racine, avec leurs unités ennuyeusement sublimes, leurs pathétiques figures de marbre, leurs allées compassées et leur coupe sévère, de même que la verte tragédie de Le Nôtre, qui com- mence si majestueusement par la longue exposition des Tuileries et se termine par les deux terrasses d'où l'on aperçoit la catastrophe de la place de la Concorde, ne peuvent subir d'altération sans que la symétrie y soit détruite, et partant, la beauté qui leur est propre. De plus, ce jardinage inopportun nuit au roi pour d'autres raisons encore. D'abord, le souverain est plus souvent un objet de conversation, ce qui, dans les circonstances actuelles, ne peut lui être fort utile; en second lieu, il se forme toujours à deux pas de lui des rassemblements d'oisifs qui font toutes sortes de com- mentaires inquiétants, cherchent peut-être en badau-

FF. LA FRANCE. 33

dant à oublier leur faim, et dans tous les cas, ont de longues mains inoccupées. On y entend des remarques acres et incisives et de grossières plaisanteries qui rap- pellent 90. On voit à rentrée du nouveau jardin une (preuve en bronze du repasseur de couteau, dont l'original est dans la tribune à Florence. On sait que les opinions sont très-partagées sur la signification de cette figure. Mais ici, aux Tuileries, j'ai entendu expliquer le sens de cette statue, de manière à faire rire de pitié maint antiquaire et frémir secrètement bien des aristocrates.

A tout prendre, ce tracé de jardin est une folie co- lossale et expose le roi aux accusations les plus odieuses. On peut même l'interpréter comme une action symbolique. Louis-Philippe tirant un fossé entre lui et le peuple, c'est paraître s'en séparer extérieure- ment. Ou bien a-t-il conçu la nature de la royauté con- stitutionnelle d'une façon tellement mesquine et étroite qu'il pense que, puisqu'il abandonne au public la plus grande partie du jardin, il peut s'en attribuer la plus petite d'une manière d'autant plus exclusive? Non! la royauté absolue avec son égoïste Louis XIV qui, au lieu de Y Etat, c'est moi, pouvait tout aussi bien dire : Lrs Tuileries, c'est moi, cette royauté paraîtrait alors

34 ÇBCVRES DE HENRI HEINE,

bien plus grande que la souveraineté populaire consti- tutionnelle de Louis-Philippe, qui borne d'une façon inquiète son petit jardin particulier et revendique d'un air chagrin un chacun chez soi. On dit que ces travaux seront complètement achevés au printemps. Alors la nouvelle royauté, qui conserve encore l'air ébauché et tout fraîchement cimenté, aura aussi quel- que chose de plus habitable. Son aspect actuel n'a rien de complet. Dans le fait, quand on considère maintenant les Tuileries du côté du jardin, avec tous ces bouleversements de terrain, les déplacements de statues, la plantation des arbres sans feuillage, les vieux gravats, les matériaux neufs et toutes les répa- rations au milieu desquelles retentissent les cris, les marteaux, les rires et lesjurons, on croit voir un em- blème de la nouvelle royauté inachevée.

Il

Paris, 49 janvier 1839.

Le Temps remarque aujourd'hui que la Gazette. (VAugsbourg donne maintenant des articles hostiles envers la famille royale, et que la censure allemande, si chatouilleuse quand on parle des rois absolus, n'a pas le moindre égard pour un roi-citoyen. Qui croirait qu'en cette occasion le Temps est le journal le plus habile du monde ? Il est pourtant vrai qu'à l'aide de quelques paroles caressantes, il atteint son but bien plus promptement que ne le feraient d'autres avec toute l'artillerie de leur polémique. Son insinuation rusée a été suffisamment comprise, et je sais au moins un écrivain libéral qui regarde comme peu honorable de tenir, sous le bon plaisir de la censure, contre un roi- citoyen tel langage ennemi qu'elle ne lui passerait pas contre un roi absolu. Bien ! mais nous demanderons en récompense à Louis-Philippe de nous faire un plaisir, uri

3G ŒUVRES DE HENRI HEINE.

*eui, celui de rester roi -citoyen. C'est précisément ■virce qu'il ressemble chaque jour davantage aux rois ibsolus , que nous sommes forcés de lui garder une petite rancune. C'est sans doute un homme d'une probité parfaite, père de famille estimable 9 époux tendre et bon économe ; mais il est fâcheux qu'il fasse arracher tous les arbres de la liberté et les dépouille de leur beau feuillage pour les équarrir en poutres destinées à étayer la maison d'Orléans. C'est à cause de cela, et seulement pour cela, que la presse libérale se fâche, et les esprits de vérité en viennent, pour le combattre, à ne pas dédaigner le mensonge. Il est triste, déplorable que cette tactique atteigne jusqu'à h famille du roi, aussi innocente qu'aimable. Certai- nement la presse libérale allemande, moins spiri- tuelle mais plus sensible que sa sœur aînée de France, jVaura pas à se reprocher de cruauté sous ce rapport. « Vous devriez au moins avoir pitié du roi ! » s'écriait dernièrement le pacifique Journal des Débats . . .

J'ai vu ces jours passés l'orphelin de M&uoiti, qui a été pendu à Modène; j;ai vu aussi la senora Luisa de Torrijos, pauvre dame paie comme la mort, qui s'est hâtée de s'enfuir à Paris quand elle a appris aux fron-

DK LA FRANCE. 61

coûté la vie à un bien grand nombre qui seraient bonnues faits aujourd'hui, de sorte que parmi ces der- niers il n'y a que peu d'exemplaires complets de plu- sieurs années.

Au reste, jeunes et vieux, dans la salle des Amis du Peuple, conservaient un digne sérieux, comme on le trouve toujours chez des hommes qui se sentent forts. Seulement leurs yeux élincelaient, et souvent ils criaient : C'est vrai! cest vrai! quand l'orateur arti- culait un fait. Lorsque le citoyen Cavaignac, dans un discours que je ne pus bien saisir, parce que son débit est haché et jeté négligemment, parla des persécutions judiciaires auxquelles les écrivains sont toujours expo- sés , je m'aperçus que mon voisin se cramponnait à moi pour résister à son émotion intérieure, et qu'il se mordait les lèvres pour ne pas parler. C'était un jeune enragé aux yeux brillants comme des étoiles en fu- reur; il portait le petit chapeau de toile cirée à larges bords qui distingue les républicains. «Mais n'est -il pas vrai, me dit-il enfin, que cette persécution des écrivains est une censure indirecte? Il faut qu'on puisse imprimer tout ce qu'on peut dire, et l'on doit pouvoir tout dire. Marat soutenait que c'était injustice

de citer pour manifestation d'opinion un citoyen de-

i

G2 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

vant un tribunal et qu'on ne doit compte d'une opi- nion qu'au public. Tout ce qu'on dît n'est qu'une opi- nion; Camille Desmoulins remarque encore avec raison : qu'aussitôt que les décemvirs eurent interpolé dans ks codes qu'ils avaient rapportés de Grèce une loi contre la calomnie, on découvrit aussitôt qu'ils avaient l'in- tention d'anéantir la liberté et de rendre permanent leur décemvirat. De même quand Octave, quatre cents ans plus tard , remit en vigueur cette loi des décemvirs et ajouta encore un article à cette autre : Lex Julia lœsœ majestatis, on put dire que la liberté romaine rendait le dernier soupir. »

J'ai rapporté toutes ces citations pour faire voir quelles sont les autorités des Amis du Peuple. Le dernier discours de Robespierre, du 8 thermidor, es! leur évangile. Il était cependant comique de voir oês gens crier à l'oppression pendant qu'on leur permet de se fédérer ouvertement contre le gouvernement, et de dire des choses dont la dixième partie suffirait, en Allemagne, pour faire condamner un homme à une enquête perpétuelle. On disait pourtant, ce soir-là, qu'il était question de mettre un terme à ce désordre et de fermer la salle des Amis du Peuple. « Je crois, citoyen, que la garde nationale et la ligne nous cerne-

DE LA F KANCE, (53

ront aujourd'hui, me dit, par forme d'avertissement, mon voisin; avez-vous préparé vos pistolets? Je m'en vais les chercher, îvpondis-je. » Puis, je quittai la salle et me fis voiturer dans une soirée du faubourg Saint-Germain. ce n'était que lumière, glaces flam- boyantes, fleurs, épaules nues, eau sucrée, gants jaunes et fadaises. Et puis toutes les figures rayonnaient d'une joie aussi triomphante que si la victoire de l'ancien régime eût été décidée, et pendant que les Vive la république de la rue de Grenelle me tintaient encore dans les oreilles, il me fallut recevoir l'assurance la plus précise que le retour de l'enfant du miracle, avec toute sa parenté de miracle, pouvait être regardé comme certain. Je ne puism'empêcherde dénoncer deux doc- trinaires que j'ai vus dans cette maison danser des gigues anglaises; ces messieurs ne dansent qu'à l'anglaise. Une aimable dame me demanda si l'on pouvait compter sur l'assistance des Allemands et des Cosaques? Je l'assurai que nous nous ferions encore une fois un honneur de sacrifier notre argent et notre sang pour restaurer les Bourbons de la branche aînée. Savez- vous aussi, ajouta la dame, que c'est aujourd'hui le jour Henri V a fait sa première communion ? Quel jour important pour les amis de l'autel et du

64 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

trône! répliquai-je, jour saint, digne d'être chanté par Lamartine I

Cependant la nuit de ce beau jour devait êire mar- quée en rouge dans le calendrier de la France, et les bruits à ce sujet devinrent le lendemain matin l'entre- tien de tout Paris. Les contradictions de l'espèce la plus folle ne manquèrent pas de circuler, et maintenant encore un voile mystérieux couvre, tomme je l'ai déjà dit, toute cette histoire de conjuration. On disait qu'on voulait massacrer toute la famille royale et la nom- breuse société rassemblée aux Tuileries; qu'on avait gagné le concierge du Louvre pour pouvoir pénétrer par la grande galerie immédiatement dans la salle de danse du Palais ; qu'on avait tiré un coup feu destiné au roi, lequel n'en avait pas été atteint ; que plusieurs centaines d'individus avaient été arrêtés, etc., etc. L'après-midi, je trouvai dans le jardin des Tuileries une grande foule de gens qui regardaient les fenêtres, comme s'ils voulaient voir le coup de feu qui avait été tiré. L'un racontait que Périer était monté à cheval la nuit pré- cédente et, qu'il avait couru à la rue des Prouvairs, au moment les conjurés avaient été arrêtés après avoir tué un agent de police. On avait voulu incendier le pavillon de Flore et attaquer par le dehors le pavillon

DE LA FRANCE. 65

Marsan. Le roi, disait-on. était fort affligé. L?s femmes le plaignaient et les hommes secouaient la tête avec un air mécontent. Les Français ont horreur du meurtre nocturne. Dans les temps les plus orageux de la révo- lution, les actes les plus horribles furent accomplis publiquement et à la clarté du jour.

Je mai pu savoir encore précisément jusqu'à quel point le concierge du Louvre a trempé dans la conspi- ration du 2 février. Les uns disent qu'il a donné l'éveil à la police aussitôt qu'on lui eut offert de l'argent pour livrer les clefs du Louvre. D'autres croient qu'il les a en effet livrées et qu'il est arrêté maintenant. Dans tous les cas, on voit, en de semblables circonstances, comme les postes les plus importants à Paris sont confiés aux personnes les moins admissibles, sans qu'il soit pris des garanties particulières de sûreté. Ainsi le trésor même a été longtemps entre les mains d'un spé- culateur de papiers publics que l'État devait récompen- ser par une couronne de chêne pour n'avoir perdu à la Bourse que 6 millions au lieu de 100 millions. Ainsi la galerie (îes tableaux du Louvre, qui est la propriété du genre humain plus encore que celle des Français, aurait pu devenir le théâtre d'attentats nocturnes, et

périr au milieu du désordre. Ainsi le cabinet des mé-,

4.

GO ŒUVRES DE HENRI HEINE.

dailles vient d'ôtre la proie de voleurs, qui n'en ont sûrement pas dérobé les richesses par amour pour la numismatique, mais pour les faire voyager directe- ment dans le creuset. Quelle perte pour la science, puisque parmi ces antiquités enlevées se trouvaient non-seulement les morceaux les plus rares, mais peut- être même les seuls exemplaires qui existassent encore! La destruction de ces antiques monnaies est irrépa- rable; car les anciens ne peuvent, quoi qu'on veuille, se remettre à nous en fabriquer de nouvelles. Et ce n'est pas seulement une perte pour les sciences; mais l'anéantissement de ces petits monuments d'or et d'argent enlève à la vie elle-même l'expression de sa réalité. L'histoire ancienne résonnerait à nos oreilles comme un conte d'enfants, n'étaient les pièces de monnaies de ces temps, la chose la plus réelle de ces époques, qui sont restées pour témoigner que ces peuples et ces rois antiques, dont nous lisons tant Âê choses merveilleuses, ont réellement existé, qu'ils ne sont pas de vaines figures de fantaisie, des inventions rêveuses de poètes, comme nous l'assurent maints écrivains qui voudraient nous persuader que toute l'histoire de l'antiquité, tous les documents écrits qui nous en restent ont été forgés dans le moyen âge par

DE LA FRANCE, 07

les moines. De semblables assertions avaient leur i?é-

filiation la plus sonore dans le cabinet des médailles i

de Paris. Mais ces trésors sont perdus sans retour; une partie de l'histoire ancienne est empochée et fondue du même coup, et les peuples et les rois les I lus puissants de l'antiquité ne sont plus, aujourd'hui, que des fables auxquelles on n'a plus besoin de croire. Il est plaisant qu'on garnisse à présent de barres de fer les fenêtres de ce cabinet volé, quoiqu'il ne soit pas probable que les larrons reviennent de nuit pour restituer leur larcin. Lesdites barres de fer sont peintes en rouge, ce qui fait très-bon effet. Tous les passants lèvent la tête et partent d'un éclat de rire. M. Raoul Rochette, le conservateur des médailles volées, doit bien s'étonner que les vohurs ne l'aient pas volé lui- même, lui qui s'est toujours attribué plus d'importance qu'aux médailles, et regardait cette collection comme une possession inutile, si, par malheur, il n'était plus pour l'expliquer. Il se promène maintenant dans l'oisiveté et ricane comme notre cuisinière, un jour *] que le chat lui avait dérobé dans la cuisine un mor- jjceau de viande crue. « Le voilà bien avancé, il ne sait v pas faire cuire la viande », disait notre cuisinière, et elle riait aussi.

68 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

Pendant que des embarras et des urgences de toutes sortes bouleversent l'intérieur de FÉtat, que les affaires extérieures se compliquent d'une manière inquiétante; pendant que toutes les institutions, y compris la plus élevée, la royauté, sont compromises, que le désordre politique menace toutes les exis- tences; Paris, cet hiver, est toujours l'ancien Paris, la belle ville des merveilles, qui sourit avec tant de grâce au jeune homme, exalte si puissamment l'homme fait et console si doucement le vieillard, «. C'est qu'on peut se passer de bonheur » , disait madame de Staël; mot plein de justesse, mais qui dans sa bouche perdait son effet; car elle ne se sentait si malheu- reuse depuis longtemps que parce qu'elle ne pouvait vivre à Paris et que Paris était son bonheur. Ainsi l'amour pour Paris est pour beaucoup dans le patrio- tisme des Français, et si Danton ne prit pas la fuite, parce qu'on ne peut emporter la patrie attachée aux semelles de ses souliers, cela voulait dire qu'on ne trouverait pas à l'étranger les magnificences de Paris. Mais Paris est à proprement dire toute la France. Celle-ci n'est que la grande banlieue de Paris. Sauf j ses belles campagnes et les aimables qualités do ses

PE LA FRANCE. 69

habitants, en général toute la France est déserte, dé- serte au moins sous le rapport intellectuel. Tout ce qui se distingue en province émigré de bonne heure dans la capitale, foyer de toute lumière et de tout éclat. La France ressemble à un jardin l'on a cueilli les plus belles fleurs pour les réunir en bouquet, et ce bouquet s'appelle Paris. 11 est vrai que son parfum n'a plus aujourd'hui autant de puissance qu'après ces journées fleuries de juillet, quand tous les peuples en étaient entêtés. Pourtant il est encore assez beau pour briller comme un bouquet de fiancée au sein de l'Eu- rope. Paris n'est pas la capitale de la France seule, mais bien de tout le monde civilisé; c'est le rendez- vous de ses notabilités intellectuelles. Ici est rassemblé tout ce qui est grand par l'amour ou par la haine, par le sentiment comme par la pensée, par le savoir ou par la puissance, par le bonheur comme par le malheur, par l'avenir ou par le passé. Quand on con- sidère la réunion d'hommes distingués ou célèbres qu'on y trouve , Paris nous apparaît comme un Pan- théon des vivants. On crée ici un nouvel art, une nou- velle religion, une nouvelle vie; c'est ici que s'agitent joyeusement les créateurs d'un nouveau monde. Les hommes du pouvoir s'y démènent d'une façon mes-

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quine, mais le peuple est grand et sent la hauteur vertigineuse de sa mission. Les fils veulent rivaliser avec leurs pères, descendus glorieux et consacrés dans la tombe. On entrevoit l'aurore de puissantes actions, et de nouveaux dieux veulent se révéler. Et puis on rit et l'on danse partout; partout éclate la plaisanterie légère, la moquerie la plus gaie; et comme nous sommes en carnaval, beaucoup se déguisent en doctrinaires, se griment la figure avec du pédan- tisme à mourir de rire et vont soutenant qu'ils ont peur de la Prusse,

IV

Paris, <er mars 1832

Les événements d'Angleterre réclament depuis quel- que temps, plus que jamais, toute notre attention. Nous devons nous avouer à la fin que l'hostilité décla- rée des rois absolus nous est moins dangereuse que l'équivoque amitié du constitutionnel John Bull. Les intrigues populicides de l'aristocratie anglaise se mani- festent assez menaçantes à la clarté du jour, et les brouillards de Londres ne cachent plus qu'insuffisam- ment les mailles et les nœuds subtils qui rattachent le réseau de protocoles de la conférence aux lacets parle- mentaires. La diplomatie a veillé là-bas, avec plus d'ac- tivité que partout ailleurs, sur ses intérêts de naissance ; elle a tissu avec plus de zèle que jamais la trame !a plus pernicieuse, et M., de Talleyrand semble être araignée et mouche en môme temps. Est-ce que le vieux diplomate n'est plus aussi rusé que jadis, quand^

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nouvel Hephaistos, il prit le puissant dieu de la guerre lui-même dans ses mailles de fer si habilement forgées? Ou bien lui est-il arrivé cette fois comme au surraffiné Merlin, qui s'enlaça lui-même dans îe charme qu'il avait inventé et demeura captif au fond d'un tombeau, enchaîné par sa propre parole, retenu par ses conjurations? Mais pourquoi avoir placé M. de Talleyrand justement au poste le plus important pour les intérêts de la révolution de juillet, quand il eût fallu plutôt l'inflexible droiture d'un citoyen irrépro- chable? Je ne veux pas dire expressément que le vieil et glissant ci -devant évoque d'Autun n'est pas un homme d'honneur : au contraire, le serment qu'il vient de prêter, il le tiendra certainement, car c'est le treizième, Nous n'avons sans doute pas d'autre ga- rantie de sa probité, mais elle est suffisante; car il n'est jamais arrivé qu'un homme honorable ait pour la treizième fois violé son serment. On assure d'ail- leurs que lors de son audience de congé, Louis-Phi- lippe lui a, dit, par précaution: « M. de Talleyrand, i

quelque considérables que soient les offres qu'on pourra vous faire, je vous donne le double dans tous les cas. » Cependant avec un homme déloyal, il n'y aurait encore aucune sûreté; car il est dans le ca-

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ractère de la déloyauté de ne pas demeurer fidèle à soi-même , de sorte qu'on ne peut compter l'en- chaîner par la satisfaction de l'intérêt personnel.

Le pire est que les Français se figurent Londres comme un second Paris, le West-End comme un faubourg Saint-Germain; qu'ils prennent les réforma- teurs anglais pour des libéraux liés à eux par la fra- ternité, les parlements pour une chambre des pairs et une chambre des députés; enfin qu'ils mesurent et jugent tout ce qui se passe et tout ce qui existe en An- gleterre d'après des règles et des habitudes françaises. Il en résulte des erreurs qu'ils paieront peut-être bien cher dans la suite. Les deux peuples ont un caractère trop diamétralement opposé pour pouvoir s'entendre, et les circonstances dans les deux pays ont une origine trop différente pour souffrir la comparaison, surtout sous le rapport politique. Le supplément de mes Beisebilder contient à ce sujet beaucoup de docu- ments instructifs recueillis sur les lieux par moi- même, et je suis obligé d'y renvoyer pour éviter des répétitions. Je citerai encore les excellents Mémoires du prince de Puckler-Muskau, quoique l'âme poé- tique de l'auteur ait bien voulu voir dans ce dur et

raide anglicisme plus de mouvement intellectuel qu'on

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74- ŒUVRES DE HENRI HEINE.

ne pourrait y en trouver réellement. Il faudrait, pour décrire exactement l'Angleterre, le faire en style de manuel de haute mécanique , à peu près comme s'il s'agissait d'une immense manufacture compliquée, d'une machine roulant, bourdonnant, grondant, frot- tant, sifflant, foulant et bruissant à en faire mal, les rouages d'utilité brillants et polis tournent autour des dates revêtues de rouille historique. Les saints-simo- niens disent avec raison que l'Angleterre est la main et la France le cœur du monde. Hélas ! ce grand cœur du monde perdrait tout son noble sang si, comptant sur la générosité anglaise , il demandait un jour se- cours à cette main sèche et glacée. Je ne me repré* sente pas l'égoïste Angleterre comme une énorme panse à bière, ainsi qu'on nous l'a fait sur les carica- tures, mais bien sous la figure d'un long, maigre et osseux vieux garçon , qui rattache à sa culotte un bouton décousu et se sert d'un fil roulé en peloton autour du globe du monde... Il coupe tranquillement le fil à l'endroit il n'en a plus besoin et laisse, avec le même calme , tomber dans l'abîme le monde entier.

Les Français s'imaginent que le peuple anglais veut la liberté à leur manière et qu'il lutte, tout comme

DE LA F1\ANCE. 75

eux, contre [es usurpations d'une aristocratie; qu'ainsi la garantit' d'une étroite alliance entre les deux peuples n'existerait pas seulement dans une confor- mité d'intérêts vis-à-vis de l'étranger, mais encore sous le rapport intérieur. Mais ils ne savent donc pas que le peuple anglais, par lui-même, est tout à l'ait date, et que ce n'est que dans le sens le plus étroit de l'esprit de corporation qu'il demande sa 1 ih ité, c'est-à-dire ses libertés accordées par chartes s, tandis que la liberté française, liberté pour tout le genre humain, liberté dont tout Punî- tes titres de la raison à la main, se mettra un jour en possession, est essentiellement et pour elle- même odieuse aux Anglais. Ceux-ci ne connaissent îe liberté anglaise, liberté anglo- historique, pa« tentée à l'usage des sujets de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, basée sur quelque vieille îo'i, par exemple du temps de la reine Anne. Burke, qui vou | burker les âmes et vendre la vie réelle à l'anatomie de l'histoire, ne savait trouver à la révolution française vief plus capital que celui de ne pas s'appuyer, lie celle d'Angleterre, sur de vieilles institutions, i ne peut pas comprendre qu'un état puisse subsis- ta , unis nobility. La nobility d'Angleterre est à la

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vérité tout autre chose q^e la noblesse française , et elle mérite que j'en fasse précisément cet éloge. La noblesse anglaise s'est toujours opposée à l'absolu- tisme des rois, de concert avec le peuple, dont elle soutenait les droits en même temps que les siens propres; la noblesse de la France au contraire s'est rendue à discrétion aux rois. Depuis Mazariïi, elle n'a plus résisté à leur puissance; elle n'a plus cherché qu'à en obtenir sa part, au moyen d'un souple service de cour. Manœuvres travaillant en commun avec les rois, elle a opprimé et trahi le peuple. La noblesse française s'est, à son insu, vengée sur les rois de l'état d'oppression elle avait été réduite, en les livrant aux séductions d'une dépravation énervante, en les rendant presque imbéciles à force de flatteries. Sans doute, épuisée elle-même de force d'esprit, elle a dû, à cause de cela, tomber avec la vieille royauté : le 10 août ne trouva aux Tuileries qu'une troupe grison- nante et décrépite, armée de faibles épées de parado, et ce ne fut pas un homme , mais une femme qui or- donna avec courage et fermeté la résistance. Mais aussi cette dernière dame de la chevalerie française, cette dernière représentante de l'ancien régime expi- rant ne devait pas non plus descendre dans la tombe

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avec tant d'éclat de jeunesse, et il fallait encore qu'une nuit d'effroi teignît d'un blanc de neige la blonde che- velure de la belle Antoinette.

Il en a été tout autrement de la noblesse anglaise. Celle-ci a maintenu sa force; ses racines s'étendent dans le sol vigoureux, le peuple, qui admet comme les rejetons d'une espèce pure les plus jeunes fils de la nobility et, par cet intermédiaire qu'on appelle la gentry, demeure toujours allié avec la nobility, la véritable noblesse. D'ailleurs , elle est pleine de pa- triotisme; elle a jusqu'à ce jour vraiment représenté ta vieille Angleterre avec un zèle non simulé, et ces lords, qui coûtent tant, ont aussi, quand il le fallait, fait à la patrie des sacrifices. Il est vrai qu'ils sont arrogants, et beaucoup plus que la noblesse du Conti- nent, qui porte son arrogance en montre et se dis- tingue extérieurement du peuple par des costumes, des rubans , du mauvais français , des armoiries , des croix et autres jouets; La noblesse anglaise méprise trop la bourgeoisie pour juger nécessaire de lu* imposer par des moyens extérieurs et d'exposer er public les insignes de sa puissance. Au contraire, on voit, comme des dieux incognito, les nobles anglais fêtas (Tune manière simple et bourgeoise, sans être

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remarqués, parcourir les rues, les théâtres et !e* raouts de Londres. Ils réservent leurs décorations fi dales et autres oripeaux de cette espèce pour les fV de la cour et pour les anciennes cérémonies. Aussi maintiennent-ils chez le peuple en bien plus gra respect que nos dieux du continent, qui vont partout, et connus de tous, revêtus de leurs attributs. J'en- tendis un jour, sur le pont de Waterloo, à Londres, un jeune garçon qui disait à un autre : Hâve y ou ever seen a nobleman (As-tu jamais vu un noble)? à quoi l'autre répondit : No; but I hâve seen the coach of the lord mayor (Non; mais j'ai vu le carrosse du lord maire). Ce carrosse est en effet une caisse d'une gran- deur merveilleuse, dorée avec une richesse inouïe, fabuleusement bigarrée de toutes couleurs , avec un cocher habillé en velours rouge , raide de galons d'or, et la chevelure poudrée et serrée dans une bourse , puis trois laquais dito auxquels la bourse de cheveux ne fait pas faute. Si donc le peuple d'Angleterre se querelle en ce moment avec sa noblesse, ce n'est pas pour l'amour de l'égalité civile, à laquelle il ne pense pas, ni de la liberté civile, dont il jouit complètement, mais seulement pour une question d'argent. La no- blesse, en possession de toutes l*n sinécures, de toutes

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les prébondes ecclésiastiques et d'emplois exorbitam- nient rétribués, regorge dans une abondance auda- cieuse, pendant que la plus grande partie du peuple, chargée d'impôts accablants, languit et meurt de faim dans la misère la plus profonde. Celui-ci demande en conséquence une réforme parlementaire, et ceux des nobles qui soutiennent cette mesure n'ont rien autre chose en vue que de la foire servir à des amélio- rations matérielles.

Oui, la noblesse anglaise est encore aujourd'hui plus étroitement alliée avec le peuple qu'avec les rois, dont elle a toujours su se maintenir indépendante , au rebours de la noblesse française. Elle n'a prêté aux rois que son épée et sa parole, mais elle n'a pris à leur vie privée , à leurs plaisirs qu'une part indifférente et familière. Cela s'est passé ainsi même aux époques les plus corrompues. De cette façon, la noblesse anglaise, tout en baisant la main royale et fléchissant le genou, parce que l'étiquette le veut ainsi, est demeurée de fait sur un pied égal avec les rois auxquels elle s'est opposée assez sérieusement aussitôt qu'ils ont voulu porter atteinte à ses privilèges ou se soustraire à son influence. C'est ce qui est arrivé, il y a quelques années, de la manière la plus évidente, lorsque Canning de-

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vint ministre. Dans le moyen âge , les barons anglais auraient, en pareil cas, pris le casque et endosse la cuirasse; puis, le glaive au poing et suivis de leurs vassaux , ils seraient entrés au château du roi et se seraient fait donner satisfaction avec uno soumission ironique et une courtoisie armée. De nos jours, il leur a fallu recourir à des moyens moins chevaleresques , et les gentilshommes qui composaient alors le mi- nistère cherchèrent, comme on sait, à imposer au roi en donnant tous à l'improviste, et avec un accord perfide, leurs démissions. Les suites en sont assez connues. Georges IV s'appuya sur Georges Canning , le véritable saint Georges de l'Angleterre, qui fut sur le point d'abattre le dragon le plus puissant du monde. Après lui vint lord Goderich avec sa figure vermeille et fleurie et son ton affecté de véhémence d'avocat, qui laissa bientôt tomber de ses faibles mains la lance qui lui avait été remise, de telle sorte que le pauvre roi fut obligé de se remettre à la merci de ses antiques barons, et que le général de la sainte alliance reçut de nouveau le commandement. J'ai démontré ailleurs pourquoi aucun ministre libéral ne peut rien faire de très-bon en Angleterre et doit en conséquence céder ïa place à ces fiers tories, qui font passer naturellement

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un grand bill d'amélioration avec d'autant plus de faci- lité qu'ils n'ont pas à vaincre la résistance parlemen- taire de leur propre entêtement. C'est dans tous les temps le diable qui a bâti les plus grandes églises. Wellington a fait triompher cette émancipation pour laquelle Canning avait combattu inutilement, et il est peut-être destiné à emporter ce bill de réforme qui fera probablement chavirer lord Grey. Je crois à la chute prochaine de ce dernier, et nous verrons alors revenir au gouvernement tous ces irréconciliables aristocrates qui, depuis quarante ans, ont combattu, coûte que coûte, le peuple français, représentant des idées démocratiques. Cette fois, la vieille rancune cé- dera sans doute le pas aux intérêts matériels, et l'on verra volontiers le rival plus dangereux de l'Est et ses satellites combattu par les armes françaises; d'autant plus que ce seront des ennemis qui s'affaibliront Tun par Fautre. Oui, les Anglais exciteront encore le coq gaulois au combat contre les aigles absolus; avides cfc spectacle , ils regarderont du haut de leurs longs cous, de l'autre rive du canal, et applaudiront comme à Cok-Pit et parieront beaucoup de milliers de guinées sur l'issue de la lutte. Les dieux contempleront-iîs, du haut de leur pa-

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villon azuré, ce spectacle avec une semblable indiffé- rence? Anglais du ciel, seront-ils témoins insensibles de nos cris de détresse et de nos blessures? N'auront-ils qu'un regard de plomb pour ce combat à mort des peuples

Hélas ! puisse l'exemple de leur empereur apprendre encore à temps aux Français ce qu'on peut attendre de la magnanimité anglaise ! Est-ce que le Bellêrophon n'a pas depuis longtemps détruit cette chimère? Puisse la France ne jamais compter sur l'Angleterre, comme la Pologne a compté sur la France !

Si pourtant cet affreux malheur devait se réaliser, si la France , mère de la civilisation et de la liberté , devait être perdue par légèreté et par trahison , si le langage grasseyant des lieutenants de Postdam devait encore retentir dans les rues de Paris, la sale botte teutonique souiller de nouveau le noble pavé des bou- levards, le Palais -Royal exhaler encore une fois l')deur de cuir de Russie, alors il y aurait dans le monde un homme qui serait plus malheureux que /jamais homme n'a été, un homme qui, par ses dé- plorables et mesquines idées de comptoir, serait de- venu responsable de la perte de sa patrie, dont le

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cœur serait dévoré par tous les serpents du remords el la tète chargée de toutes les malédictions de l'hu- manité. Les damnés de l'enfer se consoleraient alors entre eux en se racontant les tourments de cet homme, lirments de Casimir Périer. Quelle effrayante res- ponsabilité pèse en effet sur ce seul homme ! Le fris- son me saisit toutes les fois que je l'approche. Je suis resté naguère pendant une heure comme enchaîné au- de lui par un charme mystérieux , et j'observais cette figure sombre qui s'est placée si hardiment entre les peuples et le soleil de juillet. Si cet homme tombe, me disais-je alors, la grande éclipse de soleil finira, et l'étendard tricolore du Panthéon reprendra son éclat inspirateur, et les arbres de la liberté fleuriront de nouveau ! Cet homme est l'Atlas qui porte sur ses épaules la bourse et tout Féchafaudage des puissances européennes, et s'il tombe, tomberont aussi les comp- toirs de change, et les cours, et l'égoïsme, et la grande boutique l'on a trafiqué des espérances les plus nobles de l'humanité.

Ce n'est pas tout à fait à tort qu'on le nomme Atlas. Périer est un homme d'une taille peu ordinaire, aux larges épaules, à la charpente forte et d'un aspecî puissant. On se fait ordinairement une fausse idée de

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son extérieur, soit parce que les journaux parlent sans cesse de son état maladif pour l'irriter, lui qui se porte fort bien et veut rester président du conseil, soit parce qu'on raconte , à propos de cette même irritation, les anecdotes les plus exagérées et que Ton juge comme son état naturel la passion avec laquelle on le voit agir à la tribune. Mais cet homme est tout autre quand on l'aperçoit dans sa maison , en société et surtout dans une situation tranquille. Alors son visage acquiert, au lieu de cette expression animée d'exaltation ou d'abattement que lui donne la tribune, une dignité vraiment imposante; tout son être se re- lève avec une virilité plus belle et plus noble, et on l'observe avec satisfaction aussi longtemps qu'il ne parle pas. Sous ce rapport, il est tout l'opposé de la dame de comptoir de mon café de prédilection, qui ne paraît pas belle tant qu'elle se tait et dont tous les traits rayonnent de grâce aussitôt qu'elle ouvre la bouche. Seulement Périer, quand il se tait longtemps et qu'il écoute avec attention les autres, contracte profondément ses lèvres amincies , ce qui donne à la bouche l'aspect d'un creux prononcé. Alors, il a cou- tume de faire signe avec sa tête penchée et attentive, comme un homme qui semble dire : Tout s'arrangera.

DF LA FRANCK. 8^)

Son front est élevé, et le paraît d'autant plus que le dessus de la tête n'est couvert que de rares cheveux. Ces cheveux sont gris, presque blancs, couchés à plat et couvrent assez maigrement le reste de la tête, dont la courbure est belle et bien proportionnée, et le long de laquelle de petites oreilles se dessinent presque avec grâce. Le menton est court et ordinaire. Le noir bouquet de ses sourcils descend d'un air rude et sau- vage sur les orbites creux au fond desquels ses yeux, profondément cachés, semblent se tenir aux aguets: mais il en sort parfois un éclair qui brille comme un stylet. Son teint est gris-jaune, couleur ordinaire des soucis et de la contrariété. On voit courir sur sa face toutes sortes de plis singuliers, qui, sans être com- muns, il est vrai, ne sont pas nobles non plus, peut- être sont-ils juste-milieu. On prétend reconnaître en lui le banquier et trouver dans sa tenue les habitudes mercantiles; j'ai même un ami qui assure qu'il a tou- jours envie de lui demander le prix du café ou le cours du change. Mais quand on sait qu'un homme est aveugle, dit Lichtenberg, on croit toujours s'en apercevoir, même à sa nuque. Je ne trouve sans doute dans tout l'extérieur de Casimir Périer rien qui me rap- pelle la noblesse de naissance -, mais il a dans son être

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beaucoup de cette belle culture de la bourgeoisie, telle qu'on la trouve chez les hommes chargés des soins les plus actifs des affaires publiques et qui n'ont pas le temps de s'occuper de manières chevaleresques et d'autres semblables moyens de toile! te.

C'est d'après ses discours qu'on peut mieux juger Périer; c'est son meilleur côté, au moins pendant la période de la restauration, où, l'un des plus éminents parmi les orateurs de l'opposition, il fit la plus noble guerre au charlatanisme menteur de la prêtrise et de la courtisanerie. J'ignore s'il était alors aussi emporté extérieurement qu'il l'est aujourd'hui. Je ne taisais à cette époque que lire ses discours, modèles de tenue et de dignité, et tellement calmes et sensés que je le jugeais un homme tout à fait âgé. La plus sévère logique régnait dans ces discours: il y avait quelque chose de raide, des arguments raides, serrés l'un à côté de l'autre comme des barres de fer infrangibles, derrière lesquelles apparaissait souvent une ombre de sensibilité, telle qu'un pâle visage de nonne à travers la grille d'un parloir de couvent. Les raides arguments, les barres de fer sont restés; mais on ne voit plus der- rière que colère impuissante , comme un animal sau- vage qui bondit ça et là.

DE LA FRANCE. 87

Beaucoup dos derniers discours de Périer, qui ont pour objet des projets de loi, par exemple celui de la pairie, ne sont pas son ouvrage. Le temps manque au ministre pour des travaux d'une telle étendue; il lui faut maintenant devenir chaque jour dans ses impro- visations d'autant plus irritable, plus passionné que le système qu'il doit défendre est plus inquiétant, plus dépourvu de dignité et de noblesse

Est-ce l'esprit de la satire qui m'offre des contrastes, ou bien Casimir Périer a-t-il réellement une ressem- blance avec le plus grand ministre qui ait jamais gou- verné l'Angleterre, avec Georges Canning? Mais je ne suis pas le seul qui avoue qu'il rappelle étonnamment ce grand homme et qu'il existe une affinité secrète entre tous les deux.

Peut-être cette ressemblance entre Périer et Can- ning se manifeste-t-elle dans leur naissance également plébéienne et dans leur apparition bourgeoise, dans la difficulté de leur position, dans leur inébranlable force d'action, dans la résistance qu'ils opposèrent

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aux attaques féodales et aristocratiques. Elle cesse dans la ligne adoptée et dans les sentiments dé- ployés par chacun d'eux. Le premier, né, élevé sur les moelleux coussins de l'opulence, a pu déve- lopper en paix ses meilleurs penchants , et sans peine, prendre part à cette opposition aisée que la bourgeoisie fit pendant la restauration contre l'aristo- cratie et le jésuitisme. Georges Canning au contraire, de parents malheureux , n'était que le pauvre fils d'une pauvre mère, qui le jour veillait sur lui dans la tristesse et dans les larmes, et le soir était obligée pour lui gagner du pain de monter sur le théâtre, de jouer la comédie et de rire. Passant plus tard du petit malheur de l'indigence dans le malheur plus grand d'une dépendance brillante, il subit l'appui d'un oncle et la protection d'une noblesse orgueilleuse.

Mais si ces deux hommes furent différents par la situation le sort les jeta et les maintint longtemps, ils le furent plus encore par les sentiments dont ils firent preuve quand ils eurent atteint le sommet de la puissance, ils pouvaient enfin, libres de toute contrainte, prononcer le grand mot de l'énigme. Casi- mir Périer, qui n'avait jamais été dépendant, qui avait toujours eu largement en son pouvoir les moyens

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conserver, d'entretenir, d'accroître en soi la flamme, sacrée de la liberté, se montra tout d'un coup animé d'un esprit étroit et mercantile; méconnaissant ses forces, il se courba devant ces puissants qu'il pouvait anéantir, il mendia la paix qu'il aurait n'accorder qu'à titre de grâce; et maintenant il viole l'hospitalité, offense le malheur le plus sacré, et, Prométhée à rebours, il ravit aux hommes la lumière pour la rendre aux dieux. Georges Canning au contraire, d'abord gladiateur au service des tories, quand il put enfin secouer les chaînes de cet esclavage se leva dans toute la majesté de sa bourgeoisie native et, au grand effroi de ces ci-devant Mécènes, proclama, Spartacus de Downing-Street, la liberté civile et reli- gieuse pour tous les peuples et gagna à l'Angleterre tous les cœurs libéraux et par suite la prépondérance en Europe.

C'était alors un temps fcren sombre en Allemagne; rien que hiboux, édits de censure, odeur de prison, romans d'abnégation, parades militaires, bigotisme et imbécil- lité. Quand tout à coup l'éclat des paroles deC4anning vint nous éclairer, tout ce qui avait un cœur encore ou- vert à l'espérance poussa des cris de joie. En ce qui touche l'auteur de ces articles, il donna le baiser d'adieu

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aux objets de ses plus chères affections et s'em- barqua pour Londres, afin d'y voir et d'y entendre c-anning. Je passai alors des journées entières dans la galerie de Saint-Étienne et vécus de sa vue ; et je bus les paroles qui sortaient de sa bouche, et mon cœur était enivré. Il était de taille moyenne, beau; son visage, clair et noble; son front, très-élevé, un peu chauve; sa bouche, arrondie avec un sentiment de bienveillance ; ses regards étaient doux et persuasifs. Assez véhément dans ses gestes quand il frappait quel- quefois sur la boîte de tôle qui était devant lui sur la table des actes, il restait toujours dans la passion plein de convenance et de dignité, gentlemanlike. En quoi consistait donc sa ressemblance extérieure avec Casi- mir Périer? Je ne sais; mais la figure de celui-ci, quoique plus grande et plus forte, me présente une analogie frappante avec celle de Canning. Une cer- taine disposition maladive, irritable et abattue, que nous voyions chez celui-ci, est remarquable aussi chez jPérier. Quant au talent, la balance reste égale entre eux. Seulement Canning accomplissait les choses les plus difficiles avec une certaine aisance, semblable à Ulysse qui tendait Tare rebelle avec autant de facilité qu'il aurait fait des cordes d'une lyre; tandis que

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Perler montre dans l'acte le moins important une cer- taine pesanteur, déploie tontes ses forces à propos de la mesure la pins insignifiante, et met en mouvement tonte sa cavalerie et son infanterie spirituelle et réelle; enfin, quand il vont toucher les cordes les plus déli- cates, il gesticule avec autant d'effort que s'il tendait l'arc d'Ulysse. J'ai caractérisé plus haut ses discours. Canning était aussi l'un des plus grands orateurs de son temps. On lui reprochait seulement un langage trop fleuri, trop paré. Mais il n'a certainement mérité ce reproche que dans sa première période, à l'époque où, dans une position dépendante encore, il ne pou- vait exprimer son opinion personnelle et comblait ce vide par des fleurs oratoires, des arabesques spirituelles et des traits brillants. Son langage n'était pas alors une épée, mais seulement le fourreau, œuvre d'un travail précieux, l'or finement ciselé en guirlandes et les pierreries incrustées étincelaient de la façon la plus riche. Plus tard, il tira de ce fourreau la lame d'acier, droite et sans ornement, qui étincelait aussi avec autant de magnificence et qui avait au moins assez de pointe et de tranchant. Il me semble voir en- core les figures pleureuses assises en face de lui, surtout le ridicule sir Thomas Lethbridge, qui lui demandait,

Q$ ŒUVRES DE HENRI HEINE.

avec beaucoup de pathos, s'il avait déjà choisi les membres de son ministère. Canning se leva tranquille- ment comme s'il eût voulu faire un long discours, dit en parodiant l'emphase pathétique : Yesf puis se ras- sit aussitôt au milieu des éclats de rire les plus bruyants. C'était alors un coup d'œil étonnant. Presque toute l'ancienne opposition était assise derrière les ministres, entre autres le digne Russel, l'infatigable Brougham, le savant Makintosh, Cam-Hobhouse avec son visage tout ravagé par les orages, le noble Robert Wilson au nez pointu et Francis Burdett, longue figure inspirée à la Don Quichotte, dont l'excellent cœur est un jardin toujours florissant de pensées libérales et dont les maigres genoux touchaient alors, comme le disait Cobbett, le dos de Canning. Ce temps vivra toujours dans .ma mémoire, et jamais je n'oublierai le moment j'entendis Georges Canning parler des droits des peuples, je fus frappé par ces paroles d'émancipa- tion, tonnerre sacré dont les éclats roulèrent sur toute la terre et laissèrent un écho consolant dans la cabane du Mexicain et dans celle du plus pauvre Hindou. That is my thunder! pouvait dire alors Canning. Sa voix, belle, sonore et pénétrante, sortait avec une sensibi- lité forte de sa poitrine malade, et c'étaient les paroles

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claire* et mies d'un mourant, paroles d'adieu sanction- nées par la mort. Il avait perdu sa mère quelques jours auparavant; et le deuil dont il était revêtu re- haussait la solennité de son apparition parlementaire. Je le vois encore avec ses gants noirs, qu'il considéra de temps en temps pendant qu'il parlait; et, le voyant ainsi, je me disais : Il pense peut-être à sa mère, à sa misère prolongée et à la misère du reste de ce pauvre peuple qui meurt de faim dans la riche Angleterre, et ces gants funèbres sont garants que Canning sait ce que le peuple souffre et qu'il veut le secourir. Dans la vivacité de son débit, il arracha une fois l'un de ces gants de sa main, et je crus, un instant, qu'il voulait le jeter aux pieds de toute cette fière aristocratie d'Angleterre, comme le noir gage de bataille de l'humanité oiîensée. Si cette aristocratie ne Ta pas tué directement, pas plus que le prisonnier de Sainte-Hélène, qui est mort d'un cancer à l'estomac, elle lui a du moins enfoncé dans le cœur assez d'aiguilles empoisonnées. On me raconta, par exemple, qu'un jour, au moment même il se rendait au parlement, on lui remit une lettre Tachetée avec des armoiries bien connues et qu'il n'ouvrit que dans la salle des séances. 11 trouva dans cette lettre une vieii^ r-ffiche de comédie, sur laquelle

94 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

était imprimé, dans la liste des acteurs, le nom de sa mère, qui venait de mourir. Canning lui-même mourut bientôt après; et maintenant voilà cinq ans qu'ii repose à Westminster, à côté de Fox et de Sheridan; et sur la bouche qui a dit de si grandes et de si puis- santes choses une araignée étend peut-être son stu- pide et muet tissu. Georges IV dort aussi au milieu de ses pères et de ses ancêtres, représentés en pierre étendus sur leurs tombeaux, têtes de pierre sur cous- sins de pierre, le globe et le sceptre dans les mains. Autour d'eux, dans de hauts monuments, gît l'aristo- cratie d'Angleterre, gens de marque, ducs et évêques, lords et barons, qui se pressent autour des rois dans la mort comme pendant la vie; et quiconque veut les contempler à Westminster paie un shelling et six pence. Cet argent est reçu par un pauvre et cliétif gardien, dont l'industrie consiste à montrer les hautes puissances défuntes, en psalmodiant une notice sur leurs noms et gestes, comme s'il faisait voir un- cabinet de figures en cire. J'aime ces sortes de spec- tacles qui me rassurent à l'égard de l'immortalité des grands de la terre; aussi n'ai-je pas regretté mon (shelling avec ses six pence: et quand je quittai West- minster, je dis au gardien : « Je suis content de ton

DE LA FRANCS. 95

exhibition, et je te donnerais de grand cœur le double, si la collection était complète. »

Voilà la véritable question. Tant que les aristocrates anglais ne seront pas tous péiinis à leurs pères, tant que la collection de Westminster ne sera pas complète, mbat des peuples contre les privilèges de naissance demeurera indécis, et l'alliance sincère entre la France et l'Angleterre, toujours douteuse.

Paris, 25 mar& 1832.

La campagne de Belgique, le blocus de Lisbonne et la prise d'Ancône sont les trois grands actes caracté- ristiques que le juste-milieu a chargés de raconter au dehors sa force, sa sagesse et sa grandeur,, A l'inté- rieur, il a cueilli des lauriers aussi glorieux sous les colonnades du Palais-Royal, puis à Lyon et à Gre- noble. Jamais la France n'a été aussi bas aux yeux de l'étranger, pas même dans le temps de la Pompa- dour et de la Dubarry. On s'aperçoit maintenant qu'il y a quelque chose de plus déplorable encore que le règne des maîtresses. On peut trouver encore plus d'honneur dans le boudoir d'une femme galante que dans le comptoir d'un banquier. Dans l'oratoire même de Charles X , on n'avait pas oublié à ce point la dignité nationale, et c'est de que partit Tordre de conquérir Alger. On prétend que pour

DE LA FRANCE', 97

que rhumiliation soit complète , cette conquête va être abandonnée. On sacrifie au fantôme d'une alliance avec l'Angleterre ce dernier lambeau de l'honneur de la France

A l'intérieur, les embarras et les déchirements en sont venus à un tel point qu'un Allemand lui-même en perdrait patience. Les Français ressemblent main- tenant à ces damnés de l'enfer du Dante, auxquels leur état présent est devenu tellement intolérable , qu'ils désirent en être délivrés à tout prix, dussent-ils tomber dans une situation plus déplorable encore! Cela explique comment les républicains préféreraient la légitimité et les légitimistes la république à l'es- pèce de bourbier juste-milieu qui se trouve entre les deux camps et dans lequel tous demeurent mainte- nant empêtrés. Les mêmes tourments les réunissent : ils partagent non le même ciel, mais le même enfer, et c'est qu'on entend hurler au milieu des pleurs et des grincements de dents ; Vive la république! Vive Henri Vf

Les partisans du ministère, c'est-à-dire les gens en place, les banquiers, les propriétaires et les bouti- quiers, augmentent encore le déplaisir général en affirmant que nous vivons tous dans la situation la

38 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

plus paisible; que les fonds, ce thermomètre du bon- heur public, ont monté: que cet hiver les bals a Paris ont été plus nombreux que jamais: enfin que TOpéra a joui d'une vogue sans exemple. Dans le fait, il en a été ainsi ; car ces gens-là ont le moyen de donner des bals, et ils n'ont dansé que pour prouver que la France est heureuse ; ils ont dansé pour leur système, pour la paix, pour le désarmement de l'Eu- rope. Il fallait faire monter les fonds : ils ontdansi hausse, il est vrai que plus d'une fois de joyeux en- trechats ont été interrompus par des dépêches impor- tunes venant de Belgique, d'Espagne, d'Angleterre ou d'Italie; mais on ne laissait percer aucun trouble et, le cœur désespéré, on n'en dansait que plus gaiement; à peu près comme Aline, reine de Golconde, même au moment le chœur des eunuques li porte l'une après l'autre les nouvelles les plus di pérantes, n'en continue pas moins de danser avec une apparente allégresse. Tous ces gens-là ont donc danoé pour leurs rentes. Plus ils étaient modérés, plus ils dansaient avec rage, et les banquiers les plus gras ef ies plus vertueux ont dansé la valse infernale du ïu- meux Opéra de Robert le Diable... Meyerbeer a fait quelque chose d'inouï, en captivant les volages Pan-

DE LA FRANC F,. W)

siens pondant tout un hiver. La foule se presse encore à l'Académie royale de Musique pour voir Robert le Diable; niais, n'en déplaise aux enthousiastes de Meyerbeer, je pense que beaucoup de gens ne sont pas seulement attirés par le charme de la musique, niais bien par le sens politique du livret. Robert le Diable, 1ns d'un démon aussi réprouvé que Philippe- Égalité et d'une princesse aussi pieuse que la fille des Penthièvre, Robert le Diable est poussé au mal, à la révolution, par l'esprit de son père; et par celui de sa mère, au bien, c'est-à-dire vers l'ancien régime : ces deux natures innées se combattent dans son âme; il flotte entre les deux principes; il est juste-milieu. C'est en vain que les voix de l'abîme infernal veulent l'entraîner dans le mouvement ; en vain qu'il est ap- pelé par les esprits de la Convention, qui, nonnes révolutionnaires, sortent de leur tombeau; en vain que Robespierre, sous la figure de mademoiselle Ta- glioni, lui donne l'accolade : il résiste à toutes les attaques, à toutes les séductions. Il est protégé par l'amour d'un princesse des Deux-Siciles, qui est fort pieuse, et lui aussi devient pieux; et nous l'aperce- vons à la fin dans le giron de l'Église, au milieu du bourdonnement des prêtres et des nuages d'encens.

400 ŒUVRES DE IIEN1U TIEINF.

Je ne puis me défendre de remarquer qu'à la première représentation de cet opéra, une erreur du machiniste fit que la trappe par laquelle le vieux diable père partit pour l'enfer resta ouverte et que le diable fils, en passant dessus, s'y abîma également.

Comme il a été beaucoup question de cet ouvrage, de Robert le diable, à la Chambre des Députés, il n'était nullement hors de propos d'en parler dans ces pages plus sérieuses. D'ailleurs les plaisirs de la société sont loin de manquer ici d'importance politique, et je com- prends très-bien comment Napoléon put s'occuper à ,] Moscou de rédiger un règlement pour les théâtres de Paris. Ces derniers ont, pendant la durée de ce car- naval, été l'objet d'une attention constante de la part du gouvernement, d'autant plus que celte époque réclamait toute sa vigilance, parce qu'on redoutait même la liberté des masques, et qu'on s'attendait à une émeute pour le mardi gras. Grenoble a prouvé quelle facile occasion peut fournir une mascarade. Et puis, l'année passée le mardi gras a été célébré par la démolition de l'archevêché.

Comme cet hiver est le premier que j'aie passé à Paris, je ne puis décider si le carnaval de cette année a été aussi brillant que le gouvernement s'en vante,

DT. LA FRANCE. 401

ou Iriste comme l'opposition le déplore. Môme, en

fait de ces choses tout extérieures, on ue peut ici par- venu- à savoir la vérité. Tous les partis cherchent à tromper, et Ton ne peut se fier à ses propres yeux. Un de mes amis, juste-millionnaire, eut la bonté de me promener le dernier mardi gras par tout Paris, afin de me montrer combien le peuple était visible- ment heureux et gai. Ce jour-là il donna vacance à tous ses domestiques et leur intima Tordre exprès de se donner bien de l'agrément. Tout joyeux, il prit mon bras; joyeux, il courut avec moi les rues et riait quelquefois aux éclats. Près de la porte Saint-Marlin gisait sur le pavé humide un homme pâle comme la mort et en proie à un râlement affreux : les badauds qui l'entouraient prétendaient qu'il mourait de faim. Mais mon compagnon m'assura que cet homme mou- rait de faim tous les jours dans une autre rue, que c'était son gagne-pain, attendu que les carlistes le payaient pour ameuter par un tel spectacle le peuple contre 1^ gouvernement. Il faut cependant qu'on soit maigrement payé dans ce métier; car beaucoup y meurent réellement de faim. Il y a cela de particulier dans cette mort de la faim, qu'on verrait ici tous les

jours plusieurs milliers d'hommes dans cet état s'ils

6.

402 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

pouvaient le supporter plus longtemps. Mais d'ordi- naire, après trois jours passés sans nourriture, les pauvres gens trépassent; l'un après F autre, on les enterre en silence; à peine le remarque-t-on.

« Voyez comme le peuple est heureux! » me disait mon compagnon en me montrant les nombreuses voitures chargées de masques qui poussaient des cris de joie et se livraient aux folies les plus gaies. Les boulevards offraient réellement un aspect bariolé tout à fait récréatif et je me souvenais du vieux pro- verbe : « Quand le bon Dieu s'ennuie dans le ciel, il ouvre la fenêtre et regarde les boulevards de Paris. » Il me sembla seulement qui! y avait plus de gendar- merie qu'il n'en fallait pour un jour de joie innocente. Un républicain que je rencontrai me gâta mon plaisir en m'assurant que la plupart des masques, ceux-là même qui se démenaient le plus plaisamment, avaient été payés par la police, afin qu'on ne se plaignît pas de ce que le peuple ne s'amusait plus. Jusqu'à quel point cela peut être vrai, je ne le déciderai pas. Les masques mâles et femelles paraissaient s'en donner sincèrement à cœur-joie, et si la police les payait en en outre tout exprès, la police était bien aimable. Ce qui pouvait trahir son influence était le langage de

OF LA FRANCE. 403

ces hommes du peuple et des tilles^ publiques, qui, sous lt\s costumes de cour qu'ils avaient loués, avec leur rouge et leurs mouches , parodiaient les belles manières du régime précédent, s'affublaient de beaux titres et de grands noms carlistes, jouaient de l'éven- tail et se pavanaient avec des mines de cour si par- faites, que je me rappelai involontairement les au- gustes cérémonies que dans mon enfance j'avais eu l'honneur d'admirer du haut d'une galerie, avec cette différence cependant que les poissardes de Paris par- laient un meilleur français que les cavaliers et les nobles damoi selles de ma patrie.

À propos de ma patrie , il faut lui rendre justice , et j'avoue que le bœuf gras de cette année n'aurait pas fait la moindre sensation en Allemagne. Un Alle- mand rirait à la vue d'un bœuf aussi exigu, bien qu'ici chacun se soit émerveillé sur sa grosseur. Pendant toute une semaine, les petits journaux avaient été remplis d'allusions au sujet de ce pauvre animal. On entendait répéter partout comme un bon mot perma- nent, qu'il avait été gros, gras et bête, et l'on a pa- rodié de la façon la plus odieuse en caricature la marche de ce bœuf quasi-gras. On disait déjà que le cortège serait défendu cette année ; mais on s'est heu-

404 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

reusement ravis^. De tant de divertissements natio- naux, aujourd'hui tombés en désuétude, la marche du bœuf gras est presque le seul qui soit demeuré en France. Le trône absolu, le Parc-aux-Cerfs, le chris- tianisme , la Bastille et autres semblables institutions du bon vieux temps, tout a été renversé par la révo- lution : le bœuf seul est resté. Aussi le promène-t~on en triomphe par la ville, couronné de fleurs et escorté de garçons bouchers, la plupart le pot entête et le harnais sur le corps , lesquels , en qualité de proches parents , ont hérité de cette vieille ferraille des cheva- liers d'autrefois.

Il est très-facile de retrouver le sens des mascarades publiques ; mais il l'est beaucoup moins de pénétrer celui de la mascarade secrète qu'on rencontre ici par- tout ailleurs. Ce carnaval universel commence au 1er janvier et finit le 31 décembre. C'est au Palais- Bourbon, au Luxembourg et aux Tuileries qu'on en voit les réunions les plus brillantes. Ce n'est pas seule- ment à la Chambre des Députés , mais à la Chambre des Pairs, et jusque dans le cabinet du roi, qu'on joue une détestable comédie dont le dénoûment sera peut-être tragique. Les hommes de l'opposition, qui ne font que continuer la comédie du temps de la res~

DE LA FRANCE. 105

tauration , sont des républicains déguisés, qui se font , avec une visible ironie ou une répugnance évidente., les comparses de la royauté. Les Pairs jouent mainte- nant le rôle de fonctionnaires viagers , choisis à cause de leur mérite; mais quand on regarde sous leur masque, on n'y revoit le plus souvent que les nobles visages bien connus. Quelques modernes que soient leurs costumes, ils n'en demeurent pas moins les héritiers de la vieille aristocratie ; ils portent des noms qui rappellent l'ancienne misère. Ainsi Ton trouve au milieu d'eux jusqu'à un Dreux-Brézé, dont le National dit qu'il n'est remarquable que par une belle réponse qui fut faite à son père. Pour Louis-Philippe, il joue toujours son rôle de roi-citoyen et revêt encore le costume bourgeois approprié à l'emploi ; mais chacun sait que, sous son modeste chapeau rond, il porte une couronne de coupe antique, et l'on prétend qu'il cache dans son parapluie le sceptre absolu. Ce n'est que lorsqu'il est question des intérêts les plus chers , lors» qu'un interlocuteur donne les répliques qui ont le pou- voir d'enflammer les passions, que ces gens quittent leur rôle étudié et révèlent leur personnalité. Ces inté- rêts sont d'abord ceux d'argent; puis c'est à ceux-ci que doivent céder les autres, ainsi qu'on a pu s'eu

106 ŒUVRES DE HEINRJ HEINE.

apercevoir dans la discussion sur le budget. Les ré- pliques, après lesquelles l'opinion républicaine s'est trahie dans la Chambre des Députés, sont connues. Il y a eu beaucoup plus d'importance qu'on ne le croit communément en Allemagne , dans les discussions à propos du mot sujet. Ce même mot, au commence- ment de la première révolution, a donné lieu à des expectorations pendant lesquelles s'est manifestée la tendance républicaine de l'époque. Avec quelle pas- sion l'on s'emporta alors que ce mot échappa une fois au pauvre Louis XVI dans un discours! J'ai lu, pour les comparer avec le temps présent, les journaux d'alors qui rendirent compte de cet incident. Les sen- timents de 1790 ne se sont pas affaiblis, mais ils ont gagné en noblesse. Les philippistes n'agissent pas tout à fait en innocents quand, par des répliques de cette espèce, ils remuent la bile de l'opposition. On se gardait bien l'an passé de nommer les Tuileries le château, et le Moniteur reçut l'injonction formelle de se servir du mot palais. Plus tard, on n'y regarda plus de si près. Aujourd'hui l'on risque davantage, et les Débals parlent déjà de la cour! Nous relournons à grands pas vers la restauration ! me disait en soupirant vin ami trop impressionnable, après avoir lu que

D] FRANCE, 107

6œur du roi avait reçu le litre de Madame. Cette manie soupçonneuse touche au ridicule. Nous rétrogradons bien par delà la restauration ! s'écriait dernièrement le même ami en palissant d'effroi. 11 avait aperçu dans une certaine soirée quelque chose d'horrible : c'était une belle jeune femme avec de la poudre dans les cheveux. A parler sincèrement, cela avait fort bon air. Les boucles blondes étaient comme couvertes d'un givre léger, tandis que des fleurs fraîches et chaudes de l'éclat de la vie en ressorlaient d'une façon d'autant plus touchante. La jolie personne dont nous parlons s'appelle Mœe Lehon, la femme de l'ambassadeur de Belgique , et c'est une ravissante beauté flamande qu'on dirait échappée d'un cadre de Rubens.

Le 21 janvier fut d'une manière semblable la ré- plique qui fit démasquer dans la Chambre des Pairs les passions héréditaires et l'aristocratisme le mieux conditionné. Ce que j'avais prévu depuis longtemps arriva. L'aristocratie se démena avec des gestes parle- mentaires, comme si elle était particulièrement privi- légiée pour déplorer la mort de Louis XVI, et elle se joua du peuple français en maintenant cette loi d'anni- versaire expiatoire , par laquelle Louis XVIII , lieute- nant placé par la sainte-alliance , avait imposé comm^

108 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

à un criminel une pénitence à tout le peuple français. Le 21 janvier était le jour tout le peuple régicide devait, pour servir d'exemple aux peuples voisins, taire amende honorable dans un sac, les cheveux sous la cendre et le cierge à la main, devant l'église Notre-Dame. C'est à bon droit que les Députés vo- tèrent l'abolition d'une loi qui servait plus à humilier les Français qu'à les consoler du malheur national du 21 janvier 1793. La Chambre des Pairs, en rejetant la proposition d'abolir cette loi , a trahi son irrécon- ciliable rancune contre la France nouvelle, et dé- masqué sa vendetta nobiliaire contre les enfants de la révolution et contre la révolution elle-même. C'est moins pour les intérêts actuels de l'époque que contre les principes de la révolution que combattent mainte- nant les seigneurs viagers du Luxembourg. C'est pour cela qu'ils n'ont pas rejeté la proposition Briqueville; \ls ont renié leur point d'honneur et étouffé leur désaf- fection furibonde. Cette proposition ne touchait en rien aux principes de la révolution. Mais la loi du divorce ne peut être admise; car elle est de nature complète- ment révolutionnaire, comme le comprendra tout gentilhomme bon catholique. Le schisme qui s'est élevé à cette occasion entre la

DE LA FRANCS. 109

Chambre des Députés et celle des Pairs produira les fruits les plus désagréables. On dit que le roi com- mence à entrevoir l'importance de ce schisme avec toutes ses conséquences désastreuses. C'est la suite de cette mitoyenneté, de ce vacillement entre le ciel et l'enfer , de ce juste-milieu de Robert le Diable. Louis- Philippe devrait bien faire attention à ne pas mettre par hasard le pied sur la trappe mal assujettie. Le ter- rain sur lequel il marche n'est rien moins que sûr. 11 a, par sa faute, perdu son meilleur appui,, 11 a commis la méprise ordinaire des hommes qui veulent être bien avec leurs ennemis et se brouillent, en conséquence, avec leurs amis. Il a cajolé l'aristocratie, qui le hait, et offensé le peuple , qui était son meilleur soutien. Sa sympathie £our l'hérédité de la pairie lui a aliéné beaucoup de cœurs dans cette France folle d'égalité, et ses embarras avec les pairs viagers préparent à ces égalitaires un malicieux divertissement. Ce n'est que lorsqu'on vient à demander ce qu'a voulu la révolution de juillet que le mécontentement frondeur et léger s'envole p^ur faire place à la sombre colère qui s'exhale en discours menaçants. C'est la plus puis- sante de ces répliques qui mettent à jour la passion cachée et font tomber le masque des parfis. Je crois

410 œuvres bfe Henri Heine.

qu'on pourrait évtilïei" de leur sommeil îcs morts de la grande semaine, enterrés sous les murs du Louvre, en leur demandant : Si les hommes de la révolution de juillet n'ont réellement pas voulu autre chose que ce que l'opposition exprimait dans la Chambre sous la restauration? Telle a été, en effet, la définition qu'ont donnée de la révolution les ministériels lors des der- niers débats. On peut voir combien cette explication est pitoyable en elle-même, quand on se rappelle que les hommes de l'opposition ont déclaré que pendant toute la durée de la restauration ils avaient joué la comédie. Que vient-on parler alors ici de manifesta- tions précises? Et même ce que le peuple criait dans les trois jours, en répondant au tonnerre du canon, n'était pas l'expression précise de sa volonté, comme les philippistes l'ont prétendu après coup. Le cri Vive la Charte, qu'on a interprété plus tard comme le désir général de maintenir la charte , n'était pas alors autre chose qu'un mot d'ordre pour la circonstance, mot employé comme signe de ralliement. On ne peut attri- buer aux paroles dont le peuple fait usage en pareille occasion un sens bien net. Il en est ainsi de toutes les révolutions faites par le peuple. Viennent imman- quablement ensuite les hommes du lendemain, qui

DE LA FRANCE. 4M

épluchent les mois, lis ne trouvent que la lettre qui tue et non l'esprit qui vivifie. C'est pourtant celui-ci, et non l'autre, qu'on devrait s'attacher à découvrir; car le peuple s'entend aussi peu en paroles, qu'il sait taire servir les paroles à se faire entendre. Il ne com- prend que des aeles, dos faits, et c'est par ceux-ci qu'il s'exprime». La révolution de juillet a été un fait blahle , et ce fait ne consiste pas seulement en ce que Charles X a été chassé des Tuileries et qu'à sa place Louis-Philippe a établi dans ce palais sa rési- dence : un pareil changement de personnes n'eût été une révolution que pour le portier du palais. Le peuple, en chassant Charles X, n'a vu en lui que le représentant de l'aristocratie, tel qu'il s'est montré toute sa vie depuis 1788, où, en sa qualité de prince du sang, il déclara formellement , dans une représen- tation à Louis XVI, qu'un prince était gentilhomme avant tout, qu'il appartenait nécessairement comme tel au corps de la noblesse, et devait en défendre les droits et privilèges avant tous autres intérêts ; mais dans Louis-Philippe , le peuple a vu un homme dont le père avait déjà reconnu, par son nom même, l'éga- lité civile des hommes, un homme qui avait combattu de sa personne pour la liberté à Jemmapes et à Valmy,

H2 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

qui depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à ce jour avait eu à la bouche les mots liberté , égalité , et qui, en opposition avec sa propre parenté, s'était posé comme un représentant de la démocratie.

De quel éclat resplendissait cet homme sous le soleil de juillet, qui entourait sa tête comme d'une auréole et répandait même une si joyeuse lumière sur ses défauts qu'ils éblouissaient encore plus que ses vertus ! Valmy et Jemmapes étaient encore le patrio- tique refrain de tous ses discours ! Il caressait le dra- peau tricolore comme une maîtresse qu'on a retrouvée; il se tenait sur le balcon du Palais-Royal et battait avec la main la mesure delà Marseillaise que le peuple chantait, ou plutôt hurlait avec joie dans la cour, au- dessous de ses fenêtres; il était tout à fait le fils d'Éga- lité, le soldat tricolore de la liberté, comme il s'était fait chanter par Casimir Delavigne dans la Parisienne, comme il s'était fait peindre par Horace Vernet sur ces toiles dont l'exposition permanente dans les apparte- ments du Palais-Royal était bien significative. Sous la restauration, le peuple avait toujours eu un libre accès dans ces appartements ; il s'y répandait le dimanche et admirait comme tout y avait l'air bourgeois, en comparaison avec les Tuileries, un pauvre bour-

DE LA FRANCE. 113

geois ne pouvait entrer aussi facilement; puis il con- sidérait avec une prédilection toute particulière le tableau dans lequel Louis-Philippe est représenté don- nant, comme professeur, dans un collège de Suisse, une leçon sur le globe terrestre à des enfants. Ces braves gens pensaient merveilles sur la science qu'il avait acquérir lui-même dans une semblable occu- pation ! Aujourd'hui, les mécontents prétendent que Louis-Philippe a surtout appris alors à faire bonne mine à mauvais jeu et à estimer beaucoup l'argent. L'auréole a quitté sa tête, dans laquelle ses ennemis ne veulent plus apercevoir que la forme d'une poire. La poire est toujours la plaisanterie populaire per- manente dans les journaux voués au sarcasme et dans les caricatures. Ceux-là surtout : le Revenant, les Cancans, le Brid* Oison, la Mode et tout le reste de ces scorpions carlistes, maltraitent le roi avec une audace d'autant plus révoltante, qu'on sait bien que le noble faubourg fait les frais de ces feuilles. On dit que la reine les lit souvent et qu'elle en pleure ; la pauvre femme les reçoit par l'entremise zélée de ces ennemis intimes qu'on trouve dans toute grande maison à titre de bons amis.

114 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

Je ne veux, en vérité, me faire nullement le défen- seur de ces scandaleuses pauvretés,, moins encore quand elles s'attaquent à la personne du prince. Mais leur foule incessante est peut-être une voix du peuple, et elle signifie quelque chose. De semblables carica- tures sont eiî quelque façon pardonnables, quand, sans avoir pour but S'offense de la personne, elles répandent le blâme sur la déception dont le peuple a été dupe. Alors l'effet en est sans bornes. Depuis qu'on a publié une caricature un perroquet tricolore répond con- tinuellement à tout ce qu'on lui dit : Valmy ou Jem- mapes, Louis-Philippe se garde bien d'employer ces paroles aussi fréquemment qu'autrefois. Il sent bien qu'il y avait dans ces mots une promesse et que celui qui les proférait ne devait ni déterrer une quasi-légitimité, ni maintenir d'institutions aristocratiques, ni mendier la paix, ni laisser impunément outrager la France, ni abandonner la liberté du reste du monde à ses bour- reaux. 11 fallait plutôt que Louis-Philippe appuyât sur la confiance du peuple le trône qu'il devait à la con- fiance du peuple. Il fallait qu'il l'entourât d'institutions républicaines, comme il Ta promis. Il fallait que les mensonges de la charte fussent détruits, que Valmy et Jemmapes devinssent une vérité et que Louis-Philippe

DE LA FRANCE. Il $

accomplît ce dont toute sa vie avait été une promisse

olique, Comme jadis en Suisse, il fallait qu'il se.

ooje une fois en maître devant le globe ter-

e et qu'il dit publiquement : «Vous voyez bien

«aux pays : les hommes y sont tous libres, tous

égaux j retenez bien cela, vous autres petits bons

hommes ; sinon vous aurez des palettes, a Oui! il

I que Louis-Philippe se mît à la tête de la liberté

européenne, qu'il en identifiât les intérêts avec les

siens propres, qu'il s'incarnât dans la liberté, et comme

un de ses prédécesseurs qui disait fièrement : L'État,

c'est moîj qu'il s'écriât avec plus de confiance encore :

La liberté, c'est moi !

Il ne Ta pas fait. Attendons-en les suites. Elles ne peuvent manquer; seulement on ne peut prédire riert de précis sur l'époque à laquelle elles arriveront. On recommande de prendre garde aux beaux jours du printemps. Les carlistes pensent que le trône nouveau ne croulera pas avant l'automne -, mais que s'il tient bon à ce moment, ce sera pour durer encore quatre ou cinq ans. Les républicains ne veulent plus s'enga- ger dans des prophéties bien déterminées ; ;J suffît, disent-ils, que l'avenir soit à nous. Et peut-être leurs inductions ne sont-elles pas tout à fait déraisonnables ;

116 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

quoiqu'ils aient été jusqu'ici dupes des carlistes et des bonapartistes, le temps peut venir l'activité de ces deux partis n'aura en résultat profite qu'aux intérêts des républicains. Aussi comptent-ils sur ces intrigues carlistes et bonapartistes, d'autant plus qu'eux-mêmes ne sont pas en état de soulever les masses par argent ou par sympathie. Mais les espèces coulent en flots d'or du faubourg Saint-Germain, et tout ce qui est à vendre est acheté. Malheureusement, il y a toujours sur la place beaucoup de semblable marchandise, et l'on croit que les carlistes ont fait beaucoup d'emplettes de ce genre pendant ce mois. On prétend que des hommes qui ont toujours exercé une grande influence sur le peuple ont été gagnés. On connaît les pieuses menées des robes noires dans les provinces : cela se glisse et siffle partout, et ment au nom de Dieu. Par- tout est exposé le portrait du mioche du miracle, et on le voit dans les poses les plus sentimentales. Ici, à genoux il prie pour le salut de la France et de ses mal- heureux sujets. C'est fort touchant. Plus loin, il gravit les montagnes de l'Ecosse, vêtu en montagnard et sans haut-de-chausses. « Mâtin! a disait un ouvrier qui considérait en même temps que moi ce portrait à l'étalage d'un marchand d'estampes, « on le repré-

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sente sans-culotte, mais nous savons bien qu'il est jésuite. » Dans une de ces gravures, on le montre pleu- rant avec sa jeune sœur, puis on lit au-dessous ces vers remplis de sentiment :

Oh ! que j'ai douce souvenance Du beau pays de mon enfance, etc.

Vers et poésies de toute sorte qui célèbrent le jeune Henri circulent en grand nombre. De même qu'il y eut jadis en Angleterre une poésie jacobite, la France a aujourd'hui sa poésie carliste.

Cependant la poésie bonapartiste a bien autrement d'importance et de portée , et elle menace bien da- vantage le gouvernement. Il n'est pas de grisette à Paris qui ne chante et ne comprenne les chansons de Déranger. Le peuple sait le mieux du monde cette poésie bonapartiste , et c'est là-dessus que spéculent les poètes, les petits et les grands, qui exploitent l'en- thousiasme de la foule au protit de leur popularité. Par exemple Victor Hugo, dont la-lyre résonne encore du chant du sacre de Charles X, se met à présent à célébrer l'empereur avec cette hardiesse romantique qui caractérise son génie. y/

On pense partout que le fils de l'homme n'aurait

7.

•H8 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

qu'à se montrer pour renverser le gouvernement ac- tuel. On sait que le nom de Napoléon exalte le peuple et désarme les militaires. Néanmoins les démocrates vieux et circonspects ne sont aucunement disposés à se laisser aller à l'entraînement général. Sans doute le nom de Napoléon est pour eux cher et respectable , parce qu'il est devenu presque synonyme de la gloire de la France et de la prééminence des trois couleurs. Ils voient dans Napoléon le fils de la révolution. Dans le jeune Reichstadt, ils ne voient que le fils d'un em- pereur; et le reconnaître serait rendre hommage au principe de la légitimité. Ils combattent l'opinion, que le fils, même lorsqu'il n'atteindrait pas à la hauteur de son père, ne pourrait cependant avoir entièrement dégénéré, et qu'il serait toujours un petit Napoléon. Un petit Napoléon ! comme si ce n'était pas précisé- ment par sa grandeur que la colonne de la place Ven- dôme excite notre admiration! C'est bien parce qu'elle est si grande et si forte que le peuple veut s'appuyer contre elle , dans ces temps de faiblesse et d'incerti- tude où la colonne de la place Vendôme est la seule chose en France qui repose sur des bases solides

C'est autour de cette coïonne que tournent toutes les pensées du peuple. Elle est le livre impérissable

DR LA FRANCE. 119

i >n histoire, sa chronique drairain , et il y lit ses propres hauts faits. Mais ii se rappelle surtout le traite- ment ignominieux que les Allemands ont fait subir à lu statue de eette colonne, comment on a scié les pieds à ce pauvre empereur , comment on lui a noué une corde autour du cou , ainsi qu'à un voleur , et comment on Ta arraché de son poste élevé. Les bons Allemands ont fait leur devoir. Chacun a sa mission sur la terre , mission qu'il accomplit à son insu en laissant un symbole de cet accomplissement. Ainsi Napoléon devait, dans tous les pays, combattre pour assurer la victoire à la révolution ; mais , oublieux de cette mission , il voulut faire servir la victoire à se glorifier lui-même , et , dans l'orgueil de son égoïsme , il plaça sa propre image sur les trophées conquis par la révolution, sur les canons fondus de la colonne. Alors vinrent les Allemands, avec la mission de venger la révolution et de précipiter l'empereur de sa hau- teur égoïste. Depuis la révolution de juillet, le drapeau tricolore a pris provisoirement la place de l'empereur sur la colonne, et il y flotte victorieux et plein d'avenir. Si, dans la suite, on y rétablit Napoléon, il n'y do- minera plus comme empereur, comme César, mais comme représentant de la révolution » absous par le

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malheur et purifié par la mort , comme un emblème de la force populaire victorieuse.

Puisque je viens de parler du jeune Napoléon et du jeune Henri , il me faut aussi faire mention du jeune duc d'Orléans. On les voit ordinairement dans les ma- gasins d'estampes, suspendus l'un à côté des autres, et nos pamphlétaires s'occupent sans cesse à discuter ces trois étranges légitimités. Il va sans dire que ce sujet est un des thèmes favoris du bavardage public. C'est une question trop oiseuse et trop inutile pour que j'aie envie de la traiter ici. La moindre donnée sur les qualités personnelles du duc d'Orléans me paraît avoir plus d'importance , puisqu'il cette indivi- dualité se rattachent tant d'intérêts d'une réalité pro- chaine. La question plus pratique est donc de savoir, non s'il a le droit de monier sur le trône, mais s'il en a la force , si cette force inspirera une confiance suffi- sante à son parti , et comme il doit en tout cas jouer un rôle important, d'être fixé sur ce qu'on peut at- tendre de son caractère. Sous ce dernier rapport, les opinions sont diverses et même opposées. Les uns, adversaires décidés de la nouvelle dynastie, disent que le duc d'Orléans est tout à fait borné , simple d'esprit, obtus ; que même dans sa famille on l'appelle Grand

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Pouloty que pourtant il est atteint de verrèttés guer- rières, et qu'il a parfois d il accès de soif de pouvoir; par exemple, qu'il a insisté avec beaucoup d'opi- niâtreté pour que son père le laissât partir pour Lyon lors de la révolte des ouvriers, craignant, s'il agissait autrement, d'y être devancé par le duc de Reich- stadt, etc. D'autres disent, au contraire, le prince royal plein de bonté, de bonnes intentions et de mo- destie, tort raisonnable, ayant reçu l'éducation la plus convenable, ainsi que l'instruction la plus com- plète ; rempli de courage, d'honneur et d'amour de la liberté, et le prouvant en pressant souvent son père d'adopter un système plus libéral; on ajoute qu'il est aussi éloigné de la fausseté que de la haine , enfin , l'amabilité même, et que la seule vengeance qu'il aime à tirer de ses ennemis est de leur souffler au bal les plus jolies danseuses. Le premier jugement est dicté par la malveillance. Est-ee que l'autre serait plus vrai? Je le soupçonne.

Je ne puis vraiment donner sur ce jeune prince rien de précis, sinon ce que j'ai vu moi-même, et je ne connais ainsi que son extérieur. Je dois, pour rendre hommage à la vérité , avouer qu'il a l'air aimable. Il est de haute taille; et sans être précisément maigre, il

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est au moins fort mince; tête allongée sur un long cou , traits également longs , mais nobles et réguliers; front ouverf et franc , nez droit et bien proportionné , bouche belle, fraîche ; lèvres doucement courbées et qui semblent dire des choses gracieuses; yeux petits , bleuâtres, presque insignifiants, ayant forme de triangles; chevelure châtain avec des favoris blond clair qui se rejoignent sous le menton, et comme un cadre d'or, entourent cette face de jouvenceau rose et fleurie. On croît lire dans les linéaments de cette figure un avenir peu serein. Dans le cas le plus heureux, ce jeune homme serait destiné à un grand martyre : il serait roi. S'il ne pénètre pas avec l'esprit les événe- ments futurs , il semble en avoir au moins un pressen- timent instinctif. La nature matérielle , pour ainsi dire le corps , est comme préoccupée de cet avenir , et son extérieur décèle une certaine mélancolie. Il laisse quelquefois tomber avec une tristesse rêveuse sa longue tête du haut de son long cou. Sa démarche est endor- mie et tardive comme celle d'un homme qui croit en- core arriver toujours trop tôt, sa parole triante ou entrecoupée comme dans un demi-sommeil. se ré- vèle encore la même mélancolie , ou plutôt le sceau mélancolique de l'avenir. Du reste, son extérieur a

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quoique chose de franchement bourgeois. Cette qualité frappe peut-être d'autant plus en lui qu'on croit re- marquer le contraire dans son frère le duc de Nemours. Celui-ci est un jeune et joli garçon à la tournure aisée, [te sans être grand, d'ulie complexion délicate en apparence; petite figure blanche et fine; regard spi- rituel; nez légèrement courbé à la Bourbon; un tin blondîn d'antique et noble souche. Ce ne sont point les traits arrogants d'un gentillâtre de Hanovre, mais un certain air de distinction dans le port et dans les manières, tel qu'on ne le trouve que dans la haute noblesse la mieux élevée. Comme cette espèce devient de jour en iour plus rare ou dégénère parles mésal- liances, l'extérieur aristocratique du duc de Nemours est fort remarquable. Un jour, en le regardant, j'en- tendis un républicain dire : « Cette figure fera dans quelques années grande sensation en Amérique, a

YI

Paris, 19 avril 4832.

Mon intention n'est point d'emprunter aux ateliers des partis leur mesure banale pour y soumettre les hommes et les choses, encore moins veux-je déter- miner la valeur et la grandeur des unes et des autres d'après des rêveries ou des sentiments particuliers; mais je désire contribuer avec autant d'impartialité que possible à l'intelligence du présent , et chercher d'abord dans le passé le clef de la bruyante énigme du jour. Les salons mentent, les tombeaux sont sin- cères. Mais hélas ! les morts, ces froids récitateurs de l'histoire , parlent en vain à la foule furieuse , qui ne comprend que le langage de la passion vivante.

Et sans doute ce n'est pas de parti pris que mentent les salons. La société des puissants croit réellement à la durée éternelle de son pouvoir, alors même que les annales de l'histoire universelle, le Méné-Tékel flam-

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boyant des feuilles quotidiennes et la grande voix du peuple dans la rue leur prodiguent les avertissements. Les coteries de l'opposition ne mentent pas non plus de propos délibéré; ces hommes se croient bien sûrs de vaincre, comme tous en général croient ce qu'ils désirent; ils s'enivrent du Champagne de leurs espé- rances, signalent chacune de leurs déconvenues comme un événement nécessaire qui doit les conduire d'autant plus promptement à leur but : la veille même de leur ruine, ils sont radieux de confiance; et le mes- sager judiciaire qui leur annonce légalement leurs défaites, les trouve ordinairement en contestation sur le partage de la peau de l'ours. De ces erreurs d'idée fixe auxquelles on ne peut échapper quand on se rattache à l'un ou à l'autre parti; chacun nous trompe sans le vouloir, et nous nous fions de préfé- rence à ceux de nos amis qui pensent comme nous. Si par hasard nous sommes nous-mêmes de nature tellement indifférente que, sans prédilection particu- lière, nous nous prêtions au contact continuel de tous les partis, nous sommes mis en défaut par l'assurance suffisante que nous rencontrons chez tous en particu- lier, et notre jugement est neutralisé de la façon la plus embarrassante. On rencontre en effet des indif-

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férents de cette espèce qui. n'ont ni opinion propre, ni sympathie pour les intérêts du jour; dont l'unique désir est do découvrir ce qui se passe , de recueillir le bavardage de tous les salons, et dont l'occupation con- siste à colporter dans choque parti la chronique scan- daleuse de l'autre. L'indifférence de ces hommes arrive à ne voir partout que des personnes et non des choses, ou plutôt à ne voir dans les choses que des personnes, puis à prophétiser la ruine de celles-là, parce qu'ils connaissent la faiblesse de celles-ci, de telle sorte qu'ils jettent ainsi dans les méprises et dans les erreurs les plus pernicieuses leurs commettants respectifs.

Je ne puis m'empêcher d'appeler particulièrement l'attention sur la disproportion qui règne actuellement en France entre les choses, c'est-à-dire les intérêts intellectuels et matériels, et les personnes représen- tant ces intérêts. Il en était tout autrement à la fin du siècle dernier, les hommes, encore de grandeur colossale, s'élevaient à la hauteur des choses ; en sorte qu'ils formaient dans l'histoire de la révolution le temps héroïque, et comme tels, sont devenus l'objet du culte et de l'amour de la jeunesse républicaine d'aujourd'hui. Ou bien sommes -nous déçus à cet

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égard par la même illusion que nous trouvons chez madame Rolland, qui se plaint amèrement, dans ses mémoires, ne ce que parmi les hommes de son temps, il n'en existe pas un qui soit remarquable? La digne femme ne connaissait pas sa propre grandeur et ne remarquait pas que ses contemporains étaient déjà assez grands, alors qu'ils ne lui cédaient rien sous le rapport de la stature intellectuelle. Tout le peuple français a pris aujourd'hui une croissance si vigou- reuse que nous sommes peut-être injustes envers ses représentants, lesquels ne ressortent pas dans la feule et ne méritent pas pour cela d'être regardés cornai petits. Tout étant devenu haute futaie, il est impos- sible d'y distinguer les arbres isolés. En Allemagne, c'est le contraire que nous voyons : une quantité innombrable de taillis mutilés et de sapins rabougris, puis çà et quelques chênes géants dont la tête touche les nuages, tandis que de vils insectes en rongent le tronc.

Le jour d'aujourd'hui est un résultat de celui d'hier. Nous devons rechercher ce que le premier a voulu , si nous voulons savoir ce que veut le second. La révolu- tion est une et indivisible. Ce n'est pas , comme les doctrinaires voudraient nous le persuader, ce n'est pas

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pour la charte qu'on se battait pendant la grande semaine, mais pour ces mêmes intérêts de la révolu- tion auxquels on a, depuis quarante ans, sacrifié le sang le plus pur de la France. Mais pour qu'on ne veuille pas voir, dans l'auteur de ces articles, un de ces prédicants qui n'entendent par révolution que bou- leversements sur bouleversements, et prennent pour l'essentiel de la révolution ce qui n'en serait qu'un fait accidentel, je veux en établir ici, aussi exactement que possible, l'idée fondamentale.

Quand la culture intellectuelle d'un peuple et les mœurs et les besoins qui en sont le résultat , ne sont plus en harmonie avec les vieilles institutions poli- tiques , il s'élève contre ces dernières un combat de nécessité qui amène le changement de ces institu- tions et qu'on appelle révolution. Tant que la révolu- tion n'est pas accomplie, tant que cette transformation des institutions ne s'accorde pas entièrement avec la culture intellectuelle du peuple, avec ses mœurs et ses besoins, la maladie du corps social n'est pas com- plètement guérie, et le peuple en proie à cette surexci- tation pourra bien tomber de temps à autre dans le calme flasque de rabattement) mais bientôt relevé par des accès de fièvre, il arrachera de ses plaies les ban-

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dages les plus fortement noués et la charpie étendue par les mains les plus amies ; il jettera par la fenêtre les gardiens au cœur le plus noble, et se roulera çà et là, soutirant et mal à l'aise, jusqu'à ce qu'enfin il se trouve de lui-même placé au milieu des institutions qui lui conviennent le plus.

La question de savoir si la France est maintenant arrivée au repos ou si nous pouvons prévoir encore de nouveaux changements politiques, enfin quelle sera la fia de tout ceci, ces questions doivent être ainsi po- sées : Quel mobile a porté les Français à commencer une révolution? ont-ils obtenu ce dont ils avaient be- soin? Pour faciliter la réponse, je traiterai dans les prochains articles le commencement de la révolution. Cette tâche sera doublement utile, en ce que, cher- chant à expliquer le présent par le passé , on recon- naît en même temps comment le passé est rendu intelligible par le présent, et quelle lumière il em- prunte à chaque nouvelle journée ; ce dont nos faiseurs de manuels historiques n'ont eu jusqu'ici aucun soup- çon. Ils croyaient que les actes de l'histoire de la ré- volution étaient clos, et déjà ils avaient prononcé leur jugement définitif sur les hommes et sur les choses, quand grondèrent tout d'un coup les canons de la

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irrande semaine. Alors la faculté de Gœttingue s'apcr-- (;ut qu'on appelait des décisions de son sénat acadé- mique à une juridiction supérieure, et que ce n'était pas seulement la révolution spéciale des Français qui ïi\ tait pas encore finie, mais qu'une révolution uni- verselle bien autrement vaste venait de commencer. Combien ont-ils être effrayés , ces hommes pai- sibles, quand, mettant un matin la tête à la fenêtre, i'.s virent, le bouleversement de l'État et de leurs corn- pmdia, et que, malgré le rempart de leur bonnet de ., les accents de l'hymne marseillais leur entrèrent dans les oreilles! En vérité, le règne du drapeau tri- ételoflé pendant une semaine sur les tours de Gœt- v ; ,,ue a été une plaisanterie d'étudiant, que l'histoire universelle s'est permise contre les très-savants Philis- tins de Géorgie, Augusta. Dans ce temps Ton périt de sérieux, il fait bon avoir quelque aventure récréa- tive de cette sorte. En voilà assez comme préparation à un article je m'occuperai d'éclaircir le passé. Le présent est en ce moment le plus important, et le thème qu'il me donne à traiter est de telle nature que la possibilité ultérieure d'écrire en dépend essentielle- KfcM *-

DE LA FRANCE. d3!

(.le donnerai à paît l'article ipio j'annonce, .l'ai été fort troublé dans ce travail) surtout par les cris horribles de mon voisin qui est mort du choléra*, Je dois faire remarquer a\ant Unit que les circonstances d'alors ont fâcheusement influé Mi* >:-s pages suivantes. Je ne sache pas à la vérité avoir éprouvé moi-même la moindre inquiétude; mais cela dérange beaucoup d'entendre continuellement la mort ser trop distinctement sa faux auprès de vos oreilles. Un malaise plus matériel que moral , contre lequel on ne pouvait se défendre, m'aurait chassé de Paris comme tous les autres étrangers; mais mon meilleur ami, gravement malade, y serait demeuré seul. Je fais cette remarque ? qu'on ne considère pas comme une bravade mon séjour à Paris. Un fou seul eut pu trouver du plaisir à braver le du. léra. C'a été une époque de terreur beaucoup plus hor- rible que la première, les exécutions ayant" Heu si pro; ment et avec tant de mystère. C'était un bourreau masqué, qui marchait dans Paris, escorté d'une invisible guHlctme ambulante. « Nous serons mis tous l'un après l'autre dans le sac! » me disait en soupirant mon domestique tous les matins, alors qu'il m'annonçait le nombre des morts ou io trépas d'une personne de connaissance. Le mot mettre dans le sac n'était nullement une figure de langage : les cercueils manquèrent bientôt, et la plus grande partie des morts furent enterrés dans dés sacs. Passant la semaine dernière devant un édifice public, et voyant tout ce peuple de bonne humeur dans la vaste salle, les Français gaillards et sautil lants, les gentilles petites commères françaises qui plaisan- taient et riaient tout en faisant leurs achats, je me souvins qu'au fort du choléra, dans ce même édifice, étaient empilés

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plusieurs centaines de sacs blancs qui ne contenaient que des cadavres et qu'on n'y entendait que quelques voii rares, mais d'autant plus fatales, celles des garde-cadavres, qui , avec une indifférence inconcevable , comptaient auî hommes de l'entreprise des enterrements le nombre de sacs qu'ils leur remettaient, puis ceux-ci chargeaient ces sacs sur leurs charrettes en répétant les nombres d'une voix sourde, et tout à coup éclataient parfois d'un ton criard pour se plaindre de ce qu'on leur avait livré un sac de moins, ce qui donnait alors lieu à une étrange dispute. Je me rappelle que deux petits enfants , à mine affligée , regardaient en même temps que moi, et que l'un d'eux me demanda si je ne pouvais lui dire dans quel sac était son père.

Le récit qui suit a peut-être ce mérite qu'il est comme une sorte de bulletin écrit sur le champ de bataille, pendant la durée même du combat, et qu'il porte ainsi la couleur sincère du moment. Thucydide l'historien, et Boccace, le décaméroniste , nous ont sans doute laissé de meilleures descriptions en ce genre; mais je doute qu'ils eussent eu l'âme assez calme pour les faire si belles et si savantes, si , pendant que le choléra de leur temps sévissait avec le plus de rage, il leur avait fallu le peindre en articles précipités pour la Gazette universelle de Corinthe ou de Pise.)

Je parle du choléra qui règne actuellement ici,

DE LA FKANCE. 133

mais en maître absolu, et qui, sans égard pour le ni pour l'opinion, abat par milliers ses vic- times,

< ta s'était préparé avec d'autant moins de soin con- tre ce fléau, qu'on avait reçu de Londres la nouvelle qu'il n'avait enlevé que peu d'individus proportion- nellement. On parut même d'abord avoir pris le parti de s'en moquer, et l'on pensa que le choléra, ainsi que unîtes les autres grandes réputations, se réduirait ici à peu de chose. Il ne faut donc pas trop en vouloir à cet honnête choléra, si dans la crainte du ridicule il eut recours à un moyen que Robespierre et Napoléon avaient trouvé efficace, et si, pour se faire respecter, il décima le peuple. Par la grande misère qui règne ici, par l'immense malpropreté qu'on y trouve ailleurs encore que dans les classes les plus pauvres, par l'irri- tabilité du peuple surtout, par sa légèreté sans bornes, par le manque total de dispositions et de mesures de prévoyance, le choléra devait s'étendre avec plus de promptitude et d'horreur qu'en aucun autre lieu. Son arrivée fut officiellement notifiée le 29 mars, et comme c'était le jour de la mi-carême, qu'il faisait beau soleil et un temps charmant, les Parisiens se trémoussèrent a\ec d'autant plus de jovialité sur les boulevards,

434 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

l'on aperçut même des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais; les rires les plus présomptueux couvraient presque la musique éclatante; on s'échauffait beaucoup au cha- hut, danse peu équivoque; on engloutissait à cette occasion toutes sortes de glaces et de boissons froides quand tout à coup le plus sémillant des arlequins sen- tit trop de fraîcheur dans ses jambes, ôta son masque et découvrit à l'étonnement de tout ce monde un visage d'un bleu violet. On s'aperçut tout d'abord que ce n'é- tait pas une plaisanterie, et les rires se turent, et l'on conduisit bientôt plusieurs voitures de masques du bal immédiatement à F Hôtel-Dieu, hôpital central où, en arrivant sous leurs burlesques déguisements, le plus grand nombre moururent. Comme dans le premier moment d'épouvante, on croyait à la contagion et que les anciens hôtes de l'hôpital avaient élevé d'affreux cris d'effroi, on prétend que ces morts furent enterrés si vite qu'on ne prit pas le temps de les dépouiller des livrées bariolées de la folie et qu'ils reposent dans la tombe gaiement comme ils ont vécu. Bien ne ressemble au trouble et à la confusion avec

PI LA FIMÏS'CE. 1«T>

lesquels tous les établissements de santé furent Organisés. U se forma une commission sanitaire; on institua de t. ut< s parts des bureaux de secours, et l'or- donnance relative à la salubrité publique fut mise nptemenl en vigueur. Ce fut alors qu'on se heurta d'abord contre les intérêts de quelques milliers d'hommes qui regardent comme leur propriété la saleté publique. Ce sont les chiffonniers, qui cherchent toute la journée leur vie dans les ordures qu'on jette en tas au coin des bornes des maisons. Munis de grands paniers pointus sur le dos, un bâton crochu à la main, ces hommes à figures pâles et malpropres errent dans les rues et savent découvrir dans ces ordures et revendre beaucoup de choses qu'on peut encore utiliser. Mais quand la police, ne voulant plus que la boue s'amassât dans les rues, en eut donné le nettoiement à l'entreprise, et que les ordures chargées dans des charrettes durent être emportées immédiatement hors de la ville et dé- posées en pleine campagne, il était libre aux chiffon- niers d'y pécher tout à leur aise, ceux-ci se plaignirent, non pas tout à fait de ce qu'on leur enlevait leur pain, mais de ce qu'on paralysait leur industrie; que cette industrie était un droit sanctionné par la prescription, et comme une, propriété qu'on ne pouvait leur ravir

136 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

arbitrairement. Il est curieux que les preuves qu'ils produisaient en cette occasion soient absolument les mêmes dont nos gentillâtres, syndics de corporations, maîtres de guildes, prédicateurs à dîmes, commen- saux des facultés et autres semblables docteurs en pri- vilèges, arguent toutes les fois qu'il est question de balayer enfin les vieux abus dont ils tirent profit, et d'enlever ce fumier du moyen âge pour que le moisi séculaire et les miasmes méphitiques n'empoison- nent pas notre vie d'aujourd'hui. Comme leurs protes- tations ne servirent à rien, les chiffonniers cherchèrent à faire tomber par la violence la réforme du nettoie- ment; ils tentèrent une petite contre-révolution, sou- tenus par leurs alliées les revendeuses, vieilles femmes qui étalent et brocantent le long des quais les puantes guenilles qu'elles achètent aux chiffonniers. Alors nous vîmes la plus repoussante de toutes les émeutes : les nouvelles voitures de nettoiement furent brisées et jetées dans la Seine : les chiffonniers se barricadèrent à la Porte Saint-Denis, et les vieilles marchandes de loques combattirent avec leurs grands parapluies sur la place dn Châtelet. La générale battit. Casimir Périer fit rappeler à son de tambour ses mirmidons du fond de leurs boutiques; le trône bourgeois trembla; la

DE LA FRANCE. 137

rente tomba; les carlistes jubilèrent. Ceux-ci avaient enfin trouvé leurs alliés naturels, chiffonniers et reven- deuses de guenilles, lesquels se prévalent des mêmes principes, se font les champions des vieilles coutumes, des traditions d'ordures, des intérêts de pourritures de toute espèce.

Quand l'émeute des chiffonniers eut été comprimée par la force, et comme le choléra ne sévissait pas encore avec autant de fureur que le désiraient cer- taines gens qui, à chaque détresse du peuple, à chaque soulèvement populaire, espèrent sinon le triomphe de leur propre cause, du moins la ruine du gouvernement actuel, on entendit tout d'un coup le bruit que cette foule d'hommes qu'on enterrait si vite ne mouraient pas de maladie, mais bien du poison. On avait, disait- on , eu l'art de répandre du poison dans tous les co- mestibles, aux marchés de légumes, chez les boulan- gers , chez les bouchers, chez les marchands de vins. Plus ces contes étaient étranges, plus ils étaient avidement accueillis par le peuple, et les incré- dules eux-mêmes qui secouaient la tête furent obli- gés de croire, quand parut l'ordonnance du préfet de police. La police qui, dans tous les pays, semble

Avoir moins à cœur d'empêcher les crimes que d'en

8.

438 ŒUVÎvES DE HENRI HEINE.

être instruite, voulut, ou faire parade de sa scierie?, parfaite, ou à l'occasion de ces bruits d'empoisonne- ments vrais ou faux, mettre le gouvernement à l'abri de tout soupçon ; il suffit enfin que, par sa malheureuse proclamation dans laquelle elle disait expressément qu'elle était sur la trace des empoisonneurs, les af- freuses rumeurs furent officiellement constatées et que tout Paris tomba dans la plus horrible angoisse de mort.

C'est une chose inouïe, disaient les gens les plus âgés, qui, aux époques les plus furibondes de la révolution, n'avaient pas entendu parler de pareils crimes. Fran- çais! nous sommes déshonorés, disaient les hommes, et ils se frappaient le front. Les femmes, avec leurs petits enfants qu'elles serraient, pleines d'effroi, contre leur sein, pleuraient amèrement et se lamentaient sur ce que ces pauvres créatures allaient mourir dans leurs bras. Ces malheureuses n'osaient ni manger ni boire et se tordaient les mains de douleur et de rage. On croyait voir venir la fin du monde. C'était surtout au coin des rues se trouvant les cabarets peints en rouge que se rassemblaient et délibéraient les groupes, et c'était presque toujours qu'on fouillait les hommes qui avaient l'air suspect, et malheur à eux

DE LA FRANCE. 139

si Ton trouvait dans leurs poches quelque chose dér quivoque. Le peuple se précipitait sur eux comme un animal samaue, comme une troupe d'enragés. Beau- coup se sauveront parleur présence d'esprit, beaucoup furent arrachés au danger par l'intrépidité de la garde municipale qui patrouillait partout ce jour- là; d'autres reçurent des blessures et des contusions dangereuses : six hommes furent impitoyablement massacrés. Nul aspect n'est plus horrible que cette colère du peuple, quand il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes l'inées. Alors roule dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels écu- ment çè et les ouvriers en chemise comme les blan- ches vagues qui s'entre-choquent, et tout cela gronde et hurle sans parole de merci, comme des damnés, comme des démons. J'entendis dans la rue Saint-Denis le fameux cri : ri la lanterne! Et quelques voix, tremblantes de rage, m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'était un carliste, qu'on avait trouvé dans sa poche un brevet du lis; les autres que c'était un prêtre et qu'un pareil misérable était capable de tout. Dans la rue de Vaugirard, ou Ton massacra deux hommes qui étaient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortunés au moment

440 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

il râlait encore et les vieilles femmes tirèrent leurs sabots de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête jusqu'à ce qu'il mourût. Il était entièrement nu et couvert de sang et de meurtrissures; on lui déchira non-seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres et le nez ; puis vint un homme dégoûtant qui lia une corde autour des pieds du cadavre et le traîna par les rues en criant sans relâche: Voilà le choléra-morbus ! Une femme, admirablement belle, le sein découvert et les mains ensanglantées, se trouvait : elle donna un dernier coup de pied au cadavre quand il passa devant elle.

En me voyant elle sourit, et me demanda de payer tribut à sa douce industrie, pour qu'elle pût acheter une robe de deuil, parce que sa mère venait de mourir il y avait peu d'heures, du poison bien entendu

Le lendemain , on apprit par les feuilles publiques que les malheureux qu'on avait si cruellement assas- sinés étaient tout à fait innocents; et les poudres sus- pectes trouvées entre leurs mains , des chlorures , ou du camphre, ou quelque autre sorte de préservatif contre le choléra , et que les soi-disant empoisonnés étaient morts fort naturellement de l'épidémie ré- gnante. Le peuple d'ici qui, ainsi que le peuple de

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tous les pays, prompt à se passionner, est facile à se porter à de sanglants attentats , revient presque aussi promptement à la douceur et déplore avec un tou- chant chagrin ses méfaits, quand il entend la voix de la raison. C'est avec cette voix que les journaux réus- sirent dès le lendemain à adoucir et à calmer le peuple, et l'on doit signaler comme un triomphe de la presse qu'il lui a été possible d'arrêter si promptement le mal dont la police avait été cause. Je dois blâmer ici la conduite de quelques gens qui n'appartiennent pas à la classe inférieure et se laissèrent emporter par la colère au point d'accuser publiquement comme empoisonneurs les hommes du parti carliste. La passion ne doit jamais nous entraîner aussi loin , et je réfléchi- rais longtemps avant de porter contre mes plus mor- tels ennemis une aussi horrible accusation

Ce que j'ai gagné moi-même en science dans ces jours de meurtre, c'est la conviction que la puissance des Bourbons de la branche aînée ne refleurira plus jamais en France. J'ai entendu dans les différents

142 ŒUVRES DE IIENIU HEINE.

groupes les paroles les plus remarquables; j'ai pro- fondément pénétré dans le cœur du peuple; il connaît ses gens.

Depuis ces événements, tout est redevenu tran- quille. L'ordre règne à Paris, dirait M. Sébastiani, Un calme de mort plane sur toute la ville. Un sérieux de pierre est empreint sur toutes les figures. Pendant plusieurs soirs, on n'a vu , môme sur les boni vards, qu'un petit nombre d'hommes; encore passaient-ils rapidement en tenant leur main ou leur mouchoir sur leur bouche. Les théâtres sont comme trépassés. Quand j'entre dans un salon, les gens s'étonnent de \ne voir encore à Paris , puisque aucune affaire indis- pensable ne m'y retient. En effet, la plupart des étrangers, mes compatriotes particulièrement, en sont partis depuis longtemps. Des parents obéissants avaient reçu de leurs enfants l'ordre de revenir sans délai sous le toit de la famille. Des fds craignant Dieu ont , sans tarder, exaucé la tendre prière de leurs chers parents, qui désiraient leur retour dans la patrie. «Père et mère honoreras^ afm que tu vives longuement ! » Chez d'autres s'éveilla subitement un amour infini de la chère patrie , des romantiques campagnes qu'arrose le Rhin vénérable, des montagnes chéries de la riante

DE LA FUANt 1 . iA'l

Souabe , pays de rameur chevaleresque, de la tidélilé féminine , des poésies sentimentales et d'un air plus sain. On dit qu'on a délivré dans ces circonstances plus de cent mille passe- ports. Quoique le choléra attaque avec une préférence visible la clause la plus pauvre , les riches n'ont pas laissé de prendre la fuite. 11 ne faut pas en vouloir à certainr avenus s'ils se sont sauvés. Le choléra , pensaient-ils, qui vient du fond de l'Asie, ne sait pas que nous avons gagné dans les derniers temps beaucoup d'argent à la bourse ; il pourrait bien nous prendre encore pour de pauvres hères et nous faire manger de l'herbe par la racine. M. Aguado, l'un des banquiers les plus riches et che- valier de la Légion d'honneur, fut le feld-maréchal de cette grande retraite. Il paraît que ce chevalier ne

sait de regarder, avec l'égarement de l'inquiétude, par les portières, et qu'il a même pris pour le choléra- morbus en chair et en os, son domestique bleu , qui se tenait derrière sa voiture.

Le peuple murmura hautement quand il vit que les riches se sauvaient et prenaient, avec un bagage de médecins et de pharmacies, le chemin de contrées plus saines. Le pauvre remarqua avec mécontentement que l'argent était devenu iui° protection aussi contre

144 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

la mort. Une grande pailie du juste-milieu et la haute finance ont également quitté la place et vivent dans leurs châteaux. Les véritables représentants de la richesse , MM. de Rothschild , sont pourtant demeurés à Paris , témoignant ainsi que ce n'est pas seulement en affaires qu'ils sont grands et hardis. Casimir Périer s'est montré, lui aussi, grand et hardi en visitant l'Hôtel-Dieu après l'explosion du choléra. Ses adver- saires doivent même être désolés que le choléra l'ai: saisi depuis cette visite. îl n'a cependant pas suc- combé; car lui-même constitue un mal beaucoup plus fort. Le jeune prince royal, le duc d'Orléans, qui visita l'hôpital avec Casimir Périer, mérite également une mention très-honorable. Du reste, toute la famille royale s'est montrée d'une manière admirable dans ces temps de désolation. Lors de l'apparition du choléra, . la bonne reine assembla ses amis et ses serviteurs , et ;leur distribua des ceintures de flanelle , en grande

'partie confectionnées de ses propres mains. Les

i

1 mœurs de l'ancienne chevalerie ne sont pas éteintes ;

elles n'ont fait que subir une métamorphose bour- geoise. De nobles dames ne revêtent plus leurs cham- pions d'écharpes poétiques , mais d'écharpes de santé. Nous ne sommes plus d'ailleurs aux vieux temps

DE LA FRANCE. 145

du casque et du iiarnois de la chevalerie guerrière , mais bien à une époque paisible et bourgeoise de ceinture et de jupes bien chaudes -, nous ne vivons plus dans l'âge de fer, mais dans celui de flanelle. La liai «elle est en effet la meilleure cuirasse contre les attaques du choléra, notre plus cruel ennemi. Vénus, du le Figaro, porterait aujourd'hui une ceinture de îlanelle. Pour moi, je suis dans la flanelle jusqu'au cou , et me crois aussi invulnérable. Le roi lui-même porte aujourd'hui une ceinture de la meilleure flanelle citoyenne.

Je ne dois pas taire non plus que le citoyen roi a, dans ce malheur général , donné beaucoup d'argent pour les citoyens pauvres , et s'est comporté avec no- blesse et avec une sympathie toute civiquj. Puisque je suis en train , je veux aussi faire l'éloge de l'arche- vêque de Paris , qui est allé à son tour à l'Hôtel-Dieu > après la visite du prince royal et de Casimir Périer, pour porter des consolations aux malades. Il avait prophétisé depuis longtemps que Dieu enverrait le cholérp en guise de punition , pour châtier un peuple qui avait chassé le roi très-chrétien et rayé de la charte le privilège de la religion catholique. Main- tenant que la colère de Dieu visite les pécheurs, M. de

446 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

Quélen veut élever sa prière au ciel et implorer la miséricorde divine , au moins pour les innocents ; car il meurt aussi beaucoup de carlistes. En outre , M. de Quélen a offert, pour y établir un hôpital, son château de Conflans. Le gouvernement Ta refusé , attendu que ce bâtiment est ravagé et inhabitable , et que les répa-< rations coûteraient beaucoup d'argent. D'ailleurs, l'archevêque avait demandé qu'on lui laissât carte blanche dans cet hôpital. Mais on ne pouvait exposer les âmes des pauvres malades, dont les corps souf- fraient déjà d'un mal affreux, aux expériences dou- loureuses de salut que l'archevêque et ses aides spi- rituels avaient dessein de tenter. On a préféré laisser mourir du choléra pur et simple , sans exhortations sur la damnation éternelle et sur l'enfer, sans con- fession et sans viatique , les pécheurs endurcis dans la révolution. Quoiqu'on prétende que le catholicisme est une religion fort convenable pour des temps aussi malheureux que le temps actuel, les Français ne veu- lent cependant plus s'en arranger, dans îa crainte d'être obligés de conserver, dans des jours meilleurs, cette religion d'épidémie.

Beaucoup de prêtres déguisés circulent aujourd'hui parmi le peuple et soutiennent qu'un rosaire béni est

DE LA FRANCE. 147

un préservatif contre le choiera. Les saint-simoniens comptent au nombre des avantages de leur religion qu'aucun saint-simonien ne peut mourir de la ma- ladie .régnante , attendu que le progrès est une loi de I M dire , que le progrès social est dans le saint-simo- nisme, et qu'ainsi, tant que le nombre de ses apôtres ■nuira pas atteint un chiffre suffisant, aucun d'eux ne j; .urra. Les bonapartistes assurent qu'aussitôt qu'on ressent les symptômes du choléra , il suffit de lever les yeux vers la colonne de la place Vendôme pour •r. Ainsi chacun a sa croyance dans ce moment de calamité. Pour moi. je crois à la flanelle. Une bien entendue ne peut non plus nuire; mais il ne faut pas manger trop peu , comme le font certaines - , qui prennent la nuit les douceurs de la faim pour des atteintes du choléra. Il est plaisant de voir aujourd'hui la poltronnerie accompagner a table ces gens qui considèrent avec défiance les mets les plus philanthropes et n'avalent qu'en soupirant les mor- ceaux les plus délicats. On doit, leur ont dit les mé- decins, n'avoir aucune crainte et éviter l'inquiétude. Et mes gens alors d'avoir peur de s'inquiéter sans y prendre garde , puis de s'inquiéter en outre de ce qu'ils ont peur. Ils sont aujourd'hui l'amour même^

148 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

font souvent usage des mots mon Dieu, et leur voîx n'est plus qu'un souffle doux comme celui d'une jeune accouchée. Et puis ils exhalent les émanations d'une pharmacie ambulante , se tâtent souvent le ventre et demandent toutes les heures, avec des yeux trem- blants, quel est le nombre jes morts. Comme on n'a jamais su ce nombre d'une manière exacte, ou plu- tôtj comme on était convaincu de l'inexactitude de celui qu'on publiait, les esprits furent saisis d'une ter- reur vague, et l'inquiétude n'eut plus de bornes. Dans le fait, les journaux ont annoncé depuis, que, dans un seul jour, le 10 avril, il était mort environ deux mille hommes. Le peuple ne s'est pas laissé prendre au men- songe officiel et s'est toujours plaint de ce qu'il mou- rait plus d'hommes qu'on en annonçait. Mon barbier me raconta qu'une vieille femme était restée toute la nuit à la fenêtre, dans le faubourg Montmartre, pour compter les cercueils qu'on faisait passer devant sa maison, et qu'elle en avait vu trois cents; puis, quand vint le jour, saisie par le froid et par les douleurs du choléra, elle-même expira. De quelque côté qu'on regardât dans les rues, on ne voyait que convois funè- bres, et, ce qui était plus mélancolique encore, des convois que personne ne suivait. Gomme les voitures

DH LA F U AN CE. IV.)

destinées à cet usage ne suffisaient pas, on employa toutes sortes d'autres voitures, qui , tendues de drap noir, avaient l'aspect le plus étrange. Celles-là finirent par manquer aussi , et je vis emporter des cercueils dans des fiacres : on les plaçait en travers , de façon que les deux extrémités sortaient par les portières. C'était chose repoussante à voir que ces grandes voi- tures de meubles qui servent pour les déménagements, parcourant alors les rues comme des omnibus de morts, quêtant de maison en maison les cadavres et les emportant par douzaines au champ de repos.

Le voisinage d'un cimetière convergeaient les convois funèbres, présentait le coup d'œil le plus dé- solant. Voulant visiter un jour une personne de ma connaissance, j'arrivai au moment même l'on chargeait son cadavre sur le char funéraire. La triste fantaisie me prit de lui rendre alors la politesse qu'il m'avait faite plus d'une fois; je pris une voiture et l'accompagnai jusqu'au Père-Lachaise. Arrivés dans le voisinage du cimetière, mon cocher arrêta tout d'un coup , et quand , sortant de ma rêverie , je regardai autour de moi, je ne vis plus que ciel et cercueils. Nous étions entrés dans la bagarre de quelques cen- taines de voitures d'enterrements, qui faisaient en»

$£ÎÛ ŒUVRES DE HENRI HEINE.

semble file à la porte étroite du cimetière , et , dans l'impossibilité de me retirer, il me fallut subir quel- ques heures d'attente au milieu de ce noir entourage. Par ennui, je demandai au cocher le nom d'un mort mon voisin , et par un hasard douloureux , il me nomma une jeune dame dont la voiture, quelques mois auparavant, avait été forcée de faire halte aussi quelque temps auprès de moi, alors que nous nous ren- dions à un bal chez Lointier. Il y avait seulement cette différence qu'alors elle avançait souvent à la portière sa petite tête ornée de fleurs j sa jolie figure mobile éclairée par la lune , et manifestait la plus charmante mauvaise humeur du retard qu'on lui faisait éprouver. Maintenant, elle était fort tranquille et probablement bleue. Plus d'une fois pourtant, quand les chevaux de deuil trépignaient et s'agitaient d'une manière in- quiète, cela me parut comme si c'était dans les morts eux-mêmes que s'éveillait l'impatience, comme s'ils étaient fatigués d'attendre et pressés d'arriver au tombeau; et comme en ce moment un cocher voulut couper un autre à la porte du cimetière, le désordre se mit dans les files , les gendarmes, le sabre nu, piaf- fèrent au travers; des cris et des jurements s'élevèrent çà et là, quelques voitures furent culbutées, des cer-

DE LA FRANCE. 155

cueils se brisèrent en tombant et des «adavres en sortirent* alors je crus voir la plus effrayante de toutes les émeutes , une émeute de morts.

Pour épargner la sensibilité, je ne veux point ra- conter ce que je vis au Père-Lachaise. Il suffit de dire que , tout affermi que je suis , je ne pus me défendre de la plus profonde horreur. On peut auprès des ago- nisants apprendre à mourir et attendre ensuite la mort avec calme ; mais l'inhumation , au milieu des cadavres des cholériques, dans des fosses remplies de chaux , on ne peut en accepter l'idée. Je me sauvai en toute hâte sur la colline la plus élevée du cimetière, d'où l'on voit la ville se déployer si belle sous vos pieds. Le soleil venait de se coucher; ses derniers rayons semblaient envoyer un triste adieu ; les va- peurs du crépuscule enveloppaient comme de blancs draps Paris malade; et je pleurai amèrement sur cette malheureuse ville, la ville de l'égalité, de l'en- thousiasme et du martyre,, la ville rédemptrice qui à déjà tant souffert pour la délivrance temporelle de l'humanité.

VII

Paris, 15 mai 1R32.

Il me faut ajourner les considérations rétrogrades que j'avais annoncées dans l'article précédent. Le présent s'est emparé de nous d'une façon si âpre qu'on peut moins s'occuper du passé. Le grand mal universel, le choléra, disparaît, il est vrai, peu à peu ; mais il laisse après lui beaucoup de tristesse et d'affliction. Le soleil reprend un éclat assez joyeux; les hommes recommencent avec quelque air de bon- heur à se promener, à jaser et à rire; mais les nom- breux vêtements de deuil qu'on aperçoit de toutes parts ne permettent pas encore à la véritable sérénité de s'établir dans l'ùme. Une sensibilité valétudinaire paraît dominer aujourd'hui chez tout ce peuple, comme ii arrive chez les gens qui ont passé par une maladie grave. Ce n'est pas seulement sur le gouver- nement, mais bien aussi sur l'opposition que s'étend

DE LA FRANCE. 153

une lassitude presque sentimentale. L'enthousiasme de la haine s'éteint; les cœurs s'ennuient; les pensées pâlissent dans le cerveau; on s'observe l'un l'autre avec de bienveillants bâillements; on ne s'en veut plus; on est devenu toute paix , tout amour, toute réconciliation , toute douceur chrétienne. Des piétistes allemands pourraient faire ici de bonnes affaires.

On s'était jadis promis merveilles du prompt chan- gement de la marche des affaires si Casimir Périer venait à les quitter. Mais il paraît que , pendant ce temps , le mal est devenu incurable : la mort de Périer ne suffira pas pour guérir l'État.

Que Périer succombe par le choléra , sous un mal- iieur universel auquel ni force ni prudence ne pou- vaient résister, cela doit déconcerter même ses adver- saires les plus acharnés. L'ennemi général, la mort s'est faufilée dans leur confédération , et le secours , même le plus efficace , de la part d'un semblable auxiliaire, ne peut être vu avec grand plaisir. Périer, au contraire, y gagne la sympathie de la foule, qui s'aperçoit tout d'un coup qu'il était un grand homme. Aujourd'hui, qu'il s'agit de le remplacer par d'autres, cette grandeur devait apparaître dans toute sa réalité.

S'il n'avait pu tendre avec une grande aisance l'are

9.

154 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

d'Ulysse ,"îl accomplissait cependant l'œuv^, ^and besoin était , en réunissant toutes ses forces. Au moins, ses amis peuvent le louer aujourd'hui de ce qu'il au- rait accompli tous ses desseins sans l'intervention du choléra. Mais que va devenir la France? Eh bien, la France est cette Pénélope persévérante qui fait et dé- fait chaque jour sa toile , dans l'unique but de gagner du temps jusqu'à l'arrivée de l'époux véritable. Et quel sera .cet homme? Je l'ignore, mais je sais qu'il pourra tendre le grand arc , qu'il dégoûtera du ban- quet du pouvoir les téméraires poursuivants , qu'il les traitera à coups de flèches mortelles , qu'il châtiera les servantes doctrinaires qui ont fait les coquettes avec tout le monde , qu'il purifiera la maison de tout cet immense désordre, et, avec l'assistance de la sage déesse, introduira une meilleure économie. Comme notre situation actuelle, gouverne la faiblesse, ressemble tout à fait au temps du Directoire, nous verrons aussi noire 18 brumaire, et l'homme véritable entrera au milieu des puissants devenus pâles et leur annoncera la fin de leur pouvoir. On criera sans doute alors à la violation de la constitution , comme autrefois dans le Conseil des Anciens, quand parut aussi l'homme véritable qui balaya la maison. Mais celui-ci

PE LA FRANCE. 155

leur cria alors indigné : « La constitution ! Vous osez encore invoquer la constitution , vous qui l'avez violée au 18 fructidor, violée au 22 floréal , violée au 30 prairial ! » Ainsi l'homme véritable saura fort bien citer le jour et Tannée les ministères du juste-milieu ont violé la constitution.

Combien peu la constitution est entrée, je ne dirai pas seulement dans les idées du gouvernement , mais encore dans celles du peuple, c'est ce que prouve toute discussion sur les questions constitutionnelles les plus importantes. Tous deux , peuple et gouverne- ment, veulent chacun confisquer à son profit et ex- pliquer dans son sens cette constitution d'après ses " sentiments particuliers. Le peuple esx entraîné dans cette fausse voie par ses écrivains et ses orateurs, qui, soit, ignorance soit esprit de parti, cherchent à intervertir les idées; le gouvernement est tiraillé en sens contraire par cette fraction de Faristocratie qui, dévouée par égoïsme, forme la cour actuelle, et toujours, comme sous la restauration, considère le système représentatif comme une superstition mo- derne à laquelle le peuple est attaché , qu'on ne peut non plus lui ravir par la force , mais qu'il est pomv tant facile de rendre innocente en glissanjt sous le*

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nouveaux noms et sous les nouvelles formes, sans que la foule s'en aperçoive , les vieux hommes et les vieilles intentions. Selon la manière de voir de ces gens, celui-là est le plus grand ministre qui p-eut, avec les nouvelles formes constitutionnelles, obtenir les mêmes résultats qu'autrefois avec les formules de l'ancien régime. Villèle était cet idéal des ministres , auquel on n'a pas cependant osé penser alors que Périer fut frappé par la maladie. Pourtant on a eu assez de courage pour s'arrêler un instant à Decazes. Il serait certainement devenu ministre, si la nouvelle cour n'avait pas craint d'être bientôt remplacée par les membres de l'ancienne. On craignit qu'il n'établît avec lui dans le minist<Vo la restauration tout entière. Après Decazes, c/est Guizot qu'on a eu particuliè- ment en vue. Mais on dit que, pendant qu'il parlait chaleureusement au roi qui lui offrait un portefeuille, il ressentit tout d'un coup les symptômes du choléra et se sauva en abrégeant son discours. C'est alors que commencèrent les négociations avec Dupin, qu'on avait toujours considéré comme le successeur de Périer et auquel on attribue beaucoup de force et de courage. Mais elles échouèrent, parce que Diipin ne pouvait consentir à s'arranger de beaucoup de restric-

DF. LA FRANCE. 157

Kods gênantes qui s'appliquaient à la présidence da conseil. Il existe en effet, à l'égard de ce .poste , quel- ques circonstances particulières. Le roi a pri? souvent pour lui-même cette présidence, surtout au commen- cement de son règne. Ce fut toujours un embarras fatal aux ministres et qui causa la plus grande partie des mésintelligences d'alors. Périer seul avait su se sous- traire à de pareils empiétements et retirer ainsi les ail'a ires à la trop grande influence de la cour, qui, sous tous les gouvernements, conduit les rois. Aussi dit-on que la nouvelle de la maladie de Périer n'a pas été désagréable à tous les habitués des Tuileries. Le roi parut alors justifié quand il reprit la présidence du conseil. Mais quand cet arrangement provisoire devint public, il s'éleva dans les salons et dans les journaux la polémique la plus passionnée sur la ques- tion de savoir si le roi avait le droit de présider le conseil.

On mit à jour en cette occasion beaucoup d'esprit ne chicane et plus d'ignorance encore. Alors tout ce monde répéta ce qu'il n'avait ouï dire g'i'à moitié et nullement compris, et tout cela devint un bavardage bouillonnant et intarissable. Les idées posées par la plu- pari des journaux ne furent pas de la nature la plus

158 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

brillante. Le National seul se distingua. On sortit du fourreau la vieille formule de combat : Le roi règne, mais ne gouverne pas, dont on s'était servi dans les derniers temps de la restauration. Les trois hommes et demi qui s'occupaient alors de politique en Alle- magne, traduisirent, si je ne me trompe, cet axiome par les mots : Der kœnig herrscht, aber er regiert nicht. Je n'approuve cependant pas le mot herrschen, qui porte , selon moi , une couleur d'absolutisme. Et pourtant , cette maxime formulée par le génie poli- tique deThiers,a été acceptée pour bien établir la différence entre les deux pouvoirs absolu et consti- tutionnel.

En quoi consiste cette différence? Quiconque est de cœur pur en politique osera aussi discuter de la ma- nière la plus précise cette question au delà du Rhin. C'est en voulant la tourner qu'on a prêté secours d'un côté au plus audacieux jacobinisme , et de l'autre à la servilité la plus lâche.

Comme la théorie de l'absolutisme , à partir du méprisable mais savant Salmasius, en descendant jusqu'à M. Jarke, qui n'est pas savant, a été presque toujours soutenue par des écrivains décriés , la mau- vaise réputation des avocats a compromis au delà de

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toute mesure la cause elle-même. Quiconque tient à i honneur de son nom, n'ose défendre ouvertement cette théorie , alors même qu'il la tiendrait pour ex- cellente dans sa conviction intime. Et cependant, la doctrine du pouvoir absolu est aussi honnête, aussi soutenante que toute autre opinion politique. Rien n'est plus absurde que de confondre, comme on le fait si souvent aujourd'hui, l'absolutisme avec le des- potisme. Le despote agit arbitrairement et selon son caprice; ie prince absolu, d'après ses lumières et le sentiment de son devoir. Le caractère de la puissance d'un roi absolu consiste en ce que tout dans l'État se fait par sa volonté particulière. Mais comme il est peu d'hommes qui aient une volonté particulière, que la plupart au contraire ne veulent, sans s'en douter, que ce que veut leur entourage, c'est d'ordinaire l'entourage qui règne à la place des rois absolus. C'est ce que nous nommons cour, et ce sont ainsi les courtisans qui régnent dans celles des monarchies ?.î'rfolues, les princes ne sont pas de nature trop rétive, et par cela même, pas inaccessibles à Pin- fluence extérieure. L'art des cours consiste à endurcir ies rois de cœur tendre, de telle sorte qu'ils devien- nent une massue dans la main des courtisans, et à

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apprivoiser les rois farouches , de manière à ce qu'ils se prêtent volontiers à tous les jeux, à toutes les atti- tudes, à toutes les actions, comme les lions de M. Martin. Hélas ! comme celui-ci sait dompter le roi fdes animaux en l'initiant la nuit d'une main furtive aux vices des hommes , pour le retrouver au jour affaibli et docile; ainsi les courtisans ont l'art de dompter par des plaisirs énervants plus d'un roi de! hommes, quand il est trop sauvage et trop ombra- geux, et ils le dominent par des maîtresses, des cui- siniers, des comédiens, de voluptueuse musique, des danses, par toutes les ivresses des sens. Les princes absolus ne sont que trop souvent les esclaves les plus dépendants de leur entourage , et si l'on pouvait ouïr la voix de ceux que l'opinion publique juge avec le plus de haine , on serait peut-être touché en entendant leurs justes plaintes et la révélation d& ces secrets inouïs de séduction, de cet affligeant pervertissemont des plus beaux sentiments de l'homme. Il y a d'ail- leurs dans le pouvoir illimité une si effrayante puis- sance de tentations coupables, que des hommes d'une nature privilégiée peuvent seuls y résister. Celui qui n'est soumis à aucune loi est privé de l'arme défensive la plus salutaire; car les lois sont

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faites pour nous protéger, non-seulement contre les autres, mais aussi contre nous-mêmes. Aussi la croyance que leur pouvoit vient de Dieu est-elle, non- seulement pardonnable , mais même nécessaire aux souverains absolus. Sans une telle foi, ils seraient les plus malheureux des hommes, eux qui, sans être plus que des hommes , se seraient exposés à des tenta- tions et à «ne responsabilité mille fois plus qu'humaine. C'est cette foi à un mandat divin qui donna aux rois absolus que nous admirons dans l'histoire une gran- deur imposante à laquelle ne s'élèvera jamais la royauté moderne. Ils étaient des médiateurs célestes ; il leur fallait quelquefois expier les crimes de leurs peuples; ils étaient victimes et sacrificateurs tout en- semble; ils étaient sacrés, sacer, dans le sens antique de la consécration delà mort. Ainsi nous voyons des rois de l'antiquité qui, dans des temps de peste, donnent leur propre sang comme expiation en faveur de leurs peuples, ou considèrent les calamités pu- bliques comme une punition de leurs propres fautes. Encore aujourd'hui, quand une éclipse de soleil arrive en Chine , l'empereur s'effraie et recherche s'il n'aurait pas appelé par quelque péché cet assom- brissement général, et il fait pénitence pour quâ

'(J^ ŒUVRES DE HEWr.T HEINE.

le ciel lui rende sa lumière ainsi qu'à ses sujets. Chez les peuples l'absolutisme règne encore avec toute cette sainte rigueur, ainsi que nous le voyons chez les voisins des Chinois , depuis leur frontière nord- ouest jusqu'à l'Elbe , il serait blâmable de prêcher la doctrine des constitutions représentatives, mais il le serait autant de professer l'absolutisme dans la plus grande partie du reste de l'Europe, la foi au droit divin est éteinte chez les princes et chez les peuples.

En faisant consister le caractère essentiel de l'abso- lutisme en ce que , dans la monarchie absolue, c'est la volonté privée du prince qui gouverne, j'établis le caractère de la monarchie constitutionnelle d'autant plus facilement en disant : Celle-ci diffère de celle-là, parce que l'institution y remplace la volonté particu- lière du monarque. Au lieu de cette volonté qui peut être facilement égarée, nous voyons ici une institution, un système de principes politiques immuables. Le roi est une sorte de personne morale dans le sens qu'at- tache le droit à ce mot, et il obéit beaucoup moins aux passions individuelles de son entourage qu'aux besoins de son peuple : il n'agit plus d'après les dé- sirs effrénés d'une cour, mais en vertu de lois bien établies. C'est pourquoi, dans tous les pays, les cour-

Dl LA FRANGE. 403

tisans ont toujours été les ennemis secrets ou déclares du système constitutionnel. Ce système a tué lèftï puissance millénaire par ce profond et ingénieux mé- canisme qui fait que le roi ne représente que l'idée du pouvoir, qu'il peut à la vérité choisir ses ministres, mais que ce sont eux qui gouvernent et non lui, et que, d'ailleurs, ils ne peuvent gouverner qu"aus;i longtemps qu'ils le font dans le sens de la majorité des représentants de la nation, parce que ceux-ci peuvent leur refuser les moyens de gouvernement c'est-à-dire les impôts. Par cela seul que le roi ne gouverne pas par lui-même , le mécontentement du. peuple , en cas de mauvaise administration , ne pêtîi monter jusqu'à lui. Seulement, dans les États con- stitutionnels, il arrive alors que le roi choisit d'autres ministres plus populaires , dont on peut attendre un meilleur gouvernement; tandis que, dans les États absolus la volonté même du roi gouverne, celui-ci est immédiatement atteint par la colère du peuple, qui n'a d'autre ressource que de bouleverser l'État. Par cela seul que le roi ne gouverne pas s le salut de l'État est indépendant de sa personnalité et ne peut être mis en danger par un hasard de caractère , par la première passion trop sublime ou ignoble, et il ac~

J04 ŒUVRES DE HENRI HEINE.

quîert une solidité dont les anciens philosophes poli- tiques n'avaient aucun pressentiment

Le roi , ne gouvernant pas , est aussi irresponsable, inviolable, et ses ministres seuls peuvent être ac- cusés, condamnés et punis pour mauvais gouverne- ment. Le commentateur de la constitution anglaise, Blakstone, a commis une erreur quand il a compté l'inviolabilité du roi au nombre de ses privilèges. Cette idée flatte plus un roi qu'elle ne lui sert. Dans les pays du protestantisme politique, les pays