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PARIS. — IMPRIMERIE DE G. KUGELMANN,
13, r.DE DE J.A CRANCE-BATEI.lÈnE, 13.
Les Eau\-rurtis mil ôlé iiiijjrlmCcs | jir MM Dkuttiih ni ?>Hr..i7(\.
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EDMOND ROCHE
POÉSIES
POSTIfUMES
AVEC UNE NOTICE PAR M. VICTOHIRN SARDOU
EAUX-FORTES
PAR MM COROT, DE BAR, HEBST, MICHELIN, GRENAQD
V V ?
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
HUE VIVIENNE . 2 BIS . ET BOULEVARD DES ITALIEMS . 15 A LA LII5RAIRIK NOUVELLE
1863 Bruits de reproduction et lic Iraduulion léseryés.
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NOTICE
EDMO^^ ROCHi:
Qu'il nous soit permis d'abord de remercier les sympathies qui ont si cordialement répondu à notre appel; do toutes celles que nous espérions, aucune n'a fait défaut : merci donc à tous au nom de l'amitié qui peut accomplir enfin la pro- messe faite à une tombe; merci au nom du poète dont la mémoire est consolée, car ce ne sera pas le moindre honneur d'Edmond Roche d'avoir laissé derrière lui tant d'affections et de regrets.
Parmi ceux qui nous ont apporté leur offrande, plusieurs n'ont qu'imparfaitement connu notre ami et ne sont pas entrés dans le secret de cette existence toute de travail et de lutte : c'est pour ceux-là que nous écrivons ces lignes. Le livre que nous publions aujourd'hui leur fera connaî- tre l'artiste : nous allons tâcher de leur faire connaître l'homme.
Edmond Roche naquit à Calais le 20 février 1828. Il y passa les premières années de son en- fance, courant les dunes, gravissant les falaises, vivant avec la mer dans une sorte de mystérieux commerce, s'enivrant de solitude et dehberté;
années heureuses entre toutes, dont le souvenii- Je consolait encore aux plus mauvaises heures de ses plus mauvais jours. Dans ce lointain ho- rizon où Calais lui apparaissait comme un rêve, il retrouvait avec bonheur ses jiremiers jeux, ses premiers travaux, cette grande mer, à la voix douce et profonde, qui avait hercé son enfance. Et quelle joie quand il pouvait s'échapper, ne fût-ce que pour quelques heures, revoir son « cher petit trou natal, » où tout lui était cher en effet! «Je marche au hasard, écrivait-il à un ami, y> tout à coup un cher souvenir d'enfant, resté là » depuis mon départ, m'apparait avec son sou- » rire pur et ses mains tendue? ; il ne se plaint » pas de mon oubli, il n'accuse pas mon indiffé- )> rence ; non, résigné, calme et doux, il me » frappe sur l'épaule et me dit : Je t'attendais »
La fréquentation de la mer imprime à tous ceux qui ont vécu leurs premières années sur ses rives et qui l'ont contemplée de bonne heure avec amour je ne sais quel caractère spécial, et très-reconnaissable pourtant, à leurs traits et sur- tout à leurs regards : c'est une certaine tendresse vague et rêveuse, un peu maladive peut-être, un peu triste, mais pleine de charme. Toute la i)hy- sionomie de Roche est dans ces quelques mots ; un éclair subit de gaîté illuminant tout cela pour disparaître presque aussitôt, et il me semble qu'il revit à nos yeux !
Il vint trop tôt, le jour où il fallut dire adieu à tout cela, et nous le trouvons à quatorze ans
au Conservatoire de musique, dans la classe d'Habeneck, dont il est un des bons élèves. Entre tous les instruments, Roche avait choisi le violon : le violon n'est-il pas en effet l'instru- ment par excellence ? Il a une âme comme l'ar- tiste, une âme qui le comprend et lui répond dans cette langue plus qu'humaine, qui n'est déjà plus de ce monde et qui sait exprimer des senti- ments que nos misérables paroles seraient im- puissantes à traduire I Qu'il se passionne avec Mozart ou se lamente et gronde et se révolte avec Beethoven, le violon ajoute à l'œuvre du maître cette personnalité secrète dont Roche avait si vivement conscience et qui fait de l'interprète un créateur (1). Il ne chantait pas encore, mais son violon chantait pour lui, et c'était le commence- ment de la poésie.
Mais le culte assidu des grandes œuvres de la musique classique ne suffisait qu'aux besoins intellectuels de l'artiste, et notre pauvre ami avait à compter de bonne heure avec les tristes nécessités de la vie matérielle. Son violon sous le bras, il se met courageusement en campagne : ne se trouvera-t-il pas dans quelque théâtre un modeste pupitre à l'orchestre pour un musicien qui a déjà fait ses preuves? Roche n'aspire ni à l'Opéra, ni à l'Opéra-Gomique ; mais on chante au Vaudeville, on chante au Gymnase, dans les comédies de Scribe, de Bavard, de Théaidon, o\
(i) Voir la belle étude sur Stradivarius.
les refrains de Doche ont encore une allure mu- sicale; d'ailleurs Roche demande si peu : de quoi vivre î . . .
Un directeur daigne enfin l'accueillir, et le voilà installé à Torchestre... de la Porte-Saint- Marlin. Quelle chute! Des fugues de Bach, des menuets d'Haydn, des sonates de Mozart, des symx)honies de Beethoven, des sommets radieux de la musique, tomher aux trémolo du mélodrame ! Mais sur ces planches l'attendaient encore des maîtres. C'était la belle époque de l'école mo- derne : Hugo et Dumas régnaient au théâtre avec Georges et Dorval, avec Bocage et Frederick. Un monde de sensations nouvelles se révéla au jeune musicien de l'orchestre. Il avait essayé déjà quelques poésies légères qui, lues chez sa mère, on cercle intime, au coin du feu, lui avaient valu des encouragements et des éloges. Au contact de CCS œuvres vigoureuses vigoureusement rendues, Roche sentit naître et se développer en lui l'ins- tinct de la conception dramatique et cette passion du théâtre qui ne vous lâche jjas, une fois qu'elle vous tient. C'est alors qu'il écrivit les premiers vers de sa tragédie gauloise, Vellcda. Il les écri- vait à l'orchestre même, au choc des émotions qu'éveillait en lui la hcauté du drame ou le jeu du comédien, sous le regard inspirateur de la Muse tragique, qui semblait avoir réservé ces grands artistes pour ces grands poètes. Il nous a bien souvent raconté en riant cette étrange façon rTécrirp,tTdédoul)loment de lui-même qui juxta-
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posait l'écrivain à l'exécutant, sans les embar- rasser ni l'un ni l'autre. L'archet et le crayon se succédaient dans sa main, mais pas une minute n'était perdue pour le travail : tout en jouant, il cherchait la rime, et dès qu'il avait posé le violon sur le pupitre, il griffonnait le vers qu'il venait de trouver. « J'étais chef d'attaque, nous disait- il, et j'avais fini, à force d'habitude, par ne plus entendre de toute une pièce que les répli- ques du violon. J'écrivais dans les intervalles. Le drame que j'avais vu cent fois ne me préoc- cupait plus guère, j'étais tout entier à mes druides et à mes bardes ; tout à coup venait la réplique, mon oreille exercée la saisissait au passage : vite à mon poste, et j'attaquais!.,. Et jamais, ajoutait-il, je ne manquais la ré- plique. »
Avec cet emploi le soir au théâtre, il cumulait, pendant le jour, les fonctions de surnuméraire à l'administration des Douanes ; c'était, on le voit, un cumul peu lucratif et qui lui rendait à peu près impossible tout travail sérieux. Aussi s'empressa-t-il d'abandonner le pupitre du chef d'attaque le jour oà l'administration des Douanes voulut bien l'admettre au nombre des bienheu- reux qui émargent. L'émargement était modeste, mais c'était au moins un peu de loisir, et le loisir c'était le travail. Roche avait, dans ses fonctions administratives, la régularité de l'om- I)loyé classique. Il faisait sa besogne en cons- cif^nce, besogne aride cniro toutes : uiècesà moltrp
en ordre, bordereaux à vérilier, comptes ù éta- blir ; mais le soir, quand il avait secoué la pous- sière du bureau, il redevenait poète ; quelques préludes sur son violon suffisaient pour le ra- mener dans le monde de l'idéal cl du rêve ; il écrivait alors, il écrivait beaucoup, et parfois même fort avant dans la nuit. Une partie des poésies que nous publions date de cette époque. Ce fut d'abord un petit volume, Les Algues (1), écho de ses plus jeunes souvenirs, puis deux études musicales, l'une sur Mozart, l'autre sur Stradivarius ("?). En même temps, il travaillait avec ardeur à sa Velléda, dont les trois [iremiers actes étaient achevés. Il écrivait, pour un an- niversaire de la. naissance de Molière, cette char- mante petite comédie d'une allure si vive et si poétique, qu'il avait appelée d'abord La Comédie des Ombres, et que nous publions sous son titre définitif : La Dernière Fourberie de Scapin. 11 écrivait en outre un drame en prose suivi d'un épilogue en vers, et dont le personnage principal était Bernard Palissy. Peut-être dans la vie de ce héros du travail Roche avait-il voulu person- nifier et sa propre existence et l'existence de tous
(1) Quelques-unes des pièces du volume que nous publions ont été prises pai- nous dans les Algues : la Vague sainte, la Dune, le Phare, le Départ.
(i) C'est pour nous un devoir de rendre hommage aux hom- mes de hien qui ont voulu faciliter à Edmond lîoclie ses pre- miers pas dans la carrière poétique : à M. Geofifroy-Chàteau . il M. Raillard. à M. Vuilliaume. à qui les .\lgues. le Mozart cl le Siradivarius mil du ilc voir le jour.
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ceux qui cherclient, qui souffrent et qui croient. Le travail n'a-t-il pas en effet dans Palssy son plus admirable symbole? L'histoire du travail, qui est l'histoire même de l'humanité, n'a rien à proposer de plus beau que cette foi sereine qui marche droit devant elle à travers les dégoûts et les obstacles, ferme et calme, sûre de son but, l'œil fixé sur l'avenir.
Le jour où je vis Roche pour la première fois, il était triste, rêveur, préoccupé. Evidemment son âme n'était pas toute présente à ce qui se disait autour de lui, et son œil regardait plus loin, là où regardent ceux qui ne veulent plus voir la réalité lugubre. Au nom de Palissy que je pro- nonçai par hasard, je le vis soudain s'animer ; son œil brillait, sa joue se couvrait d'une rougeur subite. Un amant devant qui l'on eût prononcé tout à coup le nom de sa maîtresse n'eût pas tressailli d'une émotion plus soudaine. Or, nous aimions tous deux en même lieu. Moi aussi je m'étais passionné pour le bonhomme dans mes jours de lutte ; moi aussi j'avais ma pièce en vers sur Palissy, reçue à l'Odéon, puis refusée, puis reçue et jamais jouée. Et nous voilà tous deux à causer poterie, et faïence, et vernis, et fondants, et émail blanc, avec le bonheur et la passion de gens qui auraient soufflé le fourneau du grand homme et se seraient avec lui coupé les doigts aux débris de ses fournées. Cette vieille amitié commune nous fit du premier coup vieux amis, et je ne me rappelle pas sans un triste sourire
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que toute l'ambition du pauvre poète, ce jour-là, le rêve de ses rêves, c'était de devenir assez riche pour acheter à quelque vente un de ces beaux plats à anguilles que Palissy a dû faire pour les poètes et qui n'ont jamais été que pour les riches.
Du reste le patronage de Palissy a cela de bon qu'il encourage et fortifie : le moyen de se dé- courager avec un pareil guide I Roche a connu la vie assez âpre pour avoir ses heures d'ébran- lement ; jamais nous ne l'avons vu terrassé ni même abattu. C'était une de ces âmes qui répu- gnent au doute ; de là chez lui cette égalité d'hu- meur et ce fonds de gaîté insouciante que rien ne pouvait épuiser. Il vivait dans l'espoir et se laissait doucement aller aux bonnes inpressions du moment. Un rien le charmait et le touchait; il jouissait de tout comme un enfant, car sa na- ture était restée naïve comme celle des enfants qu'il adorait, en même temps qu'elle était ou- verte aux aspirations les plus généreuses. Sa conversation était comme lui un heureux mé- lange d'enjouement et de gravité : il passait sans effort de la plaisanterie folle à la discussion sé- rieuse, et les nombreux articles écrits par lui dans la presse musicale ont prouvé que, par une exception rare, le critique, chez Roche, était à la hauteur de l'artiste. C'est avec l'autorité de cette double compétence qu'il traitait les grandes ques- tions d'art et de poésie, et avec quelle verve, quelle passion, quel enthousiasme, quel oubli
des misères de riieure présente 1 Comment d'ail- leurs ne les eiit-il pas ouMiées? Aux sympathies ardentes, aux flatteuses prédictions de ses amis venaient se joindre d'éminents suffrages. Un artiste aimé, Got, avait lu en j)iLblic l'étude sur Stradivarius; Sainte-Beuve avait recommandé lui-même la Comédie des Ombres au Théâtre-Fran- çais ; Béranger soutenait le jeune poète de son affection et de ses conseils. Mais les théâtres s'obstinaient à lui fermer leurs portes, et la poésie, en l'an de grâce où nous sommes, res- semble à une monnaie qui n'a plus cours. Et puis Roche n'avait plus à travailler pour lui seul : il venait d'associer à son existence celle de la vaillante femme qui a la douleur de lui survivre ; il lui fallut, tout souffrant de cette vie malsaine du bureau, si contraire à sa poitrine délicate, reprendre l'archet et le violon, non comme les interprètes de l'art, mais comme les instruments du métier, redescendre aux démonstrations ba- nales, aux tyrannies mesquines du professorat vulgaire.
Une fois pourtant, le destin parut se lasser et lui fournir cette chance de salut, presque tou- jours unique dans la vie des artistes, et qu'il faut savoir enfourcher au passage et mener bon. train, sous peine de retomber au fossé. — Un jour que Roche travaillait tristement dans son très lugubre liurcau do l'administration des Douanes, son attention fut éveillée par le bruit d'une discussion assez vivo soulevée à quelques
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pas de là ! — Un nouveau débarqué, un étran- ger, un Allemand, se débattait à grand'peine au ■ milieu de ces mille formalités que l'administra- tion française accumule sous les pas du voya- geur. Roche intervient : l'étranger se nomme Wagner ! Roche s'incline, se met à sa disposition, le garde dans les bureaux, aplanit toutes les dif- ficultés, et quand Wagner le remercie de la peine qu'il lui donne : « Je suis trop heureux, répond Roche, d'avoir obligé un grand artiste. » — «Vous me connaissez?» s'écrie Wagner, surpris de voir son nom si ])ien connu à la Douane fran- çaise. — Roche sourit, et, pour toute réponse, fredonne quelques morceaux du Tannhauser et de Lohengrin. — « Ah ! dit Wagner ravi, c'est un
signe d'heureux présage le premier Parisien
que je rencontre connaît et apprécie ma musi- que. Je vais de ce pas l'écrire à Liszt Mais
nous nous re\ errons. Monsieur.» Et ce disant, il tire de sa malle cinq ou six morceaux de mu- sique, et les présente à Roche avec cette dédi- cace : « A M. Edmond Roche, à la Douane. »
Ce fut là le commencement de leurs relations ; elles devinrent bientôt plus étroites. Wagner ap- portait à Paris sa partition du Tannhauser^ pour laquelle il cherchait un traducteur : Roche était l'homme de ce travail. Très sympathique au génie poétique et musical de Wagner, il avait en outre, aux yeux do ce compositeur exigeant, lo mérite immense d'être rompu à toutes les diffi- cultés de la versification française. La musique
de Wagner est, en effet, d'une précision toute particulière, et l'on peut presque dire que, dans son œuvre, chaque syllabe du texte allemand, écrit par Wagner lui-même, est en communauté de sentiment avec la note qui lui correspond. Il s'agissait, au moyen d'un travail qui ne sacrifiât pas trop l'élégance à l'exactitude, de faire passer dans la traduction française cette étroite con- nexité de la musique et du poème.
La traduction du Tannhauser prit à Roche une année entière du travail le plus assidu, le plus exténuant; il y prodigua ses jours et ses nuits. Il faut l'avoir entendu raconter tout ce que lui fai- sait souffrir l'exigence de ce terrible homme, comme il l'appelait. Le dimanche, jour de repos à la Douane , était naturellement celui que Wagner accaparait pour sa traduction. — Quel congé pour le pauvre Roche ! — « A sept heures, me disait-il, nous étions à la besogne, et ainsi jusqu'à midi, sans répit, sans repos : moi courbé, écrivant, raturant, et cherchant la fameuse syl- labe qui devait correspondre à la fameuse note, sans cesser néanmoins d'avoir le sens commun; lui debout, allant, venant, l'œil ardent, le geste furieux, tapant sur son piano au passage, chan- tant, criant, et me disant toujours : AlleZj allez! — A midi, une heure quelquefois, et souvent deux heures, épuisé, mourant de faim, je laissais tomber ma plume et me sentais sur le point de m'évanouir. — « Ou'avez-vous? me disait Wagner tout surpris. » — « Hélas ! j'ai faiml » — « Oh!
c'est juste, je n'y songeais pas. Eh LienI man- geons un morceau vite, et continuons. » — On mangeait donc un morceau, vite, et le soir venait, et nous surprenait encore, moi anéanti, abruti, la tête en feu, la fièvre aux tempes, à moitié fou de cette poursuite insensée à la recherche des syl- labes les plus baroques... et lui toujours debout, aussi frais qu'à la première heure, allant, A='enant, tapotant son infernal jiiano, et finissant par m'é- pouvanter de, cette grande ombre crochue qui dansait autour de moi aux reflets fantastiques de la lampe, et qui me criait, comme un personnage d'Hoffmann : «.Allez toujours, allez! y) ^ en me cornant aux oreilles des mots cabalistiques et des notes de l'autre monde ! »
Et toutefois, ce labeur assidu et plus pénible Pour lui, chétif, que pour tout autre. Roche l'ac- ceptait avec courage, car derrière cette peine infi- nie, il y avait l'espoir ! Et quel autre à sa place ne se fût pas permis de caresser un beau rêve dont la réalisation semblait si prochaine? Ne te- nait-il pas enfin l'occasion si longtemps attendue? En admettant que le public parisien jugeât sévè- rement l'œuvre de Richard Wagner, le moindre succès auquel cette œuvre pût prétendre était assurémeut un succès de curiosité. Roche atten- dait mieux, mais il ne demandait pas davantage : c'était assez polir attirer la publicité sur son nom, pour fonder sa réputation, sinon de poète, du moins de versiHcateur habile; et si du coup il n'atteignait pas à la gloire, il avait la sécurité. On
sait comment il suffît de trois soirées pour ren- verser toutes ces espérances. Roche n'eut pas même la vaine satisfaction de voir une seule fois son nom sur l'affiche.
Notre ami reçut là un de ces coups qui ne pardonnent pas. Il voulut pourtant continuer la lutte, mais la force lui faisait défaut : on le sen- tait brisé. Vers le milieu da mois de novembre 1861, il éprouva tout à coup une vive douleur à la poitrine, et un flot de sang s'échappa de sa bouche. On crut un moment que l'accident n'au- rait pas de suites. Roche avait repris son travail; il écrivait alors l'Eventail de Suzette : « Est-ce assez Watteau? y> nous disait-il avec un sourire. De nouveaux accidents se manifestèrent. Il prit le lit dans les premiers jours de l'hiver. Le 16 dé- cembre, il avait rendez- vous avec moi ; il essaya de se lever; mais, à peine debout, il dut y renon- cer; il m'écrivit de ne pas l'attendre, et huit jours après il était mort. Il avait trente-quatre ans.
Un dernier mot :
Les amis d'Edmond Roche ont osé croire que la sympathie publique sanctionnerait de sa voix souveraine la haute opinion qu'ils se sont faite de l'œuvre du poète si prématurément frappé. Une telle sanction serait le plus précieux adou- cissement aux regrets laissés par cette noble et chère mémoire.
Nous avons la conviction que leur espérance ne sera pas trompée.
Victorien- SARDOU.
LÉGENDES ET POÈMES
LEGENDES ET POEMES.
L'ÉDAUCIIE
Dans ratp]ior , dî'S Tanljo, est entré le sculpteur. Le voyez-vous pétrir à pleines mains la glaise , Et joyeux , souriant , emporté , l'àme à l'aise , Procéder hardiment comme le Créateur?
11 laisse agir en lui l'esprit inspirateur, Il grandit ou retomhe, il s'anime ou s'apaise: De force et do faiblesse énergi([ue antithèse , L'œuvre fait reculer l'ignorant amateur.
Tandis qu'à critiquer les détails il s'essouffle, L'artiste tout en lièvre, envahi ])ar le souffle, Sent palpiter la vie en ce grossier contour.
4 LEGENDES ET POEMES
Mûres, vous l'éprouvez aussi sa joie immense, Quand vous sentez, la nuit, dansTombre elle silence, Tressaillir on vos lianes le fruit de votre amour I
II
L'enfantement d'une œuvre est un labeur austéro, Plein de chagrins navrants , plein d'efforts ignorés ; Qui sait combien l'artiste au sein de ce mystère Pousse }»arfôis au ciel de cris désespérés?
Il brise du bonheur les liens adorés;
ICgoïsle lutteur, il lutte solitaire;
Egoïste martyr et martj'r volontaire,
Il cache à tous les yeux les jileurs qu'il a pleures!
Prisé par l'action et brisé par le rêve,
Pendant le jour, pendant la nuit, sans paix ni trêve,
11 se recueille, il cherche, il écoute, il pressent;
11 abrège sa vie en ce travail aride ;
Pour lui chaque pensée est le prix d'une ride,
Chaque mot est le prix d'une goutte de sang!
LA VAGUE SAINTE
Et ayant reriTnyé le peuplo, il monla sur la mnr.tagne pour prier; et le soir étant venu, il était là, seul.
Cependant la barque élait agilf'e par les flnts BU milieu de la mer, car le venl était contraiie.
Et à la quatrième veille de la nuit, il vint à eux marchant sur la mer.
[Evangile selon saint Mattkicu.)
Jésus, ayant prié, descendait la montagne Lentement, pas à pas, il rêvait. — La campagne Endormait dans la nuit ses austères grandeurs ; Le ciel noir semblait pris de terreurs instinctives. Par instants, des forêts aux longues perspectives L'éclair illuminait les vagues profondeurs.
6 LEGENDES
Los voix tristes du soir errant, par intervalles Faisaient fuir le silence au Lruit de leurs sanglots ; Le vent impétueux déchaînait ses rafales, Il courbait la forêt et soulevait les flots!
Or, le divin Jésus aux lueurs de l'orage S'avançait solitaire. — Arrivé sur la plage, Il s'arrêta, le front penché, grave, rêvant; Mais tout à coup , surpris il releva la tète : Il entendait malgré les voix de la tempête Ses disciples aimés l'appeler dans le vent.
Car ils étaient en mer, i)erdus au sein des ondes; L'éclair creusait au ciel ses sillons tortueux, L'abime se cabrait, les vagues furibondes. Dans la lirume, gonflaient leurs lianes tumultueux!
« Allons les secourir, dit-il. » —
A ces paroles Les vagues, se dressant orgueilleuses et folles. Envahirent la plage, é])iant son désir; Et secouant au vent son humide crinière, Chacune s'elforçait d'arriver la première, Chacune se disait : « C'est moi qu'il va choisir! »
Toutes, multipliant leurs formes, leurs allures, l'our lixer son regard cherchaient à se grandir; Sur la grève mouvante essayant leurs postures. Connue un troupeau folâtre on les voyait bondir!
ET POEMES 1
Une seule, n'osant briguer l'honneur insigne, Se tenait à l'écart. — Jésus lui lit un signe : « Les humbles sont, dit-il, par mon cœur préférés, « Viens! » — Les autres alors lui livrèrent passage. Et la vague à sa voix vint au bord du rivage, En frissonnant d'amour baiser ses pieds sacrés 1
II
Les disciples pourtant se troublent, s'épouvantent; Ils gouvernent, perdus dans l'horreur de la nuit, Leur barque, dont les flancs ébranlés se lamentent Et dont le mât tremlilant craque et penche avec bruit! Tout est fini. Déjà, la mort, pâle, hagarde. Brise le gouvernail, met la voile en lamlieaux. Puis s'assied à l'avant immolnle, et regarde Les vagues s'entrouvrir comme de froids tombeaux! A l'horizon lointain, rien!... — Tout est solitude. Tout est deuil et terreur sur l'altîmo en courroux! Ils invoquent le Christ, ces hommes au front rude; Aux lueurs de l'orage ils tombent à genoux. Jésus pour les sauver sur la vague s'élance , Dompte des éléments l'homicide transport. Apaise leur fureur, et grâce à sa puissance Fait avancer la barque et reculer la mort !
LEGENDES
III
Je te salue, ù Vagiio sainte! Comme un symbole protecteur, Tes plis ont conservé l'empreinte Des pieds du divin Rédempteur ! A ton pré tu viens siu' la grève. Jamais l'autan ne te soulève ; Quand l'orage au ciel noir se lève, A son courroux tu mets un frein ; La mer à se révolter prête Contient sa fureur inquiète, Quand tu lèves dans la tempête Ton front superbe et souverain 1
Elle a servi de nobles causes, Protégé de saints dévoûments ; Elle a ravi de grandes choses A la fureur des éléments : Quand Colomb, égaré sur l'onde, Interrogeant la nuit profonde, Cherchait en vain le nouveau monde.
ET POEMES
Et (lemandait trois jours encor, On la vit sur la mer douteuse Guider sa nef aventureuse Et bondir superbe et joyeuse. Quand il cria : « Voilà le port!
Invisible à celui qui nie, Toujours de son divin pouvoir Elle a protégé le génie, Elle a protégé le savoir : Quand Gamoëns, l'âme flétrie, Triste, regagnait sa patrie, La mer brisa, daus sa fiu-io , Le vaisseau qui l'avait porté; Elle, dans ce moment suprême, Mit le poète et le poème Sur la rive, où tremblante et blême. Attendait l'Immortalité!
Plus tard, sur l'Océan plus calme que la terre. Quand le Vengeur, Itravant la Hotte d'Angleterre,
Contre trois vaisseaux luttait seul, Au moment où tous prêts pour leur trépas sublime, Les matelots martyrs s'enfonçaient dans l'abîme. On la vit du grand màt franchir la haute cime. Et retomber sur eux comme un vaste linceul!
* 10 LEGENDES ET POEMES
IV
Ilùlas! depuis ce temps on ne l'a point revue, La l'oi u'.i pu toucher nos cœurs lilasés et fiers, L'Espérance en pleurant remonte vers la nue , La Vague sainte habite au plus profond des mers ! Marchons donc, ù croyants, guidés par les étoiles, Attendons sur le bord. — Nous la verrons venir Le jour où voguera vers nous à plernes voiles L'esquif mystérieux ([uï porte l'avenir.
SOIR TRISTE
A JULES MICHELIN.
Le silence s'étend dans l'atmosphère sourde, Les grands arbres muets sont frappés de stupeur, L'horizon rétréci trace une ligne lourde Qui d'instants en instants s'éteint dans la vapeur!.
Au tournant du sentier plein d'un calme trompeur. Voici le Ijûchcron courhé sous sa falourde ; 11 s'arrête un instant, boit un coup à sa gourde, Siffle son chien et passe , insensible à la peur.
Les halliers épineux sous la bise bruissent. Dans le creux des ravins les feuilles s'enfouissent. Les bouleaux alignés dressent leurs spectres blancs,
La nuit des monts lointains ensevelit les fiirmes, Et sur le tronc du saule aux cavités difformes Des hiboux réveillés brillent les yeux sanglants.
L'ENFANT MORT
ALLADE
O savants orgueilleux, votre vaine science Ne peut j)ar ses discours apaiser les douleurs : Il faut avoir soufTert pour calmer la souffrance. Il faut avoir pleuré pour comprendre les pleurs.
« Monfds, mon fils n'est plus, m disait la pauvre mère « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Partagez ma douleur, et Dieu vous bénira. »
Lin médecin entre dans la chaumière,
Vers le berceau s'avance pas à pas :
— « L'enfant est mort, monsieur : quelle misère!
« Pauvre chéri! c'est fini, n'est-ce pas? »
LÉGENDES ET POEMES 13
Et le docteur regarde, hoche la tùte,
S'assure hien que le pouls a cessé;
Sa froide main touche le corps glacé ;
11 lève au ciel sa paupière distraite,
Frappe son front, puis, élevant la voix :
« C'est Lien cela, » dit-il, « fort hien! je vois
« L'effet du mal; j'en découvre la cause. »
11 argumente, il explique la chose
Par Esculapc, Hippocrate et Gallien;
Il décrit tout : le délire, le nllc.
Et sort, disant d'une voix doctorale :
« L'enfant devait mourir ainsi : c'est hien ! »
« ^lonfds, mon fds n'est plus, » disait la pauvre mère; « Larmes, soupirs, haiscrs , rien ne me le rendra; a Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Venez me consoler, et Dieu vous hénirp. » •
Un prêtre alors entre dans la chaumière; En le voyant, la femme accourt vers lui : « L'enfant est mort, monsieur; quelle misère! « Voyez, mon père; il est mort aujourd'hui! » Docteur aussi, d'une espèce tout autre, Pour tous les cas son formulaire est prêt : » Dieu l'a voulu, » dit-il; « d'ailleurs l'apôtre « Dit que la mort ne vaut pas un regret. H Ah ! si l'enfant dès sa première année « N'avait reçu l'eau hénite et le sel, « Son âme alors aurait été damnée a Et descendrait dans l'enfer éternel;
1 ', LÉGENDES ET POEMES
a Mais du Seigneur la grâce tutélairc
» Pour le sauver permit qu'il fût chrétien :
i( Au paradis l'introduira Saint-Pierre;
« L'enfant est mort baptisé : c'est fort bien! »
rt Mon fds , mon fils n'est plus , » disait la pauvre mère ; « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Je suis seule à pleurer près du lit mortuaire : « Venez me consoler, et Dieu vous bénira. »
Un mendiant entre dans la chaumière. Voit l'enfant mort.... il s'arrête soudain, Et vers le seuil fait deux pas en arrière , Honteux, confus d'avoir tendu la main. — « Restez, restez, » dit la mère qui pleure ; « Le pain du pauvre est toujours de côté : « Le désespoir entre dans ma demeure, « Mais il n'a pas chassé la charité ! « Quoi! vouspleurez'?»—» Que madame pardonne! ((. Pauvre petit! hélas! je l'aimais tant! « Quand chaque jour il me faisait l'aumône, « Je l'embrassais et m'en allais content.... « Je ne pars plus ; un saint devoir m'engage ; ■ « Vous soulagiez mes besoins chaque jour : « Comme le pain, la douleur se partage : a Mon cœur mo dit : reste, c'est à ton tour! »
« Mon fils , mon fds n'est plus . » disait la pauvre mère ; « Larmes, soupirs, baisers, rien ne me le rendra; « Mais vous avez pleuré près du lit mortuaire, « Vous m'avez consolée . et Dieu vou.; bénira ! »
STRADIVAPilUS
A M. F. HAILLARD.
L'atelier était vaste et calme. — Le vieux niaitre , Aussitôt que le jour venait à reparaître, Entrait, et, revêtant son tablier de peau. S'asseyait gravement sur Tanlique escabeau. A l'heure où la jeunesse indolente sommeille, Il contemplait, pensif, l'ouvrage de la veille. Le coq chantait au loin. — Et la lumicre entrait Joyeuse; et le rayon, décoché comme un trait. Aux flancs des instruments posait des teintes blondct L'air les enveloppait, les baignait de ses ondes. Et c'était un murmure indicible et profond Qui des lourds établis montait jusqu'au plafond; Et luths et violons, violes et mandores, Aux ondulations de ces vagues sonores
S'éveillaient, palpitaient et se parlaient entre eux C'était comme un soupir tendre et mystérieux Qui flottait et passait, subtil, insaisissable. Des fibres du sapin aux veines de l'érable ; Et l'austère vieillard souriait à ce bruit, Et tourné vers le jour, regardait si la nuit Au vernis souple et fin avait été propice. Il jirenait un compas, mesurait une éclissc , Ernjipait du doigt la table, ou du manche tigré Caressait le contour. — Ou son œil inspiré, Crandi par la recherche , affermi j)ar les luttes. Suivait complaisamment la courbe des volutes. Puis, après ce moment de rêve, l'action Reprenait. — Calme et sans préoccupation. Le vieillard, pour finir son œuvre commencée. Se liâtait de la main comme de la pensée. Ce modeste savant, cet artiste accompli. Dont le nom immortel a surmonté l'oubli , Que le temps a grandi, que la gloire couronne, C'était Stradivarius, le luthier de Crémone.
II
O Eiaître, quand ta main dessinait fermement L'harmonieux contour du divin instrument. Quand tu déterminais cette forme immortelle Qui réunit la grâce et la puissance en elle.
ET POKMES 17
Quand tu civois enfin à l'égal du plus grand,
Quand l'rrable sonore et le sapin vibrant
S'unissaient, s'abaissaient en courbes adoucies,
Par l'acier de l'outil savamment amincies.
Quand l'éclatant vernis couvrait leurs lianes zébrés
De sa p;*ite fluide aux reflets empourprés
Où semble résider une éternelle flamme,
Tu complétais ton œuvre en lui donnant une ame.
La matière vivait une seconde fois.
Car érable et sapin ^ jadis, au fond des bois,
Avaient déjcà vécu. — Sous leurs rudes écorccs
La sève répandait ses incessantes forces,
Et tous deux écoutaient, graves et recueillis,
Les chansons du ruisseau, les plaintes du taillis.
Sous leur ombre propice et pleine de mystère.
Deux cœurs avaient l)attu d'un amour solitaire;
Sous leur feuillage vert, au printemps réunis.
Les oiseaux confiants avaient bâti leurs nids,
(L'arbre en sait plus que nous, orgueilleux que nous somme.-
Sur l'amour des oiseaux et sur l'amour des hommes!)
La tempête, en grondant au sein des cieux troublés,
Do leurs rameaux tordus, de leurs troncs ébranlés
Avait tiré des sons terribles et sauvages ;
Ils avaient pris leur part au concert des orages.
Et sur la haute cime avaient rêvé souvent,
Balancés par la brise ou courbés par le vent.
Aussi quand l'instrument sous l'archet qui l'oppresse Sanglote de douleur, palpite de tendresse.
18 LEGENDES
Quand l'uragc des sons, comme un rapide essaim, Roule, se préciiilte et jaillit de son sein; Quand l'altiùre ])uisHanee en «'augmentant encore Fait éclater en lui la temi)ète sonore , L'artiste peut créer tout un monde à venir, Mais l'instrument ne fait que se ressouvenir.
III
Oh! quand tu travaillais, soutenu par (on zèle
Pendant près de quatre-vingts ans, Qu.'ind à l'âpre labour tu demeurais fidèle.
Le chef blanchi, les doigts tremblants, Ce n'était pas, ù maître! un appât mercantile,
Méprisable et désbonorant ; Non! ton siècle déjà te proclamait liabile ,
Et tu disais : « Je serai grand. « Mes instruments vivront, et leurs voix inspirées
« Rediront le nom du vieillard, << Et l'on saura mes jours, mes veilles consacrées
« A servir l'avenir et l'art. (( Ils seront respectés, environnés do g-oire,
" Gomme un mystérieux trésor, u Comme le vase saint, le mystique ciboire,
" Qui contient Dieu dans ses flancs d'or! «
ET POEMES
lY
Ilolas ! Maitro, le temple est on proie aux impics; On y vuit s'asscm].)ler les goules accroupies; Les vampires hideux, les démons do la nuit, Ont fait du tahernaclc un ignoble réduit. La sainte Musc en pleurs de ces lieux est chassée, La matière croupit où ])lanait la pensée; Comme les vases d'or, au sabbat profanés, Sentent sur leurs contours l'ongle impur des damnés , Tes instruments, créés pour des fonctions saintes, D'afîrcux profanateurs suliissent les étreintes ! L'art a cédé le pas aux procédés brutaux; Les antiques trépieds font jilace aux vils tréteaux, Au nid du rossignol, le vil corbeau croasse, 'Et le sourire meurt, vaincu p;u' la grimace; L'heure de décadence au ciel a retenti. Maître Stradivarius, ton rêve avait menti!
Il est piissé, ce temps des études sacrées. Où sous l'archet divin, les notes inspirées
20 LKOENDKS
Jaillissaient, ot, du rhythmccntr'ouvant les réseaux; Se berrniont sous le ciel comme de gais oiseaux; Où les larmes parlaient à l'âme, où leurs voix pures, Comme unbaumemagique, endormaiontlesblessures; Où les chants relevaient par leurs seules vertus Los esprits accablés et les cœurs abattus; Où l'artiste, grandi par sa mission sainte, Paraissait à la foule, au milieu de l'enceinte. Apportant comme un fds d'Apollon, dieu du jour, La lumière, la foi, l'espérance et l'amour! Aujourd'hui c'est à qui, raillant l'art et son culte, Aux maîtres vénérés prodiguera l'insulte ; C'est à qui, du vulgaire épais cherchant l'appui. Au lieu de l'élever, descendra jusqu'à lui. Sur l'instrument formé dans un divin mystère Pour enlever l'esprit aux choses de la terre, L'agilité des doigts succède aux chants du cœur, L'artiste est seul, la foule attire le jongleur; L'impudique Lais a détrôné Diane , La vierge a reculé devant la courtisane, Et, sonnant à tous vents son hallali brutal, Le matérialisme a tué l'idéal I
YI
Rehgion de l'art, forte, calme, ingénue. Sainte simplicité, qu'es-tu donc devenue?
ET POEMES ^
Tu n'es que lettre morte, et l'ombre de l'oubli S'amoncelle et s'étend sur ton astre pâli : Ils te font en riant subir l'affront suprême, Ta prière se change eu un impur blasphème , Misérables 1 ~ Hélas I cet instrument vainqueur, Dont la noble voix chanta à l'unisson du cœur, Dont la sonorité, pour prendre son issue, Fait vibrer les parois de la poitrine émue , Qui respire , qui parle, et qui pour les douleurs A des cris de tendresse et des trésors de pleurs ; Des fières passions ce sublime interprète, Ce frère, cet ami, ce penseur, ce poète, Qui charmait notre vie et qui nous consolait, Ce noble conlidcnt, on en fait un valet! Oh! l'indignation m'emporte et me soulève ! Et maintenant, dis-moi.', qu'est devenu ton rùve. Maître? — et que penses-tu du jongleur effronté? Oh! si tu le pouvais, justement irrité. On te verrait bientôt, pour punir le manœuvre, Arracher de ses mains ton violon, Ion œuvre. De sa vile sueur encor tout imprégné, Et le pulvériser sous ton pied indigné.
VII
Ne vaudrait-il pas mieux le briser cumme verre. Piétiner ses débris et rompre le mystère
22 ^ LEdENDES
Enfomiô dans ses lianes divins, que de le voir
Aux mains des renégats qui l'ont on leur pouvoir,
Du docte charlatan qui jugo et qui professe ,
De l'ignorant borné gonflé de sa richesse?
Mais console-toi. Maître; il en existe encor
Que les artistes purs gardent comme un trésor,
Et dont la noble voix, pénétrante et céleste,
Contre le mauvais goût se déchaîne et proteste.
0 vous, hommes choisis, cœurs fiers, fronts inspirés.
Défenseurs et gardiens dos préceptes sacrés.
Vous qui savez créer on restant interprètes.
Comme les grands acteurs dans l'œuvre des poètes,
Qui des maîtres gardez le dépôt respecté.
Et (jui perpétuez leur immortalité.
Conservez, pour servir vos efforts et les nôtres,
Ces instruments puissants, ces" instruments apôtres,
Du luthier de Crémone enfants harmonieux.
En vain un siècle entier s'appesantit sur eux,
Ils ont encor leur sève et leurs verdeurs premières ,
Leurs timbres argentins, leurs sonorités fières;
Ils épanchent encor la joie et les sanglots.
Comme un vin généreux qu'on verse à larges flots.
Contre votre poitrine ébranlée et ravie,
Vivant de votre cœur, vivant de votre vie,
L'archet fora viliror d'un éclat sans pareil
Leurs voix qui sommeillaient dans l'espoir du réveil,
Leurs voix qui n'ont chanté que l'art pur et la gloire.
Qui vous disent: Courage, et vous criront: Victoire;
Leurs voix que rien ne peut éteindre ni ternir.
Jeunes dans le passé comme dans l'avenir.
ET niEMES
Et là-haut, dans le ciel calme de l'harmonie, Se reposant en Dieu des labeurs du génie, Ilayden, Mcndclssohn, Mozart et Beethoven, Ainsi que les héros des bardes de Morven, Flottant dans l'infini sur des chars de nuapes. Graves et recueillis, recevront vos hommages, Et vers le grand luthier, leur interprète aussi , S'avanceront disant : Stradivarius, merci!
LES CORDES ET L'ARCHET
A EDOUARD LALO.
Sur un Stradivarius, quatre cordes nouvelles
Gémissaient de leur triste sort : « Nous souffrons, ô mes sœurs, des tortures cruelles <f Sur ce dur chevalet, sombre instrument de mort; <( Ces chevilles d'ébène en leurs trous enfoncées
« Nous tiennent enlacées; « Mais ce qui vient encore augmenter nos chagrins, « C'est de voir cet archet flexible, dont les crins
« Enduits d'impure colophane, « Vont mordre sans pitié notre corps diaphane. » Ainsi s'exprime une d'elles.
Soudain, L'archet qu'elle maudit est saisi par la main D'un virtuose habile; Guidé par son l^ras agile.
LEGENDES ET TOEMES 25
Majestueux, grave, tendre, emporti', Il s'élance, il bondit avec légèreté,
Et fait jaillir des cordes qu'il oppresse La mélodie enchanteresse. » Ohl dit la dédaigneuse, en son ravissement, 0 Au gré de tes transports prolonge mon tourment.
(c De mon destin je suis ravie : Que me fait la douleur? Tu m'as donné la vie ! »
Quand la fatalité semble vous terrasser, Penseurs, levez le front. — C'est Dieu qui fait passer, Pour que l'idée en vous se ranime et s'entlamme. L'archet de la douleur sur les cordes de l'àme.
LA FOLIE DU MAITRE CHANTEUR
LlCGKNDF,
Pauvre Maître cliantcur, hélas! pauvre poète, La folie a troublé ses chants harmonieux, Le mal coupe un sillon sur son front soucieux", Sa noble voix se tait et sa harpe est muette!
Sous les pieds de la vierge, au-dessus de l'autel Le prctre a suspendu l'instrument inutile. Et là, chaque malin, traînnut son corps débile. Portant le lourd fardeau d'un désespoir mortel, Le pauvre fou parr.it. — La foule recueillie S'écarlo à son aspect, et lui, triste, hagard, ElTouillant une fleur qu'aux champs il a cueillie Sur sa harpe muette attache un long regard.
LEiiENDES ET rOE.MES 27
Chacun domamlc à Diou la fin de ce dùlirc , L"cncens embaume l'aii', l'orgue chante et soupire , Mais l'insensé demeure immobile, interdit, Triste. Et la foule émue en s'éloignant se dit :
Pauvre Maître chanteui-, hélas! ])auvre i)oète, Sa noble voix se tait et sa harpe est muette.
II
Il reste seul au tcmiile et demeure longtemps Sombre, contemplatif. L'air par tièdes boutl'ées Souffle sous les arceaux les parfums du printemps; Les brises du matin, comme des doigts de fées, Eveillent sur la harpe un accord caressant. Pur comme un souvenir. — Quelquefois en passant Les oiseaux babillards, les vives hirondelles Sur l'instrument muet font palpiter leurs ailes, Et disent en leurs chants si simples et si doux : « Frère! le ciel est pur, viens chanter avec nous! » Mais le pauvre martyr, en proie à la démence, Articule à demi des mots désespérés; Ses yeux roulent des pleurs, son accès recommence, Et ses sanglots font fuir les oiseaux effarés.
Pauvre Maître chanteur, hélas! jiauvre poète , ,Sa noble voix se tait et sa harpe est muette.
LEGENDES
III
Lorsque le vent du t--oir fait se pencher les blés.
Les laboureurs hiilés, les brunes moissonneuses,
Sous le chêne ombrageux en groupes rassemblés.
Eveillent les échos par leurs chansons joyeuses.
Quand du Maître chanteur on redit les refrains.
Il se calme. Son front, ilétri par les chagrins,
S'éclaircit. Une joie aimable et fugitive
Illumine un moment sa figure pensive;
11 semble moins souffrir et sourit quelquefois.
Or, le comte Manfred, observant qu'il oublie,
Au souvenir des airs qu'il créait autrefois,
Le tourment inconnu qui causa sa folie,
Dit : « Celle qui saura, par un de ses refrains,
« Le guérir en donnant l'essor à ses chagrins,
« Devant tous, devant Dieu, sera sa fiancée;
« S'il ressaisit sa harpe auprès de lui placée,
« Si sa main ranimée on fait jaillir l'accord,
« Si sa voix rompt enfin ce douloureux silence,
(t L'habile charmeresse aura pour récompense
't Mon anneau de rubis et deux cents florins d'or! »
ET POÈMES.
IV
La foule est rassemblée au tem])]e. On fait silence. Yers le Maître chanteur Isabelle s'avance : Déjà la blonde enfant au front rose, aux yeux clairs, D'un triomphe certain a savouré l'ivresse; Sa voix fraîche, à l'accent doux comme une caresse, S'élève pure dans les airs :
Les lys vers l'abeille amoureuse.
Aventureuse, Au matin se penchent tremblants.
Les grands lys blancs! Et la rose que fait éclore
La pâle aurore, Pour s'attirer un doux larcin
Ouvre son sein ; Poète dont l'esprit sommeiUo,
Divine abeille, Cesse le rêve de ton cœur :
Je suis la fleur, La fleur nouvelle qui se penche.
Timide et l)]anche. Sur mon front pur, oh ! viens poser
Ton doux baiser;
30 LEGENDES
Du lys dans mon âme on découvre
La pureté, Et de la rose qui s'entrouvre
J'ai la ])cauté !
Elle se tut. Chacun regardait le poète,... Il rêvait, appuyé sur sa harpe muette.
IsaJjelle sortit, et Berthe s'avança, La ])rune jeune fdlc aux regards pleins de flamme ; Sa voix mâle exprimait tout l'espoir de son âme , Et chacun tressaillit lorsqu'elle commença :
La gloire est ta sœur, ô poète!
Lorsque tu passes triomphant,
Devant toi se courbe la tète
Du vieillard comme de l'enfant.
Les immensités étoilées
A peine osent te contenir ;
A tes regards sont dévoilées
Les profondeurs de l'avenir!
Viens! viens! Les baisers de mes lèvres
Cicatriseront tes douleurs.
Et do tes délirantes fijvres
Sauront effacer les pâleurs;
ET POEMES.
Hâte-toi de penser, d'écrire; A ton œuvre de chaque jour J'applaudirai de mon sourire, J'applaudirai de mon amour! J'arracherai, soumise et bonne. Pendant ton immortel labeur. Chaque épine de ta couronne Et chaque doute de ton cœur !
Elle se tut. Chacun regardait le poète.... Il rêvait, appuyé sur sa harpe muette.
VI
Bcrthc sortit. Alors on vit venir Stella, Pauvre enfant que toujours le chanteur consola : La pitié sur le front, les pleurs à la prunelle; Si digne en son maintien, si touchante, si belle, Que la foule eut espoir et dit : écoutons-la :
0 mon appui, mon noble frère ,
Tu me donnas ton amitié,
Quand tous jetaient à ma misère
Le superflu de leur pitié.
Que te fait l'amour, triste chaîne
Aux anneaux brisés par le temps,
Et la gloire, espérance vaine
Des beaux jours de ton beau printemps';
32 LEr,E>"DES
Pour que du passé la lumière Dissipe la nuit de ton cœur, Je vais te parler de ta mère, Je vais te chanter la douleur.
C'est là ta muse inspiratrice : Elle dicta tes premiers sons ; Hélas ! ce fut notre nourrice : Aussi nous nous reconnaissons. Nos lèvres à son sein aride En môme temps vinrent puiser. Nos fronts portent la même ride. Que traça le même baiser. J'ai souflert comme toi, mon frère; Vois mes larmes, vois ma pâleur. Et rappelle-toi notre mère, Et rappelle-toi la douleur!
Elle se tut. Chacun regardait le poète. . . 11 pleurait, appuyé sur sa harpe muette.
VII
Il pleurait, et déjà sur les cordes ses doigts Erraient, cherchant l'accord et les notes voilées Qui peignent les sanglots des âmes désolées. L'instrument ranimé vibre enfin, et la voix
ET POEMES. 33
Tremblante du poète, à la foule attentive Achève de l'enfant la ballade plaintive.
Ce baiser pour St( lia valut bien plus encor Qu'un anneau de rubis et deux cents florins d'or.
JOUR DE FETE
A MADAME L. It.
On a pour co grand jour dégarni les corljoilles, Ravagi'i les Ijosqucls, elleuillé les baissons; L'l)a])ile jardinier a créé dos merveilles; Y(jlre cliillre se lit sur tous les écussons.
Des lèvres des enfants, les baisers, les chansons, S'élancent à l'envi, comme un essaim d'abeilles; Votre doux nom résonne à toutes les oreilles, Et les cœurs et les voix forment leurs unissons.
Les fleurs ont les parfums que l'amitié leur prête.
Et de môme, les chants inspirés du poète
Ont un sens qu un seul cœur sait parfois délinir;
Allez donc, ù mes vers, et que Dieu vous protège ! Passez comme le vent, fondez comme la neige. Mais laissez dans son âme un seul mot : Souvenir!
PROMENADE
Sur CCS longs boulevards, calmes, silencieux, Nous marchions pas à pas. Ma maîtresse adorée Levait son doux regard vers la voûte azurée; Moi, j'oubliais le ciel, en regardant ses yeux!
Et je voyais flotter sur ses longs cils soyeux Une lumière vague, et la courbe dorée Des bandeaux encadrant son front harmonieux D'une pure auréole était comme entourée.
Vous étiez belle ainsi : souriante, pensive.
Votre main dans ma main. — Votre voix exjiansive
Disait ces mots connus qui sont nouveaux tnujour!
Enfant, notre union cesse d'être un mystère; Le secret de ton creur, tu no peux plus le taire: Pas une étoile au ciel n'ignore notre amour!
A NICOLAS FLAMEL
Que vois-je? Del'orl ce jaun;, brillant et précieux mêlai. (SiiAKESPCAnE. — {Timon d'Athènes.)
O Nicolas Flamel! dùscrle le tombeau,
Alchimiste puissant, ravive le fourneau;
Hàte-tûi, l'heure presse. Alimente la llamme.
Excite le brasier du souffle de ton âme.
Trace sur le creuset l'emblème consacré ,
A nous, transmutatcur ! vieux maître en l'art sacré,
Daigne nous révéler la savante manœuvre ;
Le dix-neuvième siècle a foi dans le grand œuvre.
Tu le verras ici confondre, désunir
A ton gré le passé, le présent, l'avenir;
Viens, maître! —Le charbon s'amoncèle dans l'àtre;
Sûuflleur impatient, avide, opiniâtre,
Dans ton sombre réduit, dès longtemps délaissé.
Ce siècle essaie encor ton labeur insensé.
I.KG IvNDES ET POHMHS ?,1
Ses robustes poumons sous la large iHUipelle Savent entretenir une tlammo éternelle; Heparde-lc, peuelié sur le métal qui boni : Il t'invoque, il t'attend: — Allons, l'ianiel. debout!
II
Quitte des trépassés la lugubre demeure, L'instant du grand travail est venu. Voiei l'iieure Où l'bomme, dévoré par son activité. Emplit de ses rumiuirs l'orgueilleuse cité, L'heure où h\ mouvement arrêté rerommenee, L'heure où l'essaim perdu dans cette ruche immense Se disperse, et cherchant sa route par les airs Au seul bruit de son vol réveille l'univers! L'esprit des temps nouveaux accomplit des merveilles L'homme use tous ses jours, use toutes ses veilles Pour atteindre le but par toi longtemps chei'ché ; En rampant, dans la. nuit, sans cesse il a marché : Salomon, Zoroaslre et les maîtres antiques, Guillaume, Averroës, ces fervents hermétiques, Retrouveraient ici tous les initiés Parcourant les chemins où saignèrent leurs pieds; Paracelse, avec l'or conjurant l'agonie. Entendrait mille voix acclamer son génie, Et pour vider la coupe, objet de tous leurs vœux-, ^'err^it surgir encore un peuple de lépreux I
38 LÉGENDES
La nuit a replié son voile léthargique;
De Méphistophélès prends le manteau magique,
Viens, Flamel ! Entends-tu cet orage de cris
Qui monte jusqu'à nous en grondant : c'est Paris!
Là, chaque cerveau pense à trouver le problème :
Qu'importent les moyens quand le Lut est le même?
Tu veux voir le creuset: regarde? le voilà;
Le travail s'accomplit : les chercheurs d'or sont là !
m
Car je n'appelle pas de ce titre sublime Ceux qui, bravant des mers le redoutable abîme. Alléchés par l'appât du gain, sous d'autres cieux Vont dérober au sol le métal précieux; Émigrants hasardeux, mercenaires avides, Qui vers la lin du jour, exténués, livides, Revenant au logis, jiour apaiser leur faim, Changent un morceau d'or contre un morceau de pain! Laissons l'outil brutal, bouleversant la terre, Fouiller péniblement le dépôt aurifère ; Laissons scruter le lit du fleuve, et sous le choc De la pioche de fer raisonner le vieux roc; Laissons à leur métier ces orpailleurs vulgaires: Ils peuvent s'enrichir, on no s'en émeut guères ;
ET POEMES.
L'un d'eux sèmerait l'or qu'il a pris, sur ses pas L'alchimiste en haillons ne se baisserait pas, Dût-il le lendemain expirer de misère : Qu'importe le métal qu'on dérobe à la terre? Franklin au ciel jaloux a su ravir le feu : Gomme lui, nous voulons arracher l'or à Dieu !
IV
Paris soutient la lutte avec la Providence ; C'est là que le chercheur désagrège ou condense Les éléments impurs, mystérieux, épars , Vers ce creuset humain venus de toutes parts, Travail qu'on ne saurait tenter hors de ce gouffre Où grandit ce qui pense , où rampe ce qui souffre , Où l'immense Babel a pu se redresser En défiant le ciel d'oser la ronvorsor!
L'air qu'on respii'o ici saisit, donne la lièvre; Les éclairs du regard, les baisers de la lèvre. Le geste, la démarche et le son de la voix, Tout enfin, tout indique et démontre à la fois Dos désirs insensés, des ambitions viles. Des forfaits enfouis dans la fange des villes!
io i.i;(ii:Ni)KS
(rest un labeur fatal, inflexible, incessant, Qui dessèche la lèvre et qui tarit le sang; (l'est un écueil perfide où tout navire échoue. Balloté dans le crime, ou scellé dans la boue, (l'est un concert affreux de lamentations, L'héritage maudit des générations (^ui, foulant t(jur à tour cette terre ennemie, Ont récolté le rrime ou semé l'infamie!
Maître, examine bien tous ceux qui passeront, Étudie un instant les rides de leur front ; Ils commencent leur œuvre, et tu peux reconnaître Jusqu'à quel point l'élève a dépassé le maître : Le secret est trQuvé; gloire au siècle nouveau! Tu peux souffler la flamme et briser le fourneau! — Tiens : voici les fervents, les âmes occupées. Les vendeurs de discours et les vendeurs d'épées , Les trafiquants d'argent, les trafiquants d'honneur, Qui mettraient en coupon, leur patrie et leur sœur, Les artistes déchus, sans espoir, sans courage, Qui, pour vivre de l'art, le font à leur image, Les hardis charlatans, banquiers, banqueroutiers, Industriels, roués, filous, boursicotiers,
i:r pdKMKs u
Dont la cote redit chaque juiir les oraclet^.
Et qui font de leur temple une Cour des Miracles.
Bohémiens en frac noir, coupe-jarrets gantés.
Entrepreneurs tarés de trafics éhontés.
Trihuns menteurs, sachant tout prouver, tout défendre.
Et qui, toujours vendus, n'en sont pas moins à vendre :
L"un trouve la fortune en propageant Terreur,
L'autre, perdu de nom, de débauche et d'horreur.
Se plonge dans la honte et dans l'ignominie :
Celui-ci vend le Dieu que celui-là renie,
Et c'est de par le monde un tel débordement .
Un tel esprit de lucre, un tel aveuglement,
Que devant cet amas de castes, de doctrines.
D'enfants déshérités s'arrachant des ruines.
Devant ce flot, que rien ne saurait contenir.
Dieu se voile la face, et n'ose pas punir!
Yl
0 vieux maître, ton front s'obscurcit et se penche Devant ces vérités que mon esprit épanche ; Ce n'est pas là le but où tendaient tes travaux, Ton art est profané par ces impurs rivaux ! Espère encor. Regarde, au sein de ce vieux monde . Ces travailleurs penchés sur leur œuvre féconde.
i: LÉGENDES ET POEMES
Pour eux, le ciel contient sa sombre inimitié, Sentiment de justice et non pas de pitié ; Il est encore ici des savants, des poètes, Qui font monter vers lui leurs âmes inquiètes, Et loin de ces sentiers, pleins de doute et d'effroi. Suivent l'Apre chemin qui conduit à la foi ! Leur esprit, dépouillé d'aflection charnelle, Rattachant les anneaux de la chaîne éternelle , Sans se décourager cherche la vérité. Heureux de son labeur, fier de sa liberté ! Les temps arriveront, l'œuvre sera finie; Le seul creuset debout, c'est celui du génie. liCs disciples sont prêts, leur cœur est éprouvé. Avant demain , peut-être , ils crîront : c J'ai trouvé I »
1855. — 15 octobre.
LA SERVANTE
INTERIEUR FLAMAND.
Que n'es-tu là, Rembrandt, ù maître vénéré? Par cet intérieur tu serais inspiré.
Cette liaute cuisine est peinte d'un vert sombre : Parfois, un gai soleil vient envalrir son ombre, Et, traçant un sillon de la fenêtre au mur, Pour toi crée à plaisir un calme clair-obscur! Sous son large manteau l'antique cheminée De flamme et de soleil est toute illuminée; La fonte du fourneau reluit comme un miroir, La bouilloire au long cou chante matin et soir, Le soufflet suffoqué, gît dans un coin à terre, Et l'atome gravite au sein de la lumière.
Vi I.HdKNDKS KT l'OKMHS
<,>ii(' u'cs-tii l;'i, Rembrîindt, ù niaitru vciH'ir':' l'jir cet intérieur (u serais inspiiv.
Yuic-i le vieux buflet dans son coin solitaire, Soigneusement fermé , tout comme un reliquaire; Voici les plats d'étain , ornés de noms, de fleurs , Et la faïence pointe , aux rustiques couleurs; Yoici le grand fauteuil, où vient s'asseoir le maître, Et la table de (diène , et, ja-ès de la fenêtre. Dans une cage verte, un cénacle d'oiseaux. Gais improvisateurs, aux chants toujours nouveaux, Peuple heureux, qui, privé de souci politique. Siffle pour le tyran et vit en République!
(^hie n'es-tu là. Rembrandt, ô maître vénéré? par cet intérieur tu serais inspiré.
Regarde maintenant la femme humble et couibée Qui vient d'un pas actif. Elle s'est dérobée Aux iV'tes de la vie. Elle a dans ce réduit Travaillé clia(|U(^ jour et veillé cliaque nuit, ^'rai type de labeur et de sollicitude, Cœur simi)le qui rayonne en cette solitude. I)év(jùment qui s'ignoie et ipii ne cesse pa.-- De se renouveler à chacun de ses pas. Regard affectueux que le respect tempère, l*]t qui, sans le respect, serait l'egard de mei-e
<v)ue n'es-tu là, Rembrandt, ù maître vénérer Par cet intérieur tu serais insjnré !
LA PERLE DE L .\ VIERGE
A MADEMOISELLE MARIE t^AUVEL
R maïKjuait une [lorlo au diadiMiie d'or
Qui do la vicrpe blonde entoure le front pâle
Et les élus disaient : « Où trouver ce trésor
« Plus pur que le rubis, l'améthyste ou l'opale?
Un archange s'élance au plus profond dos mers; Mais il entr'ouvre en vain des coquilles nacrées, Que roulent dans leurs lianes les vagues azurées. L'écrin mystérieux, ti-ésor des flots amers: R ne découvre rien. — Yers les plages sacrées Son vol majestueux l'emporte dans les airs!
3,
LEGENDES
Du jardin do l'Eden aux mystiques ombrages L'Ange voit devant lui s'incliner les feuilltiges ; 11 cherche dans les fleurs, dans les buissons, hélas! Ce magique joyau ne se rencontre pas.
La goutte de rosée au lys blancs dérobée, Où l'on voit se baigner le brillant scarabée Pour rafraîchir l'émail de son corselet d'or, L'étoile qui, du ciel s'échappant dans sa course, Vient se purifier au cristal de la source. Do cet honneur divin sont indignes encor.
L'Ange pénètre au sein du temple solitaire : Là, les dons orgueilleux des puissants de la terre De leur splcndide éclat rayonnent sur l'autel. Cercles de diamants, topazes, bijoux rares, Perles, que le plongeur ravit aux flots avares. Rien ne saurait briller sur ce front immortel!
Tout à riiciire il doutait, mainlonant i! espère Il vient d'apercevoir une enfant à genoux. Elevant vers le ciel son regard tendre et doux ; Elle priait la Vierge, et c'était pour sa mère, Qui d'un sort rigoureux subissait le courroux!
ET l'OE.MES
Gomme pour appuyer cette sainte prière, Une larme du cœur tomba de sa paupière : L'ange la recueillit, et, remontant aux cieux, L'enchâssa dans l'or pur du bandeau radieux.
Et les élus, les saints, dans un pieux délire Disaient, faisant vibrer les cordes de leur lyre : <' Nous avons complété ton bandeau virginal, '( 0 Vierge ! Pour louer ta bonté maternelle « Il est juste qu'enfin sur ton front étincelle 0 Le symbole divin de l'amour filial 1 »
LA DUNE.
J"ai gi'avi, triste et seul,!.'! dune triste et nue, Où la mer fait gémir sa plainte continue, La dune où vient mourir la vague aux larges plis, Monotone sentier aux tortueux replis.
De grands nuages noir sur le ciel d'un bleu pâle Roulaientleursfloconslourds et contournaient leurs flancs, Le soleil, décrivant sa courbe occidentale, Perçait leur voile cpais de ses rayons sanglants.
La canipiinuk' blanche, au sein du sable jaune, Dans l'berbf^ rude et sèche , av^c liinidilé , Penchait languissammcnt sa tremblante couronne, Pour éviter du vent la sauvage àpreté.
LÉUENDKS l'IT l'OKMKS !'•
) ca sent'uyant sur les grèves humides, ,t obliquement do grands sillons tigrés ; in rasant le flot, les goélands rapides lient, emplissant l'air de cris désespérés.
lel tumultueux et noir, plein de tempêtes , blait de la falaise écraser les hauteurs ; vagues en hurlant vers lui dressaient leurs tètes. nBC dans une arène un peuple de lutteurs !
rage soulevait au loin les flots saumàtres , portait la terreur en leurs rangs confondus, imme dans une plaine, aux cris rauques des pAircs, .ondissent haletants les troupeaux éperdus !
e vent du Nord disait au Ilot : Esclave, avance ! /Océan, irrité d'olièir à ses lois, ^lugissait.— ^[;lismoncœur, oùgrondait lasoutlVance, Parlait plus haut cncor que ces deux grandes voix.
II
J'ai gravi, triste et seul, la dune triste et nue Où la mer fait gémir sa jjlainte continue, La dune où vient mourir la vogue aux larges pli^ Monotone sentier aux tortueux replis.
50 LÉGENDES ET POEMES
O nature stérile ! ù perspectives mornes ! Dune, désert de sable auprès des Ilots déserts ; Plaine immense, horizon large, qui n"a pour borne.'^ Que le ciel se perdant au sein des vastes mers ;
Tu représentes Inen pour mon âme soulTrante, La vie, âpre sentier qu'elle doit affronter : C'est bien là cette route eflfondrée et mouvante , Où l'on ne peut poser le pied sans hésiter !
Comme le goéland, l'espérance rapide Effleure de son vol le gouffre de nos jours ; Mais bientôt secouant dans l'air son aile humide, Dans la brume des ans elle fuit pour toujours ;
Les passions du cœur, impétueuses vagues, Se tordent sous le vent de l'appétit charnel ; L'âme, pleine de voix menaçantes ou vagues, Déchaîne dans l'esprit un orage éternel.
Ainsi va l'existence, hélas ! tout s'y ressemble ! Le pas qu'on fit hier on le fera demain ; Tout cela pour mener à la mort qui rassemble Sous un ciel ignoré le pâle genre humain ;
Et pour dire, en voyant cette rive inconnue, A l'heure où du linceul vont se fermer les plis : '< J'ai gravi, triste et seul, la dune triste et nue, « Monotone sentier aux tortueux repUs ! »
Octobre 18i4.
MOZART
A JULES ARMINGAUD,
0 terre des beau\'-arts, antirjuc Germanie,
J'aime de ton ciel pur la sévère splendeur,
J'aime tes horizons, dont la calme i,'randeur
De ta sérénité complète l'harmonie !
Tes fds, jeunes cncor, à l'art sont consacrés ,
Et, pour s'initier à ses lois éternelles,
Une chose suffit à leurs cœurs inspirés :
Le tendre souvenir dos chansons maternelles!
Mais, hélas! aussitôt rju'ils savent ces secrets.
Tes sites enchanteurs pour eux n'ont plus d'attraits.
L'art les attire au soin des cités souveraines,
Ils vont chercher la gloire en de lointains climats;
Ils quittent, inconstants, tes bois sombres, tes plaines,
Mais du fond de leur cœur ton nom ne s'en va pas!
M;CrKNDKS
Sitôt qu'ils ont gagné ces palmes inmiurtellcs Dont l'éclat fait pâlir le vain sceptre d'un roi. Le Souvenir un jour ouvre ses blanches ailes Et l'amour du ])ays les ramène vers toi ! Pro])agateurs de l'art envoyés sur la terre. Leur sainte mission est jtrète de finir; Gliacun à tes genoux apporte, 0 bonne mère, Son nom , son dernier chant et son dernier soupir.
II
Or l'heure était venue où l'un de ces génies, Elus prédestinés marqués au front par Dieu , Qui répandent sur l'art des clartés infinies, Devait à tes échos dire son chant d'adieu. Devant l'instant fatal mar(|ué pour l'agonie, L'implacable destin ne pouvait s'attendrir, Et tu pleurais en vain, ô pauvre Germanie. Ton enfant bicn-aimé, Mozart, allait mourir!
m
Mozart, ce lils rlini dont ta sainte tcndrcss;' Avait guidé l'essor et la précocité , Mozart allait mourir, lui qui, dès sa jeunesse Etait porté par l'art vers l'immortalité.
HT ['(IP:MKS 53
Eiit'aat, il avait vu la science sévère
Méconnaître pour lui la rigueur de ses lois.
Lui montrer le chemin comme une bonne nuM-e,
Et sourire à ses yeux pour la première fois !
Les maîtres étonnés accouraient pour l'entendre,
Et l'Europe le vit, à cet âge si tendre
Où l'enfance rieuse épanouit sa Heur ,
D'un talent merveilleux déployer la splendeiu!
Ces hommes éminents que le monde révère
L'écoutaient, recueillis dans un silence austère.
Et, comme aux pieds du Christ les mages d'Orient.
Courbaient leurs fronts Idanchis devant ce front d'enfant!
IT
Des succès précurseurs l'époque étant finie, Il comprit le devoir de sa célébrité, Et laissa déborder ii flots sur son génie L'impétueuse ardeur de la virilité ! Ses œuvres jaillissaient multiples et fécondes. Comme un fleuve superbe élargissant ses ondes ! Peut-être quelque Esprit, daignant le visiter. Lui disait: « La mort vient, maître, il faut te hàtei'! Seigneur, hélas! Seigneur! pourquoi iixer le tenm Pourquoi borner le vol de l'esprit créateur Dont ton souffle puissant développa le germe; El ])ourquoi le frapper, lorsqu'à cette hauteur
5i LEGENDES
Où l'inspiration sainte le transfigure ,
Il ose envisager ta sublime figure ?
Au moins si telle était, Seigneur, ta volonté,
Tu pouvais bien, pour lui, suspendre encor l'orage,
Et ne pas le frapper sans qu'il eût complété
L'ensemble radieux de son dernier ouvrage.
Oui, l'implacable mort, moissonnant au hasard,
Comme un agent brutal que le sort met en œuvre,
Peut à son gré frapper Alexandre ou César,
Mais elle ne doit pas mutiler un clicf-d œuvre !
D'où vient donc votre voix^ vagues pressentiments? Vous parlez à l'esprit vers ses derniers moments , Et dans la nuit du songe , oiseaux imaginaires , On entend frissonner vos ailes funéraires , Comme si vous vouliez de l'horizon lointain A l'âme qui sommeille indiquer le chemin !
Yl
Mozart était en proie à des pensers funèbres, La tristesse régnait sur son front soucieux. Tout se couvrait pour lui du voile des ténèbres Un jour, un inconnu, grave et mystérieux.
ET rOEMES, 00
Se prùsenta chez lui , pour le prier d'écrire Un chant de Requiem. « Un mois peut-il suffire « A ce travail?— Oui, dit Mozart.— Bien, j'attendrai; (( Dans un mois, jour pour jour, maître, je reviendrai.» Et l'inconnu sortit. —
Cette étrange aventure Redoubla de Mozart le malaise et l'ennui; Sous l'incurable mal qu'il nourissait en lui , Il sentit se courber son ardente nature. Enfin, au bout d'un mois, l'homme inconnu revint, Un ami de Mozart le suivit, mais en vain Il s'approcha de lui, voulut le reconnaître, Tout à coup dans la foule il le vit disparaître.
YII
Le maître, resté seul. Exhala la tristesse en son âme amassée : tt L'arrêt est prononcé , dit-il ; ù ma pensée . « Enveloppe ton sein des longs plis du linceul; (( Arrache ta couronne, effeuille chaque rose, ft II est temps de songer aux funèbres apprêts. « Subis sans t'effrayer cette métamorphose; '( Sur ton front pâlissant attache le cyprès ; « Éteins ton beau regard, efface ton sourire , <t Laisse au vent du trépas flotter tes longs cheveux. « Fille de l'Éternel, maintenant prends ta lyre, « Pars, monte et disparais pour toujours âmes yeux!
M LEGENDES
« Et lui, vierge, siihlimo, ô ma mère, Harmonie,
« Viens de mon cœur brisé ranimer le génie !
« Ne m'abandonne pas, entends, entends ma voix!
« Mère, viens m'inspircr une dernière fois;
« Harmonie, Harmonie, o viens, je fais silence.
« Je le sens, je n'ai plus qu'un moment d'existence;
« Yiens !...Je veux que mon âme, abandonnant mon cor|
« S'enivre dans le cbant de tes derniers accords ! »
Y m
Écoutez! L'instrument sous ses mains inspirées Yibre. Du Requiem les formules sacrées Revêtent le manteau des accords magistrals; Son âme fait passer dans ces chants sépulcrals Les sanglots du pécheur, les soupirs de la plainte. La pierre des tombeaux s'affranchit de l'étreinte Du ciment qui la lie au sol. Le dur granit Se brise. Au son perçant des sonores trompettes. Le monde épouvanté s'éveille, et les squelettes Se dressent dans la tombe en entendant ce bruit Terrible!...
Lu ce luoment, comme par un prodiye, Mozart se sentit pris d'un étrange vertige. Dans le dernier effort de l'inspiration, Son esprit en délire eut une vision :
KT PollMKS,
Pour venir admirer son ciiel-d'œuvre mystique . A ses yeux apparat un monde fantastique. Dans l'ombre où se plongeait son regard ébloui . Ses œuvres tour à tour passèrent devant lui : D'abord ces airs aimés sur qui sa fantaisie . Comme un voile étoile, jetait la Poésie; Ensuite quatre sœurs, dans un égal essor. S'avancèrent. Chacune avait un diadème. Chacune rayonnait d'une beauté suprême : Mozart les reconnut : c'était le Quatuor! Puis, portant noblement la poui'jn-e du génie . Dans un nuage d'or passa la Symphonie! Puis parurent alors ces chefs-d'œuvre nombreux. Naïfs, spirituels, désespérés, joyeux! Enfin il vit passer cette phalange humaine Que son souffle puissant enfanta pour la scène : Le malin Figaro, le comte Almaviva, Leporello, Zei'line et la j)hiintive Anna, Titus, le Commandeur, ce fantôme homérique! Ils fléchirent leurs fronts, où de funèl)res fleurs S'enlaçaient au laurier, et don Juan le sceptiqui». Don Juan se détourna [iiiur oss^nyi'i' des pleurs!
IX
Puis tout s'évanouit cumme un accord de lyre : » Enfants, vous m"ap])elez. dit Mozart en délire.
ÔS LEGENDES ET POEMES
0 O Seigneur, Dieu puissant! vous m'avez éprouvé, « Daignez donc me laisser un seul instant encore! « Que je ne meure pas sans avoir achevé « Mon œuvre. 0 Musc sainte! ô Vierge que j'adore! '( Soutiens ma volonté, ne m'abandonne pas! " Encore une heure ! »
Hélas! l'inflexible trépas Allait frapper le maître, et la froide agonie Le saisit, quand la voix sainte de l'Harmonie Lui dictait des accords ravis aux chants du cioll Devant ce noble front, la Mort au bras cruel Hésitait : « Oh! s'il peut terminer, disait-elle, « Jamais le Dieu vivant et la Yierge immortelle « N'auront reçu de l'homme un hommage aussi beau. « (]e chant-là m'appartient. »
Mais l'Ange du tombeau Désigna la victime , et l'esclave implacable Obéit. Le Destin, dans son ordre immuable. Pour arrêter Mozart bâta l'instant du deuil. Car la Mort, do ce (diant aurait ou trop d'orgueil!
CAYATINE DE BEETHOVEN
^ouvicNin m: 13e quatcor.
Recueillis, comme au temple un peuple de fidèles. Maître, nous écoutions tes sublimes sanglots; Ces lugubres accords, ouvrant leurs sombres aîles, Planaient sur notre osiirit : ninsi les matelots Voient tout à coup l'oisoau, présageant la tempête. Planer d'un vol liéyroux sur Técume des flots. Maître plus grand pour moi que le jilus grand poète, Oh! dis-moi donc quel ange, exilé du saint lieu. Est venu, pour calmer ta souffrance infinie . Répandre sur ton front, courbé par le génie, L'urne pleine de pleurs qu'il apportait à Dieu!
m Li';(jK>;i)i';s
Sans doute (lu'éljloui du feu de tes prunelle-'^ . Éprouvant de tes yeux la fascination, 11 aura devant toi fermé ses blanches ailes. Et salué, craîntif, ton Inspiration :
« Ma sœur, » aura-t-il dit à cette vierge somljre (^ui d'un voile tle deuil froisse les plis — « ma sœur, 0 Ne m'interrogi^ pf^s; je viens d'en bas, de r(jnibre : « Je porto le fardean pesant de la douleur.
« Laisse-moi ! Que te font mes tristes confidences''
Ne pourrais-tu plutôt invoquer le bonheur? " Tu dois mieux te complaire aux joyeuses cadences; H l'^carte cette lyre : en la voyant, j'ai peur!
H Ne force pas ma main à loucher chaque corde : « Les accents de ma voix ne sont que des sanglots; .< Dans mes chants la douleur de l'univers déborde: « Oh! pitié! laisse au moins ma tristesse en repos!
« Tu restes inflexible!... à moi donc cette lyre! « Tu le veux, tu le veux! el je dois ol)éir; " Mais quand l'entraînement de inon fatal délire « T'atteindra, sais-je, hélas! si je pourrai finir;'... «
L'ange se recueillit... les notes é])lorées Sortirent lentement des cordes effleurées ; On entendit des bois les feuillages fi-émir, l'^t dans les saules cris le veul du soir gémir.,,.
F.T PCtl>:MES
II
Et Tango , intnrromjiant son auslùre ssilence , Du chant do la doiilour entonna l'hymno immoiiso Il dit que tout espoir est flétri par nos maux , Que le bonheur souvent se détache des âmes, Comme un fruit encor vert qui tombe des rameaux: Il dit ce que le doute éteint d'ardentes flammes , Ce qu'un paisible front dérobe de douleurs, Et combien un sourire a pu cacher de pleurs; 11 dit les longs sanglots des âmes désolées, Recouvrant d'un linceul leur jeune illusion, Et dont la vie , hélas ! est comme un mausolée Qui sur son marbre froid n'a conservé qu'un nom ; Il dit ces longues nuits, ou le cœur se soulève D'un si profond dégoût , qu'en sondant l'avenir On pense froidement que la pointe d'un glaive En entrant dans le cœur peut tout faire finir ; Il dit que l'amour vrai , méprisable chimère , Nous torture le sein, et qu'au dernier soupir On implore en pleurant les baisers do sa mère , Source d'affection que la mort vint tarir; Il dit que le poète , en plaçant son idole Sur un autel voilé par les flots de l'encens , En est réduit souvent , quand le parfum s'envole, A s'enivrer l'osjirit avec le viu (]('^ sens;
•3-2 LEGENDES ET POEMES
11 (lit que lo génie, bùlas! n'a plus personne Qui lui rende la force en l'abreuvant d'amour, Et qu'on use sa vie à gagner la couronne Que l'oubli sur la tombe effeuille jour par jour; Enfin , pour terminer par un aveu suprême , Il dit dans un sanglot de malédiction : n L'esprit ose douter quand l'âme dit : Je t'aime! Et tremblant, suffoqué par ce cri d'anathème, Il tomba dans les bras de l'Inspiration.
Et toi, maître, écoutant cette i)lainte infinie,
Tu pris de ces accents la navrante harmonie .
Ton âme en conserva l'éternel souvenir;
Car, mémo en ces moments où, vives et hardies.
Bondissent du Scherzo les folles mélodies,
On sent toujours au loin quelque douleur venir.
LE FEU FOLLET
(ballade
Lueur indécise Que courbe la l)rise Toi qui symbolise
L'espoir, Follet dont s'agite La flamme subite , Où cours-tu si vite
Ce soir?
Vois : le miroir du lac se ride sous l'haleine Du vent qui fait flotter au-dessus de la plaine Un nuage léger d'impalpables vapeurs; Dans l'air silencieux la nuit étend ses voiles , Et le ciel se pare d'étoiles Comme un champ se pare de fleurs.
Gl LECtENDES
Après avoir cueilli la rose épanouie, Les sylphes de la prairie Glissent dans l'air Comme l'éclair; Mais, malgz'é leur prière, Ta lumière Comme un trait Disparaît.
Les roseaux du lac (jui se plient Te supplient, Et pour mieux te voir S'inclinent à demi vers leur vaste miroir; Mais le furtif sillon de ta course s'efface; Ilscroicntlaflamme éteinte auseindesflolsmouvanti: Et l'on entend gémir tristement dans l'espace Leur plainte qui se mêle aux murmures des vents.
La rose, qui t'invite à son doux hymenée
Avec l'insecte aux ailes d'or, Te dit en vain : « Demain je vais être fermée ; « Sur ma dernière nuit viens rayonner encor ! »
A travei's les taillis le ver luisant qui brille Pour suivre ta clarté s'épuise en vains ell'orts, Et, courant dans les prés, tu vas franchir la grille De l'asile paisible où reposent les morts.
KT POEMKS 05
Minuit sonne au clocher du village. — C'est l'heure Où les spectres sans bruit sortent de leur demeure,
En se drapant de leurs linceuls flottants; Le feu follet parcourt le sombre cimetière. Il vole, et va bientôt s'arrêter sur la pierre
Où sont eravés les noms de deux amants.
« Dcsertez, leur dit-il, le lit des funcrailles !
« C'est l'heure des amours, l'heure des fiançailles,
« L'heure des tendres rendez-vous; « Le rossignol soupire et l'étoile étincelle, <( L'air est plein de parfums, lanuit est calme et belle;
« Je vous attends : réveillez-vous I »
Les voilà, les voilà, les ombres fiancées! Elles glissent dans l'air, doucement enlacées; Le suaire les couvre, ainsi qu'un long manteau; Et toutes deux alors , dans leur course amoureuse , Suivent la lueur hasardeuse Du feu follet qui gravit le coteau.
Et l'amant dit : « Vois-Ui , là bas, sous le feuillage, " Notre place chérie, et cet épais ctmbrage <' Qui jetait sur nos fronts son mobile rideau, ■' Et le vieux chêne, avec sa guirlande de lierre, « Et le saule pensif, au bord de la rivière, « Baignant ses longs cheveux dans l'eau?
4.
6G LEGENDES ET POEMES.
« Viens! l'étoile au ciel bienfait scintiller sa flamme,
« La fleur frémit d'amour, la nature se pâme ,
« Et le chant du bonheur, hymne de volupté ,
« De ses accents divins remplit l'immensité !
« Viens! mêlons notre amour à cet amour sublime;
« De l'avenir lointain ne sondons pas l'abîme;
« Dans cet ardent transport des vastes éléments
« Enivrons de plaisir nos jeunes cœurs aimants ,
« Jusqu'à ce que la vie en nous soit épuisée;
« Tarissons les désirs de notre âme embrasée!.... »
Mais tout à coup l'aurore éclaire l'horizon ; Les larmes de la nuit tombent sur le gazon , Et devant l'aube ptde , aux clartés renaissantes , On voit s'enfuir, hélas! les ombres frémissantes; Elles versent des pleurs de regret etd'efl'roi; Mais la bonté de Dieu rend ces larmes fécondes : Chacune d'elles fait éclore au bord des ondes La sainte fleur qui dit : « Souvenez-vous de moi I
Et du follet leur guide L'auréole timide. Aux lueurs du matin, Sur le front de la femme, DernicM' r.iyon de l'âme , S'éteint
CALAIS
^FRAGMENT.)
A MONSIEUR LEJEUNE-MOLLIEN.
Que j'aime à te revoir, ù ma ville natale,
Chère nymphe marine , assise au hord des eaux !
Tu n'as pas, il est vrai , de riches promenades. Ni de palais de marhre aux superbes arcades, Ni de hauts monuments , ni le ciel enchanté. Ni le tiède parfum des belles nuits d'été; Mais tu me plais, avec ton corset de murailles, Protégeant la cité , quand arondent les lia tailles...
J'aime de ton belî'roi la huche qui s'élance , Belle de hardiesse et belle d'élégance ,
GS I.IvÙEXDKS ET rOEMES.
Et i^a coupulG à juur qui laisse voir les cieiix . Et le gai tintement du carillon joyeux, Qui, devançant dans l'air la voix>des heures lentes, Jette au vent sa chanson de notes sautillantes ; J'aime ta grande mer, à l'aspect solennel, Dont on entend au loin le murmure éternel : La mer, ù mon pays, la voilà , ta richesse , Suspendant sur ton front rétornelle jeunesse ! J'aspire son air pur et vif avec bonheur, Sa fraîcheur rajeunit et retrempe mon cœur. C'est ici que pour moi la riante espérance Berça de rêves d'or mon sommeil d'innocence ; C'est ici que vers Dieu, dans le temple, en tremblant, Ardenmient s'élança ma prière d'enfant; C'est ici que mon cœur, avide de tendresse, A ma m'.'rc rendit sa première caresse....
L'ENCENSOIR
\ Li;ON JOL'RNAULT.
Do l'encensoir d'argent la légère fumoo Condensait dans les airs ses tlooons vaporeux ; La prière, suivant cette route embaumée, Ouvrait ses aîles d'or pour monter vers les cieux ; Et cependant l'Encens , sur la braise enflammée . De l'ardente chaleur subissant le pouvoir, A travers l'hymne saint faisait gémir sa plainte : « Que me sert, ù mon Dieu, d'entourer l'ostensoir,
« Où trône ta majesté sainte ,
« D'un voile diaphane et pur? « Que me font les vitraux dont l'éclat me colore . '( Et l'orgue dont les chants m'emportent vers l'azur.' « L'implacable brasier sans cesse me dévore; « Je souffre, et nul ici ne connaît ma douleur; .> Quand mon parfum vers toi s'élève avec lenteur,
70 LEGENDES ET POEMES.
« On le contemple , on l'envie , on l'admire, " Et personne, Seigneur, necomprend raonmartyrc ! •> — Une voix lui répond :
« Tu te plains vainement ; « Je ne puis ni ne dois adoucir ton tourment ; « Ton destin est ainsi : respecte ce mystère , CI Et sache désormais et souffrir et te taire. »
L'àme d'un grand artiste est comme l'encensoir : Elle laisse échapper les beautés idéales Comme un parfum suave aux magiques spirales; On l'admire ; mais nul ne peut apercevoir
L'ardent brasier du désespoir Consumant son bonheur, son amour solitaire; Lui seul , de son destin comprenant le devoir, Cache à tous les regards ce terrible mystère. Et, sans se plaindre à Dieu, sait souffrir et se taire.
LES SIX PRIERES (1)
PRIERE DE L'ENFANT
A MADKMOTPKU.F, JEANNE lîEnTTlANI).
Potit Jésus, Diou de l'enfance, Toi mon ami , toi mon seigneur , Toi le soutien de Tinnocence, Jésus, je te donne mon cœur. Les enfants qui font leur prii re Du ciel par toi sont entoniliis : Protège ma petite mère, Petit Jésus!
(1) Les paroles de ce i)Clit poùir.e ont clé mises en musique par J. Armingaud. et éditées par Girod. IG. boidevard Munt- Tnartrc.
l.l'iGENDES
Petit Jésus, l'enfant bien sage Rêve en dormant, c'est Kierveilleux! ., La bonne fée au doux visage Sur un char d'or descend des cicux; Celle qui vint la nuit dernière Est celle que j'aime le plus : Elle ressemblait à ma mère, Petit Jésus !
Petit Jésus, toi dont le père Donne aux oiseaux les fruits, le grain. Parle-lui bien de la misère Et des petits enfants sans pain : Entends leur petite prière : Moi, j'ai bien chaud; ils sont tous nus. Bonsoir, ma sœur; bonsoir, ma mère; Bonsoir, Jésus !
II
PRIÈRE DE LA JEUNE FILLE
A MADEMOISELLE L. G.
Les jours de l'enfance candide,
Purs et joyeux Ont emporté mon ciel limpide
l'T pu]:mks
Loin (le mes youx; Déjà sur mon âme troublée
Descend la nuit , Et mon espérance isolée Déjà s'enfuit.... () Mario, .le te prie; Entends ma i)lainte. Vierge sainte; Viens dissiper mon vague eflVoi Rassure-nifii !
L'ange qui me servait de guide
Est-il banni? Est-il monté d'un v(d rapide
Vers l'inlini? A mon regard laubiî se voile,
Mon cœur faiblit , Mon âme est ti'istc , el mou étoile Au ciel pâlit... 0 Marie, Je te prie ; Entends ma plainte. Vierge sainte ; Du haut des cieux veille sur moi . Protéae-moi !
J ai peur... l'iunls-moi de In jeunesse Les (bjuces tleurs ,
LEGENDES
Sous les ailes de ta tendresse
Cache mes pleurs; Ranime ma tromLlante étoile,
Soutiens ma foi, Dans un chaste pli de ton voile Abrite -moi... 0 Marie, Je te prie ; Entends ma plainte, Vierge sainte; Si mon cœur a douté de toi, Pardon ne -moi !
ni
PRIÈRE DE LA MÈRE
A MADAME C. G.
Mon Dieu, je tremble, je supplie, Prenez pitié de mes douleurs : Hélas! chaque instant de ma vie Fut marqué de deuil et de pleurs; Seigneur, exaucez ma prière; Je souffre et j'ai gardé ma foi : Pour mes enfants en vous j'espère, Quand je n'espère plus pour moi !
ET POÈMES.
Ils no savent pas mes alarmes : Loin d'eux mon cœur s'est déchin''-. Mes yeux ont retenu mes larmes : Loin de leurs yeux ils ont pleuré ; Pour les hasards de l'existence Ils vont me quitter : c'est la loi ! ... Seigneur, j'implore ta clémence : Épargne-les et fia])pe-moi !
Seigneur, j'acce])te la sùulïVance , Je me soumets à mon devoir; Pour moi la nuit sans espérance , Pour moi l'oubli , pour eux l'espoir.. Quand seule au foyer moi je reste , Donne-leur, pour prix de ma foi, Le bonheur, étoile céleste, Qui n'a jamais brillé pour moi!
IV
PRIÈRE DU TRAVAILLEUR
.\ FÉLIX VAT.0I?.
Christ, tu donnas l'exemple au monde, Tes mains poussèrent le rabot , Et du travail la loi féconde Sortit avec toi du tomlieau ;
LEGENDES
Nous voulons suivre ton exemple , Rends nos bras forts comme nos coeurs Nos ateliers seront le temple , Le temple saint des travailleurs.
(Ihantons, enclume! Le feu s'allume Aux noirs fourneaux : Chantez, marteaux!
Oui, le travail, c'est la prière,
C'est l'hymne où tout prend une voix
Le ciseau parle avec la pierre ,
Le rabot parle avec le bois ;
Tous nos outils, pendant l'ouvrage,
Chantent du matin jusqu'au soir :
L'enclume dit : marteau, courage !
Et le marteau répond : devoir !
Chantons , enclume ! Le feu s'allume Aux noirs fourneaux : Chantez , marteaux !
Veille sur nous , sur nos familles , Sois notre appui , notre soutien; Donne la candeur à nos lilles, A nos garçons l'amour du bien;
KT pnEMES
Qu'ils aient la foire et le courage! Christ, toi, l'ami de l'ouvrier, Accorde-leur ton patronage, Fils do Joseph le charpentii'i' !
Cliautoiis, encluaic! Le feu s'allume Aux noirs fourneaux : Chantez , marteaux !
PRIERE DE I/ARTISTE
A LÉON JOUnNAULT.
Amour du Beau, rayon suprême , Plus pur que le rayon du jour, Flamheau gardé par Dieu lui-même, Idéal , ô mon seul amour ! Mon âme a déployé ses aîles , Prenant son vol vers l'infini, Comme au printemps les hirondelles Qui viennent retrouver leur nid : Oh ! guide-la dans son voyage Vers le sillon de ta clarté, Vers le ciel pur et sans nuage Où resplendit la vérité!
LEGENDES
La vie est un chemin aride
Où les meilleurs tremblent toujours;
Le moindre pas coûte une ride
Et le moindre effort coûte un jour;
En vain je cherche la lumière :
Sur chaque front elle pâlit :
Au seuil désert de l'art austère
L'ombre s'étend, le jour s'enfuit
Seigneur, ma voix entend la vôtre, Seigneur, venez me soutenir, Car j'ai la foi qui rend apôtre Et la ferveur qui rend martyr!
Et vous, élus, qui dans votre âme, Comme un trésor venu du ciel , Gardez la pure et sainte flamme, Auréole de l'Eternel, Venez à moi ! Suivons la route Des maîtres de l'art vénéré : Plus de faiblesse et plus de doute! Nous atteindrons le but sacré; Semons la parole féconde , De l'avenir divin flambeau : Faisons germer au sein du monde L'amour du Vrai, l'amour du Beau!
ET rOEMES. 79
VI
PRIERE DU VIEILLAKl)
A AUCHAIMJAUD.
Sois béni, Dieu puissant! Mon front chargé de rides Se courbe devant toi, plein de sérénité; J'ai vu passer les ans, les mois, les jours rapides, Et mon pied chancelant touche à l'éternité. Vers la nuit du tombeau je n'ai plus qu'à descendre, Mais la foi dans mon cœur va toujours grandissant : L'âme ira vers le ciel, la terre aura la cendre.... Sois béni, Dieu puissant!
Sois béni, Dieu jiuissant! Des jours de ma jeunesse J'ai gardé saintement plus d'un doux souvenir; J'ai vu grandir mes fils, orgueil de ma vieillesse, Et c'est à leur foyer que je vais m'endormir. La nuit vient, tout pâlit, près de moi tout s'efïace. Mais je vois s'ontr'ouvrir ton ciel resplendissant : A mon dernier regard tu dévoiles l'espace.,.. Sois béni, Dieu puissant!
TIllSTESSK
Les gciznns sont néiri.s. cl le.s leuilles rouillée^ Jonchent l'ctroit sentier où j'aimais à rêver; Tout se meurt, et déjà les branches dépouillées Se courbent sons le vent qui vient de s'élever:
Voici venir l'hiver, el les longues veillées. Et les chemins déserts, où nous allons trouver Les oiseaux morts de froid, que leurs aîles souillées Dans l'air ne pourront plus désormais enlever :
Oh! triste est la nature, et plus triste est mon âme, Car clic a vu pâlir ses tendresses, sa flamme, Ses doux rêves d'amour à tout jamais perdus....
Vienne le renouveau; les beaux jours vonti'enaître.
Les feuillages pousser et les fleurs reparaître
Mais le printemps de l'âme hélas! no revient plus.
21 Sop:€mbi-c lSo3.
EMIGME
Quel poète écrira ce poème sublime Dont nous avons chacun une syllabe au cœur.' Quel esprit francliira la redoutable cime, Pour dérober au sphinx l'énigme du bonheur?
Quand doncsortira-t-il des mains du créateur Un homme assez hardi pour s'offrir en victime, Et pour jeter son âme au fond de cet abîme. Afin d'en mesurer l'immense profondeur ?
Ce poème divin, le monde entier le chante! Dans la courbe du flot, dans le sein de la plante On le sent se mouvoir, on l'aperçoit germer :
Ce secret qui brisa tant de nobles génies.
Cet hymne universel aux strophes infinies,
Un seul mot le contient, et ce mot, c'est: aimer.
L'ETOILE
C'était le soir — Au ciel je voyais mon étoile Scintiller radieuse au sein du iirmament, Et la nuit autour d'elle abaisser son long voile Qui se déployait lentement!
Mais, tout à coup, traçant un sillage rapide, Gomme une flèche d'or du carquois d'Apollon, Comme un éclair, partit mon étoile, mon guide ; Elle tomba dans le vallon.
Et je cherchai longtemps sur la rive fleurie. Dans les roseaux penchés, dans les sentiers ombreux, Dans les buissons épais, mon étoile chérie, Astre tombé du front des cieux ;
J'affrontai la montagne et son antre sauvage, Je marchai bien longtemps, pleurant, priant tout bas, Dans le flot du torrent, sur le bord du rivage : Hélas ! je ne la trouvai pas !
LÉGENDES ET POEMES 83
]I
Depuis lors, sur mon cœur plane la nuit profonde Et je tremble, et j'hésite à suivre mon chemin, Et comme un mendiant, triste, je tends la main Et je m'adresse à tout le monde ;
Par pitié, jeune lille au rire gracieux, Arrêtez un instant, soulevez votre voile. Et, si mon regard sombre interroge vos yeux . N'en dites rien : ie cherche mon étoile !
TRANSFIGURATION
J(! portais haut la tète et j'avais dans lallure
La noble gravité que revêtent les Rois.
— « Quel air fier, disaient-ils, et par quelle aventure.
« Lui si morne, si sombre et si triste autrefois? »
La trace frémissante et molle de tes doigts, Tiède encor, soulevait ma longue chevelure. Le souffle parfumé de ton haleine pure Embaumait ma pensée et mon cœur à la fois.
Mon front pâle , sacré des baisers de ta lèvre , Mon front, dont chaque artère accélérait la fièvre , Était environné d'une auréole en feu.
Et je m'écriais : « Place, ô foule bestiale !
« Je porte en moi le Verbe à qui rien ne s'égale,
« J'ai l'infini dansl'àmc, et j'aime, et je suis Dieu 1
APRES
J.cs ])arfiims expiraient en courbes indécises, Leurs spirales flottaient dans un air somnolent ; Couché sur tes genoux, extatique , indolent, J'oubliais le devoir et ses rigueurs précises.
D'un vague Paradis les lointaines assises S'ébauchaient dans un ordre harmonieux et lent ; Le rêve m'emportait sans effort violent Vers de t^rands horizons sans lignes et sans brises
Était-ce encor le jour, ou bien déjà le soir? Je l'ignore. En mon cœur était mort le vouloir Je ne savais plus rien de mes heures passées :
Ma force , de l'amour avait subi la loi . Et je sentais peser et s'abattre sur moi L'énervante langueur des voluptés lassées.
LE FAGOT DE BOIS MORT
(conte)
A MON JEUNE AMI MARCEL ARMINGAUD.
Sylphides, gnùmes et lutins, Blottis sous d'antiques trophées , Seuls restes des âges lointains, Blondes Willis et douces fées .
Coiffées De verveine et de fleurs des champs Vous qui cueillez dans vos retraites. Pour parer vos fronts souriants. Marguerites et violettes.
Discrètes Protectrices des temps passés, Que l'enfance candide honore,
LEGENDES ET POÈMES 87
Lorsqu'en ses rêves vous passez, A ma prière apparaissez
Encore ! En vain l'on essaya parfoi De vous ravir votre auréole; Pour moi vous êtes un symbole, En vous, puissances d'autrefois,
J'ai foi ! De vos légendes merveilleuses Quand j'ai sondé la profondeur, J'ai vu sous des formes rieuses, Se révéler les lois pieuses
Du cœur ! Je vais raconter une histoire Afin de bien prouver ceci ; Votre pouvoir s'y montre. — Aussi En votre nom je dis ici :
Merci !
Oh! ne traitons jamais les contes de chimères. Enfants, croyons toujours aux récits de nos mères.
II
Marie, enfant blanche à l'œil noir L'hiver, pour passer la veillée,
88 LEGENDES
Auprès du l'eu venait s'asseoir, Et s'endormait émerveillée,
Le soir, En pensant aux belles légendes, Que, pour céder à ses demandes, Ba mère lui contait, — D'ailleurs , Quoiqu'elle eût parfois des frayeurs
Bien grandes , En songeant aux sorciers affreux. Formulant un noir maléfice , De suite elle invoquait contr'eux La bonne fée au malheureux
Propice ! Sa mère lui disait toujours Qu'une fée, en de certains jours. Se transforme. — Pouvoir étrange ! Alors, visage, attraits, atours,
Tout change. Quittant ses ornements chéris , Par sa puissance secondée , IClle apparaît pauvre et ridée ; Souvent plus d'un s'y trouve i)ris.
Surpris 1 Si quelqu'un rit de sa détresse, Et se raille de sa douleur, Lnplacable elle se redresse, Criant d'une voix vengeresse :
« Malheur ! » Mais aussi lorsqu'il j)eut venir Un cœur sensible à sa misère ,
i:t ruH.MKs s?
Elle s;iif liicii s'en sdinciiir. El lui |ii'riinro un iivcnii
Prospère ! A !^a voix fuit, le miiiivfiiiî sort , Et la leliciti' tlocilc (liiidc vors le inorlcl ti"tn(jiiill(> Des juins i'iivis à ïùse d'or
L'essor ! l'iK^ tciiilrcsso sîias paiville Vient s'épanouir dans son cœur: Ji]t qu'il s'endorme ou qu'il s'éveille : Une voix dit à son oreille :
« Bonheur ! »
Oh! ne traitons jamais les contes de chimères , Enfants, croyons toujours aux récits de nos mères.
m
l';ir iiu beau soleil printanier . Marie, un jour, d'un pas alerte , Snr le gazon d'un vert sentier, (lourait en cueillant l'églantier,
Et certe On aurait dit en la voyant Qu'elle étuit reine du bocage;
90 LEGENDES
Elle écoutait on souriant Des petits oiseaux le ramage
Charmant ! Elle avait, maîtresse fidèle, Du pain blanc pour leur émietter. Et tous venaient à tire d'aile, En sautillant, le bec(jueter
Près d'elle ! Tout à coup, auprès des sillons (^)ui divisent la plaine verte, Elle voit épuisée, inerte, Une femme de vieux haillons
Couverte ; Mendiante des grands chemins , Hélas ! elle tient dans ses mains , Par les souffrances amaigries, Un bouquet de fleurs des prairies
Flétries ! Près d'elle, un fagot de bois mort, Fardeau trop lourd pour sa vieillesse. Est sur la terre. — En sa détresse. Elle gémit et se plaint fort
Du sort ! iAIarie, en la voyant si proche, A d'abord un peu de frayeur ; Mais une voix parle à son cœur, Et gentiment elle s'approche
Sans peur ! liOrs, elle offre à la mendiante , Qui levait des veux étonnés,
ET POEMES, 91
Le bon pain de ses (h'jcunés , Lui disant d'une voix charmante : <i Prenez. »
— Elle accepte — et brave et légère, Marie alors, sans dire nn mot ,
— Dire n'est rien, mieux est de faire — Va prendre aussitôt le fagot
Par terre ! « Chère enfant, dit d'un ton fort doux « La vieille pauvresse Gertrudc, « Je vois votre sollicitude, « Mais ce fardean serait trop rude
« Pour vous ! »
— « Non, n'ayez pas pour, bonne mère, « Je veux le prendre — je le veux —
« Et pour aller plus vite et mieux, « Portons-le vers votre chaumière
« A deux ! » On vit l'enfant belle de grâce Suivre la femme sans aveu. Et, quand celle-ci semblait lasse. Dire: « Arrêtons à cette place
« Lin peu ! » Lors, arrivés à la chaumière, Triste réduit ouvert au vent, L'enfant dit à la pauvre hère : « Je viendrai vous voir, bonne mère.
« Souvent ! » D'un air grave, la mendiante Répond : « Enfant, reviens vers moi,
0? LEGENDES
0 Je suis pniivro ot [lourt.ant [Hiissante . " El je serai reconnaissante
« l'onr Un ! « Si jamais un nialljeur t'arrête, 0 Va, mon cœur le devinera . « Et, malgré la nuit , la tempête, 0 (Tcrlrude pour sauver ta tête
« Viendra ! »
Uhl ne traitons januiis les contes do chimères , Enfants, croyons toujours aux récits de nos mères.
IV
Or, quelque temps après cela. Voulant aller en promenade , Marie eut la fièvre — et voilà , Pauvre enfant, qu'elle reste-là
Malade I A'ite on va chercher le docteur; Il dit que le cas est fort grave, Et malgré l'art réparateur, D'instant en instant la douleur
S'aggrave. Chaque jour on la voit souiïrir Davantage — en vain on écoute
ET POÈMES '.C
Le docteur: — « Je ne puis guérir,
« Dit-il — l'enfant va sans doute « Mourir! >>
En effet un brûlant délire
De l'enfant vient troubler l'esjirii ,
Elle cliante, pleure, soupire,
Dit que sa douleur se guérit Et rit,
Puis bientôt retombe accablée,
Balbutiant des mots confus ,
Des phrases qu'on ne comprends plus!
Sa pauvre mère désolée. Troublée ,
La veille et l'entoure à la fois, D'amour et de sollicitude.
— Tout à coup , élevant la voix. L'enfant appelle plusieurs fois :
« Gertrude! » Par la porte des pavillons, tju'on avait laissée entrouverte, On voit venir d'un pas alerte Une femme de vieux haillons
Couverte! Mendiante des grands chemins. Elle tient encor dans ses mains, i-'ar les souffrances amaigries, Un bouquet de fleurs des prairies
Flétries ! A sa vue on s'étonne fort ; Elle porte sur son épaule
94 LEGENDES
Un pesant fagot de bois mort: " Ma puissance du mauvais sort
u Console , « Dit-elle en élevant la voix , « Cette enfant, bonne autant que belle, (( Me fut secourable autrefois , « Ma vieille mémoire est pai'fois
« Fidèle ! »
— C'est à qui l'interrogera :
— Elle raconte l'aventure,
Et dit : « Dieu me secondera ; << (3ui, cette enfant , je vous le jure , « Vivra, »
— Chacun se réjouit, espère; Gertrude alors, sans dire un mot,
— Dire n'est rien, mieux est de faire — Se courbe et jette le fagot
Par terre I Elle s'en va le délier , Alors, s'approchant du foyer, Elle y jette les branches sèches ; Aussitôt on voit les flammèches
Briller ! Elle emplit un vase d'eau pure. Y met les calices flétris Des fleurs poussant à l'aventure , Et doucement eUe murmure :
« Guéris 1 » — L'eau qui bout est Ijientût verdie Du suc calmant des fleurs des bois;
ET POEMES 95
Oertrude va dire à Mario :
« Prends ceci, ma lillo cliéno. « Et bois ! »
Alors, malgré sa lassitude,
L'enfant s'écrie à cette voix :
« Tu te rappelles autrefois,
« Vraiment c'est bien toi rjue je vois, « Gertrude !
« Je ne t'appelais pas en vain ;
" De moi tu t'es donc souvenue ?
« Oh merci ! donne-moi ta main ;
« Merci ! te voilà donc venue « Enfin ! »
— Gertrude excite son courage ,
Et l'enfant, sans pénible effort,
Avale d'un trait le breuvage,
Puis, comme une fdle bien sage,
S'endort ! Pendant que son sommeil s'achève, "Voilà qu'un rideau se soulève Et lui dévoile son destin A travers l'horizon lointain
Du rêve ; Au milieu des champs elle voit La vieille Gertrude penchée; Chaque fleur, par elle arrachée. Lui dit d'une timide voix
Cachée : <f Pitié pour la corolle d'or « Où l'insecte revêt son aile
Li;UKNDES
" D'une beauté toujours nouvelle « Ne m'arrache pas mon trésor
« Eucor ! » Vt Gertrude répond : « Ma fille. Tu sais cette charmante enfani Si secourable , si gentille, Que tu voyais dans la charmille
« Souvent; Elle est bien malade. Sa mèi'c « Du mal ne peut la préserve)'; '< Donne-moi ton suc salutaire, K En son pouvoir pour la snuvor
« J'espère ! » — " Alors, je consens à mourir, Dit la fleur. — « Adieu la pi'aii'ic « Sans regret je vais me flétrir , '( Si par ma mort je puis guérir « Marie! »
Or donc, le lendemain matin On vit se réveiller Marie Sans souffrance — son joli teini Etait frais. Elle était enfin tluérie.
ET POÈMES
Elle embrassa tout à la fois, iXins une douce quiétude. Son père, sa mère, Gertrude, Qui lui dit d"une douce voi.v :
« Tu vois , « A tes parents , à ta famille « Le bonheur est enfin rendu; « Ton cœiu- du mien fut entendu « Un bienfait n'est jamais perdu ,
« Ma lille ! »
VI
(îhers enfants, libres de souci. Vous dont j'aime le franc sourire , Vous saurez me comprendre — aussi Toujours vous saurez vous conduire
Ainsi. — Laissez la douce bienfaisance. Guider votre bon petit cœur; Du pauvre ayez compatissance, Moi , je vous prédis le bonheur
D'avance. Quand vous entendrez un récit. Où quelqu'enfant timide honore
6
93 LEGENDES ET POEMES
Une ])auvresse qui l'implore, (li'oyez, — et dites vous encore Ceci :
Oh ! ne traitons jamais les contes de chimères , Enfants, croyons toujours aux récits de nos mères.
L'ETANG
Nous regardions l'étang d'une eau morne et plombée Lentement sous la brise assembler pli sur pli , Et la vase cerner d'un contour assoupli La proue et les flancs noirs d'une barque embourbée ;
La couronne des bois, feuille à feuille tombée, Jonchait le sol ; le ciel de brume était empli ; Tous deux, à demi-voix, comme à la dérobée, Nous disions tristement : « l'été s'est accompli :
« Ces coteaux ont perdu leur grâce coutumièrc; « Plus de feuillage vert, plus de blonde lumière « Tremblant dans l'eau qui tremble ou dorant la hauteur! »
Cette idylle à nos yeux peut encor reparaître,
Si vous le voulez bien : — n'étcs-vous pas le maître
Qui l'avez recréée après le Créateur?
ViUe-d'Avray.
LES MUSES EN FUITE
S^LK IN VfLTX HEin.VIN.
Elles se reposaient sous les ombrages verts. Belles de majesté, de grâce et de jeunesse; Leurs regards se perdaient dans les cieuxentrouvertj, Un rêve harmonieux omlormait leur paressse.
Mais soudain, cunano on voit Diane cliassoi'essc S'enfuir, rapide et chaste, et loin des yeux porvcis. Je les vis s'éloigner, égales en vitesse Aux oiseaux inquiets chassés par les hivers!
Des soldats, noirs de poudre, aux mainsensanglantées. Sous le glaive émondaient les branches respectées, On entendait gémir les feuillages frappés;
Et les vierges de lart, les Muses éperdues Chantaient dans le lointain, de moi seul entendues: (' Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés! »
BEAUTE
Qu'est-ce que la Beauté? dites-vous, jeunes filles; Est-ce un front chaste et pur, orné de blonds cheveux? Est-ce un teint aussi frais que la fleur des. charmilles? Un regard plus brillant que l'étoile des cieu.x?
Est-ce une taille svelte aux contours gracieux? . Est-ce un pied si mignon, que dans les deuxGastilles Les Sénoras, froissant leurs soyeuses mantilles, Ne le verraient qu'avec un sourire envieux?
Est-ce une main petite et blanche, aux ongles roses.
Qui déchire les cœurs en effeuillant les roses ?
— Non — le temps ride, courbe et flétrit tout cela :
Ea femme vraiment belle est la femme sincère, Qui, lorsque l'homme est seul et souffrant sur la terre, Vient près de lui, l'embrasse et lui dit: << Me voilà!»
6.
LE SOC ET LE SILLON
A JULEtf ARMINGAUD.
Le fer tranchant du soc s'enfonce clans la terre Pour préparer son sein à la fertilité ,
Mais le sillon prend un ton irrité
Et méconnaît ce pouvoir salutaire : (t Oh! maudit soit, dit-il, le brutal instrument, • « Dont le déchirement « Me fait souffrir un long martyre ! « Les germes qu'il extirpe auraient bien pu sulTire « Au laboureur : pourquoi tant de rudes travaux? « Et qu'avais-je besoin de ces tourments nouveaux?) Le soc lui dit: « Sillon, respecte ce mystère: « Ces germes, par mon fer arrachés do la terre, « L'an passé sont éclos au soleil de l'été : '( Après avoir produit l'abondante récolte, « Ils ont été frappés par la stérilité ; <( Cesse donc, ô Sillon, cette vaine révultc, « Et laisse-moi creuser en paix le lit profond <c Où le germe nouveau va devenir fécond! »
LEGENDES ET POEMES 103
Lorsque ridée, au sein d'une époque stérile. Comme le fer du soc ébranle un sol glacé , Le monde souffre, il craint la semence virile Et préfère le germe infécond du passé. Mais l'homme de génie , interrogeant rcs])ace. Gomme le laboureur voit le printemps venir, Et du progrès jette le grain vivace Dans le Sillon de l'Avenir!
PRINTEMPS
Avez-Yous entendu, lorsque la nuit est belle, La chanson du Printemps qui flotte dans les airs? La brise qui s'enfuit l'emporte sur son aile, Et caresse en passant le saule aux rameaux verts;
Alors, si vous laissez vos rideaux entr'ouverts , L'étoile fait briller le feu de sa prunelle; Elle semble éclairer de sa douce étincelle L'orchestre dont les chants endorment l'Univers.
La forêt retentit comme un orgue sublime,
On distingue la voix profonde de l'abîme
Dont les i^raves accords montent au ciel en feu ;
Dans ce concert divin , où toute la nature
Mêle son harmonie inimitable et pure ,
Le spectateur c'est l'homme, et l'artiste c'est Dieu!
M VA
( I' 0 K M K )
GENESE
F R A G MENT
Or, rÉteniel, voyant la ]iuussi(jre des mondes , Qu'enfermait le chaos dans l'orbe do ses flancs. Jeta la flamme au sein de ces gouftVes immondes Pour les purifier par ses baisers brûlants; Alors, comme au milieu d'une fournaise immense Dans les creusets profonds s'unissent les métaux, Les éléments épars formèrent alliance.
Cependant, l'infini dormait dans le silence, Et l'esprit du Seigneur se mouvait sur les eaux.
Dés le commencement, un embryon informe Dans l'abîme , au hasard flottait, fétus difforme
106 LÉGENDES
Que l'ave agio chaus dans ses replis cunr'oit ;
La nuit pétrifiait l'ébauclie colossale,
En roulant sur ses flancs sa robe glaciale;
Mais le Créateur dit : « Que la lumière soit ! »
Et la lumière fut!
Comme une vierge pâle , Elle sortit du gouffre où dormait l'Univers; Sa première lueur d'une teinte d'opale Colora doucement le vaste sein des mers ; L'abîme frissonna sous sa caresse vague; Pour mieux sentir l'efTet de sa tiède moiteur, Un mouvement se fit. — Et fa première vague Vint bondir écuniante aux pieds du Créateur!
Les Ténèbres, couvrant la face de l'alnme Du voile opaque et lourd de l'immobilité , Se virent déchirer par le rayon sublime Qui venait féconder l'aride immensité. Elles luttaient en vain. — Leur suaire funeste Se fondit en vapeur devant l'ordre céleste: Dieu dit: « Vous régnerez sur le ciel tour à tour « Ténèbres, soyez nuit; lumière, sois le jour! »
Cela se fit —
Alors, s'élancant à sa place , L'élément lumineux vint envahir l'espace. Et la nuit disparut à l'horizon lointain.
F.T POl'Ml'S.
Ce fui le premier soir et le premier matin Ce fut le premier jour.
Dans la vague étendue La lumière flottait, au hasard répandue, Principe sans moteur, germe sans aliment; Le Créateur lui dit; « Pour devenir féconde , « Concentre ton foyer, deviens l'àme du monde !« — Et le soleil surgit au front du firmament.
Alors , comme les cils qui bordent la paupière, On vit autour de lui les germes de lumière Qui dans l'ombre essayaient leur incertain essor ; Dans ce foyer géant tous ils se rassemblèrent , Sortirent ranimés de son sein , et formèrent De leurs larges rayons son diadème d'or!
Soudain l'attraction, force innée et féconde,
Du sein de l'astro en feu jaillit au sein de l'onde
Pour unir et grouper les éléments divers;
Sous les plis montueux des flots du gouffre immense.
Les atomes épars s'unirent en silence,
Et la loi sympathique enfanta l'Univers !
Le Monde était créé.
La nuit étant venue, L'ombre s'épaississait dans l'iMimensité nue;
108 LEGENDES.
Dieu voulul modérer la morne ol)S(.'iiriLé : Il dit, et, du soir triste envahissant l'arène . La lune déploya, mélancolique reine , Les longs plis rayonnants de son voile arwnlé. Ce fut le seeonil jour.
« Sors de ton lit lunuide, « Étincelanl soleil; que ta flamme splendide « Inonde de clartés le front de l'Orient ; '< Fais resplendir des mers la mouvante ceinture : « Pour la première fois révèle à la n.iture K Laugustc majesté de son matin riant! »
Ainsi dit le Seigneur dans sa toute jiuissauce, Et le monde apparaît en sa magnilicence , Et la vague bondit comme un coursier sans frein. Le rayon plonge au fond du lac bleu qni l'accueille; L'Univers attentif devant Dieu se recueille. Car il attend son souverain!
Or, l'Eternel pensif, le maître du Tonnerre , Prend dans ses larges mains le limon de la terre :
Il en pétrit l'argile inanimé, De muscles et de chairs il revêt le squelette , Son souffle donne une âme à l'ébauche incomplète , Et le premier homme est formé!
0 prodige divin! ô merveille sublime! Sous le souffle de Dieu le squelette s'anime ,
KT POK.MHS. 109
La iionséc entre au front ot. la lumièro aux yeux; Se-* pieds frappent le sol qui devient sa conquête, Sa poitrine s'emplit d'air vital , et sa tète Se dresse intelliiîente eteontemple les eieux !
A celte vue, il veut les fraucliir.— Jl s'élance Vers l'austère sommet d'une montagne immense,
Escalade les rocs et les pics do granit;
11 monte, il monte encore, il marche jilein de jide, I/horizon s'agrandit, s'clargit, se déploie. Et partout son regard rencontre l'infini!
Alors, il redescend triste vers son domaine.
Il comprend qu'un destin impérieux l'enchaîne .
11 se soumet sans plainte aux lois de l'Eternel,
Et, ])romenant pensif sa longue rêverie,
Le premier exilé de la voûte infinie,
A peine sur la terre, aspire à voirie ciel.
Cependant tout l'admire et tout lui rend hommage: Les tigres , les lions , de leur antre sauvage Sortent, suivent ses pas dans les sentiers frayés, Et, lui léchant les mains, l'accompagnent en foule; Le Ilot des vastes mers devant lui se déroule. S'avance sur la grève, et vient haiser ses pieds!
l'^t l'jiomme, en l'ecevantces premicies caresses SenI tressaillir eu lui la lilire des tendresses:
110 LÉGENDES
Il cherche , il interroge : on ne lui répond pas ; Rien ne vient comploter ce sens qui se révèle, Et les êtres créés que du geste il appelle Se couchent à ses pieds lorsqu'il leur tend les hras.
Le soleil disparaît dans les vagues profondes,
11 étend radieux sur la cîme des ondes
Des reflets empourprés, de larges flammes d'or;
Le voile de la nuit enveloppe la terre ,
La lune brille au ciel, et l'homme solitaire.
Le cœur plein de désirs inapaisés, s'endort.
Le rêve vient planer sur son âme oppressée . Et le maître des cieux qui lit dans sa pensée Manifeste pour lui son auguste bonté : De la chair de sa chair , de l'àme de son âme. 11 prend une partie, il en forme la femme, Dont les flancs vont bientôt porter l'humanité.
Un long frémissement agite la natui'o, Le monde a tressailli d'un transport inconnu : La femme, Eve , paraît , belle , timide, ] ure, Sous l'or de ses cheveux abritant son sein nu ! Elle écoute, elle attend, la grande vierge blonde Ses pieds ont effleuré le sein mouvan-t de l'onde. Et le flot, qui déjà se hâtait d'approcher, Se recule anssitCt, n'osant pas la toucher!
ET POEMES lil
Elle reste immobile, elle cherche, elle ignore, Le flot revient, s'avance, et se recule encore ; Dans l'omlire de la nuit se plonge son regard, Elle quitte la grève, elle marche au hasard. Attentive à tout bruit, curieuse, ingénue; Ses pieds touchent le sol: soudain, la terre nue Se couvre de gazon, craignant de les meurtrir; On voit , pour préserter son front de la rosée , Le feuillage pousser et les fleurs s'entr'ouvrir 1 L'amour vient féconder la nature embrasée ; Les germes font bondir les flancs de l'univers; La 'sève ardente monte, atteint les rameaux verts, Déborde en longs ruisseaux dont les vagues fécondes Enivrent les forêts, désaltèrent les mondes; La femme a révélé le sens de la beauté : L'extase du bonheur trouble les atmosphères; Pour louer le Seigneur, le cantique des sphères Fait d'accords inlinis vibrer l'immensité 1 L'univers est saisi de transports sympathiques. Les fleurs ont commencé leurs unions mystiques. En semant leurs pollens dans l'air tiède du soir, Et, lorsqu'Ève s'endort, l'âme pleine d'espoir, De la discrète nuit perçant les chastes voiles, Les mondes lumineux, les tremblantes étoiles Au front du firmament se penchent pour la voir !
24 Mara 18.2
L'AMPHORE
Je possède une amphore en verre de Venise, Au col mince , au flanc large , au galbe pur et fier; Elle tremble et frémit au moindre souffle d'air, J'ai peur qu'un papillon dans son vol ne la brise.
Dans son sein est enclose une liqueur exquise : Un vin grec, couleur d'ambre, impétueux et clair; Ma lèvre desséchée à larges flots y puise Et la flamme, et la fièvre, et l'ivresse , et l'éclair I
Regarde bien ce vase où dorment les orages, Et l'infini du rêve et ses profonds mirages : Jeune femme, c'est là l'image de ton cœur;
De ton cœur, où mon âme a puisé palpitante La flamme de l'amour, la fièvre de l'attente, L'ivresse du plaisir et l'éclair du bonheur!
LES ÉCHECS
A MADAMt; L.-.J.
(IMPROVISÉ PENDANT UNE PARTIE D'ÉCHECS.)
Cavaliers, tours, roi, reine et fous, tout se regarde: Les chefs (comme toujours) derrière les soldats; Le fou dans la mêlée en brave se hasarde , Les cavaliers prudents s'avancent pas à pas;
La reine crie en vain : « La tour, la tour! prends garde ! » Sa voix ne peut percer la clameur des combats; Elle parcourt les rangs, échevelée, hagarde, Et pleure ses sujets frappés par le trépas.
De ce jeu mon esprit ne comprend point la ti'amo . Mais un seul mot de vous me l'explique, Madame; « Quand on n'a plus sa reine, on est bien malheureux ! »
On vante les échecs, en tous lieux on les nomme Jeu des rois, roi des jeux : cela se peut ; — en somme . Ce ne sera jamais le jeu des amoureux.
LE JARDIN
A MADEMOISELLE L. G.
Dans ce jardin si frais où tout semble sourire , Où.le rêve se berce au sein des rameaux verts , Sous les grands marronniers où la brise soupire, Pour vous fêter ce soir j'ai composé ces vers.
C'était dans la chaumière aux volets ontr'ouvcrts, Où l'esprit fatigue se retrempe et s'inspire : Les horizons sans fui auxquels mon âme aspire S'amoindrissaient devant cet intime univers.
C'est que dans cet asile, à l'abri de ce chaume,
L'étude recueillie a fondé son royaume
Petit dans le présent , mais grand dans l'avenir ;
C'est que, pour embaumer mon cœur et ma pensée, Sur le bord du sentier, d'une main empressée, L'amitié m'a cueilli la fleur du souvenir.
Août 1S62.
RENCONTRE
(fragment.)
Vous alliez à l'égHirC et je vous ni suivie
Pas à pas, lentement, l'âme toute ravie;
Pour ne point vous troul)ler, je restais à l'écart,
Et je vous observais d'un fraternel regard:
Tout en vous respirait la grâce intérieure
Qui règle la pensée et qui la fait meilleure;
Je lisais la candeur et la sérénité
Sur votre chaste front par le calme habité.
Parfois mes yeux hardis, cherchant vos yeux placides,
Sondaient votre pensée aux profondeurs limpides,
Et soudain vos longs cils, comme un voile discret,
S'abaissaient pour cacher votre intime secret.
Vous aviez, en marchant vers l'église bénie,
Je ne sais quelle grave et sereine harmonie.
Et les oiseaux du ciel, se berçant dans l'air bleu,
Disaient: « faisons silence, elle va prier Dieu ! »
Près du chœur, souslanef, d'encens tout embaumée,
Je vous vis occuper la place accoutumée,
ur, li:(;i;m)Ks i;t I'iikmks
()u\rir votre lui&sel et vous mettre ;i genoux. «le choisis à l'écart un endroit près de vous, Derrière un des piliers de l'obscure travée; Là, sans vous en douter, vous fûtes observée. Et votre âme monta, pure, vers l'infini, Comme un oiseau captif qui regagne son nid. Par le recueillement vous sembliez bercée; tSur vos lèvres mes yeu:< lisaient votre pensée : Je vis sur votre front l'espérance briller: Je comjtris la prière en vous vov'ant prier. Comme un éclair perçant tout à coup la nuit noire. Un souvenir d'enfance éclaira ma mémoire , Et quand l'orgue redit en sons aériens La magistrale ampleur des chanis grégoriens . Mon àmc s'exalta dans un transport mystique . Et je balbutiai les vers du saint cantique , Comme un air endormi dans les lejjlis du cœur. Qui remonte à la lèvre en un jour de bonheur.
Décembre isei.
LE CHENE ET LE ROSEAU
A niCHARD WAGNER.
Le vent redouble ses efforts
Et lait si bien qu'il déracine Celui de qui la lête aux cieux était voisine Et dont les pieds touchaient è rempire des morts'. (J. DE La FoNiAmE.l
L'Autan a renversé le roi des solitudes :
Le grand chêne est tombé de toute sa hauteur;
Le grand chêne est tombé, comme tombe un lutteur
Qui, frappé, garde encor de fières attitudes.
JI
L'Orage impétueux s'apaise. — Le Roseau Se redresse ci moitié, s'affermit, se rassure; Il voit l'arbre géant, à la noble stature, Déraciné, plongeant ses bras au fond de l'eau.
T.
118 LEGENDES ET POEMES.
III
Mais les nids dispersés, les femelles tremblantes Ne sauraient l'émouvoir. — Il reprend ses ébats , Se balance en disant; «Je plie et ne romps pas ! » — « Lâche! cesse du moins ces clameurs insolentes!
IV
» Ton sort est d'être vil et de t'humilier, » Roseau; grandis en paix dans ton ignominie; » Mais pour le chêne altier, comme pour le génie » Il vaut mieux rompre que plier. »
Sous les grands tilleuls est un banc de pierre, Baigné d'ombre fraîche, où deux amants seuls Peuvent en rêvant fermer la paupière, Sous les grands tilleuls.
La main dans la main, que de charmants rêves On peut échanger sur le lendemain , Au parfum des fleurs, aux senteurs des sèves , La main dans la main !
Quand la nuit descend, lente et langoureuse, Que le vent du soir passe en frémissant, Viens sous les tilleuls, ù mon amoureuse, Quand la nuit descend !
LE PHARE
Ce matin, sur IrciiL'il , de liardis ouvriers Sont venus. — L'architecte a désigné la place ; Ils ont sur le rocher dressé leurs madriers. La vague à leur aspect se courrouce et menace.
Mais, si l'un d'eux succombe, un autre le remplace Et scelle dans le sang l'appui des escaliers, Spirale de granit qui monte vers l'espace, Et peut déjà braver l'effort des vents altiers !
Le Phare est achevé, s'allume, brille, éclaire, Projette à l'horizon sa flamme tutélaire. Et darde dans la brume un sillon de clarté.
Ainsi, penseurs, savants, philosophes sublime.-^, Des anti(|ues abus vous gravissez les cimes, Va faites sur leurs l'ronts lirillcr la vérit<''.
17 Ottobro I8b3.
HIVER
A AUGUSTE HERST.
Le ciel est gris, la terre est blanche , Le brouillard monte lentement, Le givre enveloppe la branche, La neige craque sourdement ; Le soleil, de l'étang de glace Fait briller le lerne miroir, h?ur la furet plane et croasse Le corliean noir.
Le vent gémit, âpre et rigide. Dans les arbres silencieux ; Sur le chemin ])as une ride. Ta? un nuage sur les cieux;
122 LÉGENDES
Si loin (juG mon regard so porto, Mon cœur se sent respirer seul: La nature a l'air d'une morte Dans son linceul 1
J/aiistérité dos perspectives. Des sentiers l'immobile aspect Me causent des terreurs furtives Et m'enveloppent de respect ; Cette implacable quiétude Agit comme un opouvantail; Je comprends que la solitude Est on travail !
A mesure que je m'avance , Je crois ouïr les buissons roux Ghuchotter au sein du silence , Comme des vieillards en courroux; Le rameau sec que mon pied brise En cédant semble protester, Et je sens la main de la bise Me souffleter!
La neige (jui crie et se la^se Sous mon talon qui la meurtrit. Garde sur son sein blanc la trace L)e rinsolent qui la flétrit;
ET POEMKS 123
Elle conserve à la vengeance Un indice de mon chemin : Le jour s'en va , la nuit s'avance , Los loups ont faim !
Apaisez-vous, puissances mornes, Buissons trapus, chênes hautains. Ciel, dont les horizons sans hornes Présagent de meilleurs destins : Pèlerin, vers ma Thébaïde Je marche, au hasard emporté; Je hais le monde, et j'ai pour guide La liberté !
Les austères douleurs ont besoin de silence ;
La solitude règne où le deuil a passé;
L'âme que vient d'atteindre une douleur immense,
Délaissant le présent , retourne à son passé.
Elle refait alors ces beaux jours pleins de fêtes , Où la joie éclatait, où l'on était à deux... (^)ue lui fait l'avenir, ciel morne où les prophètes Cherchent, en tâtonnant, des astres hasardeux?
Le présent lui rappelle hélas! sa peine amere ; Pour elle le bonheur n'est plus dans l'avenir; Mais le passé béni, consolante chimère. S'illumine aux clartés vives du souvenir.
Le matin, des (jiio je te quitte, Songeant aux longs ennuis du jour. Je dis au soir ; » Oli ! reviens vite , « Et ramène-moi mon amour ! »
Va iiendanl touie la journée . Ton dernier mot d'adieu me .suit , Et dans mon àme abandonnée J'entends ce mystérieux liruit:
Bruit d'adieu que mon eœur sonore Sent à ses parois attaché, (lommo un cristal qui vibre eneiu'e Longtemps après qu'on l'a touché.
Il I é viicr ië6n.
PASTEL
Dans mon petit salon, au dessus de la glace, Madame, vous trôno*; dans votre cadre d'or; Parmi tous mes tableaux c'est la meilleure place : ' Reine par la beauté, là vous régnez encor.
L'or du vieux cadre est rouge, et le verre en détresse Ecaillé par endroits émousse la clarté ; Mais votre fraîche imago, û jeune enchanteresse, Prête un charme touchant à cotte vétusté.
Sous l'arc do vos sourcils brillent vos yeux tranquilles. Bleus comme les bluets, profonds comme un ciel pur; On dirait, à les voir constamment immobiles, Deux étoiles nageant dans un limpide azur !
Et votre épaule rondo , au contour souple et ferme . Triomphe des tons mats du verre dépoli , Un sang jeune et vermeil empourpre l'épidcrme Que de ses froids baisers le Temps n'a point pâli.
LEUE.NDHS KT PUE.MES 127
Vos cheveux relovés, rejetés en arrière . Gomme un flot indocile et que rien no contient . Dans leur lil)re désordre et leur allure fière S'échappent du tissu qui forme \onv lien,
Et la tresse soyeuse et le tissu de soie Enlacent à l'envi leurs courbes et leurs nœuds . Et sur votre cou blanc la boucle folle ondoie , En jetant sur la peau des retlots lumineux !
Dans ce deshabillé plein do grâce hardie . Heureux, cent fois heureux celui qui put \ous voir , Des langueurs de la nuit encor tout attiédie, Entr'ouvrir vos beaux yeux devant votre miroir,
Et vous envelopper, nonchalante et coquette, Dans cette draperie aux plis amoncelés. Retenue a demi par votre main fluette Aux beaux ongles de nacre, aux longs doigts effilés !
Quand je pense comment je vous ai rencontrée! (Voilà pourtant où va ce que nous adorons!) Vous étiez dans la rue, inconnue, ignorée , Exposée à la pluie , à la boue , aux afîxonts !
!?•! Li;c.K.NDi:s i;t pommks
p]t ley bourgeois épais, et les matrones sèches Vous insultaient du rire ou vous montraient du doigt. Kt les abbés gourmés prenaient ces airs revèches Dont poufïViient si gaiement les abbés d'autrefoi ;
Mais je vous aperçus, et, d'une àmc pieuse, J'essuyai la poussière épaisse avec ma main ; Si j'eus en ce moment l'allure dédaigneuse , Ce n'était, croyez-moi, ni froideur ni dédain!
Le marchand m'observait au seuil de sa boutique . l*rèt selon mon visage à surfaire son prix : Je suis pauvre, il fallait user de politique . Et contenir ma joie et mes regards épris.
Je réussis!... Alors, libre de toute crainte. Triomphant, mon regard d'ivresse étincela . Puis, vous enveloppant d'une amoureuse étreinte, Je gagnai ma demeure, où, depuis ce temps-là...
Dans mon petit salon, au-dessus de la glace . Madame , vous trônez dans votre cadre d'or ; Parmi tous mes tableaux c'est la meilleure i)lacc: FU'ine ])iir la beauté, là vous régnez encor!_
LA RÉVOLTE DESCHKNES
A AUGUSTE HERST.
Vainement, ô forêt, le soir tu te recueilles, Vainement vous cessez, lentes inflexions ; Le vent glacé des nuits se lève , et dans les feuilles Précipite, jaloux, ses détonations.
Des chênes on entend les imposants murmures :
« L'étoile du repos au ciel vient de briller;
» Gomme de vieux guerriers dormant sous leurs armures,
» Ne pourrions-nous en paix un moment sommeiller ?
B Nos bras se sont tordus en d'horribles Lourmente>; » La bise a dispersé nos feuillages flétris ; » Les bourrasques du nord, brutales, véhémentes. » Sur notre front auguste ont épuisé leurs cris.
mo LEGENDES
» Sous l'aciion do ITige a flrrlii notre force ,
» Siirnos cimes les ans posent leur pied vainqueur;
» La foudre a ravagé notre quadruple écorce,
» Et son glaive de feu nous a frappés au cœur.
» Pondant que dos autans la sombre violence » Nous assiège, à nosjiieds tout unmonde s'endort: » La clochette s'incline indolente, et balance » Dans son pavillon bleu l'insecte aux ailes d'or;
» Pendant que la tompéle aux haineuses secousses )) Nous étreint,nous oiqn'csse etnous vient accabler, » Le ver luisant, glissant sous le velours des mousses, » Regarde au fond de l'eau les étoiles trembler;
» Pendant que nous luttons, enlacés branche à branche, » Mornes contemplateurs des horizons blafards, » Au bord de l'étang vert l'humble roseau se penche, » Et les flots assoupis bercent les nénuphars.
•> C'en est assez : contions , ô nature marâtre,
» Notre vieil ennemi, ce grondeur acharné .
» Qui peut voir , quand au ciel passe l'éclair bleuâtre ,
» Se courber sous ses C(ni]is notie front indigné ;
» Ou, lassés dj3 voilier des veilles éternelles,
» LasKés de nous roidir dans un stérile effort,
» Tu nous verras tomber, couuno dos sentinelles
» Quo leur posl(> faial (K' signe pour la mort.
ET POEMES 131
» Entends enlin, entends nos trop justes murmures!
I) L'étoile du repos au ciel vient de hriller,
» Et nous voulons ce soir un moment sommeiller,
» (iDUime de vieux guerriers dorment sous leurs armures, u
— « Redressez vous , mes fils, en votre majesté, » J^eprend la grande voix qui sur les forêts plane, « Ou les étoiles d'or et la blanche Diane » Vont se voiler le front et crier : lâcheté !
» La révolte vous trouble, elle vous rend injustes; » La sève de l'orgueil monte jusqu'à vos cœurs; » Vous n'avez plus pitié de mes frêles arbustes: » Mes chênes maintenant sont jaloux de mes fleurs !
» Pourtant, quand monte l'aulte aux pâles auréoles,
» Ne respirez-vous pas , ô despotes jaloux ,
)) Dans l'air frais du matin, ces parfums des corolles,
» Qui, pour venir àmoi, montent d'abord vers vous?
» N'est-ce donc plus pour vous que les brises k'-gères
" Des Ilots calmes du lac font frissonner les eaux ?
'' N'est-ce donc plus pour vous qu'éclosent les bruyères?
" ?N'est-ce donc plus jxiur vous que chantent les oiseaux?
'■ Les grands, les forts se plaindre ainsi : c'est une honte 1
1) Eh bien ! soit ! succombez, rendez-vous lâchement !
» yia. patience est lente et ma justice est prompte :
>i L'homme se characi-n du soin du châtiment.
l;^? I.KGHNDES
'■ Car mon vouloir précis règle vos destinées;
■• l/liûinmo que je gouverne est dooile à mes vœux.
') Et, si vous napaisez vos forées mutinées,
n Sacliez voire avenir, sachez ce que je veux:
n Vous ne formerez pas la superbe carène
» Ou brick rapide aux fiers canons étincelants ;
» Vous ne sentirez pas la vague souveraine
w D'une étreinte amoureuse envelopper vos flancs.
» Vous ne deviendrez pas,sousles sacrés portiques. » La stalle au profil grave, au grand panneau sculpté, » Dont la fibre a frémi sous l'aile des cantiques, " Et que l'art revêtit d'éternelle beauté.
" Vous serez méprisés , quoiqu'on dise et qu'on fasse; '> Aux viles fonctions vous serez condamnés; " L'oiseau d'un vol fiévreux dévorera l'espace, " Pour ne jioint effleurer vos fronts déshonorés.
» Pliez devant la foudre et cédez à l'orage ! « Puis, quand vous serez là, couchés sur le gazon, - L'homme viendra tailler dans vos flancs sans courage » Des })oteaux de gibet, des portes de prison.
» Vous serez les valets de la vengeance humaine : " De toutes les douleurs vous subirez l'accent : » Vous entendrez râler la mort, rugir la haine. » Blasphémer le coupable et pleurer rinnoceni.
ET l>OEMr:S. 133
)) J'ai dit! — Mais à ma voix cesse votre dômenoe .
» Vous tremblez de suliir ce dégradant alTronl :
)' Jja menace répugne à ma haute éloquence :
.' Chênes, j'ai pardonné; relevez votre front!
n Préservez les roseaux, préservez les hièbles, » Et l'insecte, et l'oiseau dormant sous votre foi: 0 De votre fier destin accomplissez la loi : » (l'est le devoir du fort de protéger les faibles. »
rptenibre IsËI .
BERCEUSE
Silence ! L'enfant dort!. . Sur ses lèvres vermeilles Son sourire divin est à peine effaré; Des songes enchanteurs aux divines merveilles L'essaim mystérieux sur son front a glissé.
A quoi peux-tu jjenser ainsi, quand tu sommeille . Cœur d'or où nul souci désastreux n'a passé? A quoi peux-tu penser? A ta mère qui veille, Et dont le tendre chant a tout-à-coup cessé".
Dors, petit chéruhin, ange aux paupières closes ; Jouis en ce moment du calme où tu reposes Sans remords inquiet, sans chagrin étouffant!
Hélas! trop tôt pour toi l'amour et le génie Te feront éprouver leur lirfdante insomnie . Et tu regretteras ton doux sommeil d'enfant.
LES TAUREAUX
Tuut prêts à mesurer leur vi^^ueur athlétique, Voyez-les ! — Ils sont deux. — Œil torvc, front oblique , Corne basse, écrasant le gazon sous leurs pieds; Puis calmes tout-à-coup , immobiles, liés A l'argile du sol par leurs sabots pétrie. Zébrant leurs flancs de coups de queue, avec furie Ils s'élancent... Chevaux, juments, dormant en paix. S'éveillent. — La poussière en tourbillons épais S'élève. — La fureur du rut n'a plus de bornes: L'œil s'injecte, le pied frappe et creuse, les cornes S'entrechoquent; les flancs, inondés de sueur. Se gonflent; le poil roide, hérissé de fureur. Fume. — Un mugissement rauque sort des poitrines. Le sang rougit la corne et jaillit des narines, Et les échos craintifs, réveillés tour à tour , Redisent effrayés le rude chant d'amour.
Cependant la génisse , indolente , paisible , Ferme h demi ses yeux, tourne son col flexible,
1.% LIXiHXDKS ET PdKMES
Et. rin^ecte, chassé par elle doucement,
Sur son front étoile se pose incessamment ;
Le saule échevelé caresse de ses branches
Son dos et ses flancs bruns marqués de taches blanches;
Attentive à la voix d'un roitelet moqueur,
Elle attend sans trembler le robuste vainqueur.
LES BŒUFS.
A CH. r>E LORCAC.
La pourpre du couchant de leurs robes ombrées
Faisait reluire les poils roux, Les tons fauves prenaient des teintes mordorées ,
Les tons heurtés devenaient doux; Ils s'en allaient, suivant la route désignée
Par le fouet ou les cris du chien, Calmes, l'air magistral , la face résignée.
Humant en paix l'air tiède, ou bien Ruminant, et rêvant les prés, les hautes herbes.
Les fossés où dans les roseaux Jadis ils s'enfonçaient, lo\ant leurs fronts superlios
Et plissant leurs larges na-^eau\ , Et la plîiine sans (in, et les gras pâturages,
Où le tronc gris des saules creux . Penché sur l'eau, ])rojelte au 'oin l'humide ombrage
De ses rameaux aventureux.
Maintenant tout est dit; — l'agreste métairie Ferme ses établcs sur eux;
13S LEGENDES ET POEMES
Adieu les champs dorés, la paisible prairie
Où l'on cheminait deux à deux; Adieu les toits de chaume où les ramiers fidèles
Roucoulent quand vient germinal; Adieu les chants d'amour , les doux battements d'ailes,
Le clairon du coq matinal, El le soleil oardant sa couronne embrasée
Au front pâle de l'horizon, Et le scintillement des perles de rosée
Qui roulent sur le vert gazon ; Adieu, luzerne en fleurs, foins jaunis et pâture,
Abris des troupeaux triomphants , Adieu le sein fécond que la mère Nature
Offre sereine à ses enfants ! Le bouvier en sitflant excite le chien fauve
Qui joyeux aboie et vous suit , Et si quelqu'un de vous se détourne et se sauve,
Pressentant où l'on vous conduit. Le chien court, l'homme arrive , et l'aiguillon terrible
De son fer lui crève la peau, La révolte s'apaise, et, devenu paisible,
Le fuyard rejoint le troupeau. Lentement, lentement, baissant ses regards mornes,
Haletant d'angoisse, hébété, Et ne comjtrcnant pas qu'au bout de ses deux cornes
Le ciel a mis la liberté !...
ÉPITAPHE
Passants, faites silence! Pour elle, c'est ici que le repos commence : Chaque instant de sa vie était un noble elîbrt... Elle dort !...
Sa lampe de travail, étoile du courage, Qui Lrilhiit sur mon ciel obscurci par l'orage , Hélas ! vient de pâlir sous le vent de la mort... Elle dort!,..
C'est ma jiicrc : Sa tendresse ineffable abrita mon berceau : Mon amour lilial gardera son tombeau : Mon cœur auprès du sien veille sous cette pierre.
Passants, faites silence! elle dort; c'est ma mère...
LÊVENTAIL DE SUZETTE
Ma Suzon reposait seiilette.
Elle rêvait, Et TAmour veillait en cachette
A son chevet; Il posait, se glissant près d'elle
Sans l'éveiller, Son carquois d'or sur la dentelle
De l'oreiller.
(t 0 Suzon, e disait le pcrtide ,
» Pour tes beaux yeux, >' J'ai quitté les jardins de Gnido,
D J'ai fui les Dieux,» Et plus léger que l'hirondelle
Qui fend l'azur , Il caressait du bout do l'aile
Son front si pur.
LEGENDES F,T THEMES
« Je VOUS tiens, monsieur le volage !
Lui dit Suzon ; " Entrez, entrez dans eette cage :
» Vite en prison ! » Mais lui, riant, en vrai rebelle,
De cet arrêt. S'échappe, abandonnant une aile ,
E[ disparait.
Il a réveillé ma Suzette
En se sauvant ; L'aile blanche en sa main fluette
Palpite au vent; Elle songe et la considère
Très en détail ; " Tiens! » se dit-elle, « j'en vais fair.:
» Un éventail. »
On va quérir lames d'ivoire.
Paillons d'or pur. Glands et cordons, rubans de moirp.
Couleur d'azur; Chaque soir, l'éventail repose
Jusqu'au matin Ha us un coffret de bois de rose
Et de satin.
Mais hélas! depuis, que d'œillades , De billets doux !
14-2 LÉGE>"DES ET POEMES.
Que de soupirs , de sérénades !
Je suis jaloux! Nuit et jour, mon âme inquiète
Est en travail : Maudits soient l'Amour et Suzette
Et l'éventail !
Décembre 1861.
DÉPART.
« Fais honneur ù ton pavillon, » Ma barque, trace ton sillon! »
« Où nous allons? que sais-je! » Qu'il soit le bien venu, » Le rivage inconnu!' »
— « Hélas ! le jour s'abrège , » Redoute le danger,
» Iras-tu sans encombre
» Dans la tempête et l'ombre
» Vers ce ciel étranger? »
— « J'irai , tu peux m'en croire , » L'audace est ma vertu;
» Marchons ! »
— " Que cherclies-tu? » Quel est le port ? »
— <( La aloire ! »
LEGENDES ET POEMES.
« Fais honneur îi ton pavillon. « Ma barque, trace ton sillon I « .• Allons!
— a Le ciel se voile ! »
— u Apaise ton effroi : » Regarde cette étoile , » Elle brille pour moi.
' Son nom est Poésie ! •■
<( 0 maître que j'aimais. -> D'effroi je suis saisie. » Hevions au bord ! »
— « Jamais ! »
— « Arrête! » — « Assez de plainh^ » En route! Amis, adieu,
» A la garde de Dieu ,
;. Au large, va sans crainte ! •»
« Fais honneur à ton pavillon , » Ma Itarque. trace ton sillun ! -.
31 Oct.ilre l»i
THEATRE
FRAGMENTS DE VELLÉDA
TRAGEDIE GAULOISE.
^•OTA.
L'œuvre dont nous donnons ici quelques fragments au public 'était pour Roche une œuvre de prédilection : il voulait en faire comme une épopée nationale des origines de la Gaule. Déjà il avait presque entièrement terminé les trois premiers actes. Les fragments qu'on va lire représentent tout ce qu'il nous a été possible de décbillrcr, non sans peine, dans les manuscrits de notre ami.
FRAGMENTS DE VELLEDA
PREMIER ACTE. — SCENE VI,
Une Forêt.
HERMANN, CIVILIS, SABINUS, BOJORIX, ARIOVISTE. {Ils entrent de divers côtés \ diacun d'eux est suivi de plu- sieurs guerriers.)
UERMANN, à Cioilis, Qui vous amène ici ?
civiiis, montrant son anneau. Le festin.
HERMANN.
Bien.
SABINUS , montrant son anneau.
Regarde :
Je viens pour le festin.
1j: FliAGMENTS
ciMLis, aux (jwrriiTs qui l'accoinijaijwnt.
Vous, faites bonne garde ; Portez-vous aux sentiers, vous là-bas, vous ici; Veillez !
ijojonix, (V Uermamu Pour le festin nous arrivons aussi.
Nobles cbefs, attendez quelques instants : mon père Va ramener du bourg la cohorte guerrière.
SABINIS.
Civilis !
CIVILIS.
Sabinus ! Salut, mon frère !
SABINUS.
Eh bien ! Tout est-il préparé?
ClVlLlS.
Mon dernier entretien A des principaux chefs exalté le courage ; Tous sont dans le complot; et de plus, un message Que m'a fait parvenir Antonius Primus, Qui soutient Vespasien contre Vitellius, Me prouve qu'il nous faut agir de suite : en somme, Il me conseille, afin d'occuper loin de Rome Les légions du Rhin que mande lEmpereur, D'exalter des Germains l'inquiète fureur;
DE VELLEDA. 103
Hordennius Flaccus comme lui favorise Vespasien, et m'écrit en ce sens. Or, la crise Nous est propice; il faut agir sans hésiter; Qu'ensuite les Romains viennent nous arrêter 1 On n'apaise pas plus un peuple qui se lève Qu'on n'apaise la vague envahissant la grève.
SABINDS.
Bien dit, mon frère!
ARIOVI-TE.
Il faut, en effet, se hâter; Le moment est venu, sachons en profiter.
Réfléchissez avant d'agir. Pour moi, je pense, Si le projet est grand, que l'obstacle est immense ! La puissance de Rome est terrible ! Vraiment, Je crains pour l'entreprise un sombre dénouement... Une défaite, enfin !
SABIMJS.
Par ces tristes présages, Penses-tu, Bojorix, amollir nos courages?
BOJORIX.
Tu vois avec le cœur, je vois avec les yeux;
Tu vois plus haut, je vois plus bas, mais je vois mieux.
Vous voulez abaisser la puissance romaine;
Vous rêvez la vengeance, et faites de la haine
Un piédestal sanglant à votre liberté :
Ce sont de nobles vœux; mais la réalité
9.
154 FRAGMENTS
Brise de vos projets le vain échafaudage. Soyez moins empressés, et songez à Garthage Renversée, aux Gaulois asservis. Les revers De ces peuples vaillants ont instruit l'univers. Rome répand partout une clarté féconde ; Youloir l'anéantir, c'est replonger le monde Dans la nuit du chaos et de l'aveuglement; G'est arrêter l'essor de tout grand mouvement ; C'est hriser le soutien de l'univers qui penche ; G'est abattre le tronc pour sauver une branche ! Givilisation, grandeur, tout est perdu, Tout s'écroule, s'éteint ou s'arrête éperdu. Et vous faites régner sur la terre appauvrie La nuit de l'ignorance ou delà barbarie.
SABINUS.
Assez! J'admire ici combien nos oppresseurs
Savent dans nos conseils trouver de défenseurs;
Je reconnais en toi leur éloquence habile;
Aux savantes leçons tu t'es montré docile ;
Je crains de ne pouvoir atteindre ta hauteur,
Car je suis un guerrier et non pas un rhéteur.
Eh! que nous font, à nous, ces grandeurs insultantes!
Nous aimons nos forêts sauvages et nos tentes,
Nos rustiques festins et notre pauvreté,
Qui donne au corps la force, au cœur la dignité !
Notre déesse, à nous, c'est la Liberté flère,
Qui, les cheveux au vent, les pieds dans la poussière,
S'élance à l'aventure, et du cœur sait bannir
Les soucis du passé comme de l'avenir.
DE VELLEDA. 155
Tout le reste est néant, frivolité, chimère! Ton esprit, qu'a faussé la science éphémère, A bien vite oublié les leçons des aïeux.
BOJonix. Qui donc m'a pu raloir ces mots injurieux?
N'as-tu pas adopté leurs plaisirs, leurs coutumes?
Tu viens ici paré de leurs riches costumes ;
Tu t'endors sur la pourpre et bois le vin dans l'or ;
Les fleurs couvrent ton front hautain... que sais-je encor
Pour bercer vaguement ton somnolent délire,
Le son des voix s'unit aux accords de la lyre;
Les délices de Rome ont corrompu tes mœurs,
Et peut-être en secret tu chéris nos vainqueurs.
BOJORIX.
Si joies chérissais, serais-je à cette place?
Tu parles de prudence et blâmes notre audace ; Mais si, comme nous tous, humihès, proscrits, Ton âme de ce peuple eût entendu les cris; Si, t'arrachant un jour au joug de la mollesse. Ton regard du pays eût sondé la détresse, Peut-être croirais-tu qu'il faut agir,
CIVILIS.
Assez , Sabinus! Oublions l'erreur des jours passés ;
156 FRAGMENTS
Bojorix est venu, sa faute est réparée; 11 a voix au conseil. Si parfois égarée Sa raison l'abusait d'un chimérique espoir, Au combat, comme nous, il fera son devoir; J'en suis sûr.
AIUOVISTE.
Jl dit vrai. Réglons plutôt ensemble Le projet important qui ce soir nous rassemble.
IIERMANN.
A'oici mon père eniin
(Le Druide entre, suivi des vieillards et des guerriers.)
LE DRUIDE.
Civilis, Sabinus, Prêtres, vieillards, guerriers, soyez les bienvenus! Vous, conseils vénérés, vous, phalange aguerrie, Qui nous prêtez appui, merci pour la patrie !
CI .lus. Au centre du conseil plantons le glaive nu.
LE DRL'iDE , Il Hermonu. Tout s'est passé dans l'ordre? Il n'est rien advenu?
HERMASN.
Non.
(Aux guerriers.) Veillez aux sentiers, de crainte de surprise. (.1 Civilis.) Et vous, chef qui guidez cette grande entreprise, Vous, Civilis, parlez!
DE VELLEDA, lo7
CIVILIS.
Bataves et Germains ! Vos ancêtres tenaient l'univers dans leurs mains; Confiants dans leur force et dans leur libre audace, Du colosse romain ils souffletaient la face, Se ruaient, en passant, sur l'Empire eiTrayé, Et suivaient leur chemin, parle destin frayé, S'arrètant pour combattre et pour planter leurs tentes ; Des Alpes, en chantant, ils descendaient les pentes, Intrépides, assis sur leurs grands boucliers, Avalanche vivante ébranlant les glaciers; Libres comme le vent impétueux qui passe, Ils allaient au hasard, interrogeant l'espace ; La gloire les guidait plus que l'astre des cieux. Fils des Germains, voilà quels étaient vos aïeux! Et vous tous, vous, issus du pur sang de ces braves, Qu'êtes-vous devenus maintenant? — Des esclaves Honteusement courbés sous un maître vainqueur, La chaîne au cou, le deuil au front, la honte au cœur! Dans l'abrutissement votre âme est endormie. Et vos aïeux ont vu, pour comble d'infamie, La louve qui nourrit vos rivaux abhorrés Creuser en paix son antre au fond des bois sacrés! Or, que pensent de vous ces ombres désolées Qui voient nos dieux proscrits, nos forêts violées, Nos frères et nos fds quittant le sol natal, Pour servir aux projets d'un oppresseur brutal? Ils pensent maintenant que votre âme est flétrie, Que le courage ardent de leur race aguerrie, Ne pouvant inspirer un magnanime effort, S'éteint comme la sève au flanc d'un arbre mort.
158 FRAGMENTS
Eux qui vous bénissaient sont prêts à vous maudire, Car le barde n'a plus de haut fait qui l'inspire, Car la patrie en deuil, pâlissant sous l'affront, Déchirant sa poitrine et meurtrissant son front, Se meurt, sans que sa honte et son ignominie Réveillent dans vos cœurs la vengeance endormie ! C'en est trop, ô guerriers! non, vous ne voudrez pas Suivre dans son chemin la honte pas à pas ! Or, levez-vous! Je dis qu'il est temps qu'on s'éveille; Je dis que dans les bois où la Liberté veille. Quand je passais, saisi d'un salutaire effroi. Écoutant les pensors qui s'agitaient en moi. J'ai vu, sans que le vent élevât ses murmures. Se pencher les rameaux où pendent les armures Des guerriers qui sont morts en combattant. Je dis Que l'instant est venu des prodiges hardis : Redevenez enfin les enfants de vos pères ; En face dos Romains tentez le sort des guerres ; De l'aire où l'aigle plane indiquons le chemin Aux peuples enchaînés ; apprenez aux Romains Ce qu'on ose accomplir quand on veut être libre. La guerre entre eux et nous rétaljlit l'équilibre : Nous sommes leurs sujets; grandissons notre sort: Devenons leurs égaux en face de la mort. Rome, dans les succès et dans l'orgueil nourrie, Combattra pour la gloire, et nous pour la patrie. Notre rôle est plus beau : suivons notre chemin. Et l'esclave d'hier sera maître demain !
{Les assistants applaudissent en frappant de leurs glaives sur leurs boucliers.)
DE VELLEDA. 159
TOUS.
Aux armes!
Des Gaulois vers vous les bras se tendent; Pour se lever en masse et frapper, ils n'attendent Qu'un signal.
LE DRUIDE,
C'est à nous de commencer d'abord; Portons le premier coup, braves enfants du Nord !
UN VIEILLARD.
Des armes pour mes fils! J'aurai l'honneur suprême Au plus fort du péril de les guider moi-même.
UN JEUNE GUERRIER.
Pour moi, je veux avoir ma place au premier rang.
CIVILIS.
Jeune homme, tu l'auras.
HERMANN.
Que ce spectacle est grand! Il m'enivre le cœur!
Piome, reine odieuse, Garde bien ta cité; C{ue ton aigle orgueilleuse Dépasse dans son vol la nuée aux flanc? d'or : Nos lleches sauront bien arrêter son essor.
160 FRAGMENTS
Un mot. — De vos griefs je conçois la justice; Mais, bien que le moment soit en effet propice, Sans un soulèvement on pourrait obtenir Justice des Romains.
TOLS.
Non.
BOJORIX.
Laissez-moi finir 1 Sans répandre le sang, sans risquer une lutte, Qui ])out pour le pays être encore une chute, Je pense qu'au Sénat, pour ces exactions, On pourrait demander des réparations, S'expliquer, et la guerre alors serait finie.
On ne s'explique pas avec la tyrannie : On combat et l'on meurt.
civiiis.
Bien, noble Arminius!
SABINDS.
Bojorix nous trahit!
(// tire son glaive, Bojorix fait de mcme.)
LE Dr.ClDE.
Arrêtez, Sabinus! Bojorix, arrêtez! je le veux! — Je pardonne A votre cœur ; je sais votre intention bonne ;
DF, VHLLKDA. IGl
Mais nous avons vingt fois rc-rlanir, supplié. Et toujours vainement.
S\BIM)S.
Le peuple, humilié, N'a que faire de l'art d'un orateur frivole.
CUILIS.
Le fer pour s'affranchir vaut mieux que la parole,
TOCS.
Oui! vive Civilis! Guerre aux Romains!
civins.
Guerriers. Aux jeunes combattants donnez ces boucliers, Ces armes, enrôlons l'ardente adolescence Sous l'étendard sacré de notre indépendance.
( On distribue les armes aux jeunes guerriers.)
LE DRUIDE.
Enfants, soyez bénis ! Cette solennité Consacre devant tous votre virilité. Portez avec orgueil ces glorieux insignes, Et devant l'ennemi sachez en être dignes.
TOUS.
Nous le jurons !
CIVILIS.
Voici maintenant le moment D'engager tous les cœurs dans le môme serment.
162 FRAGMENTS
LE DRUIDE.
Chefs et guerriers armés pour les luttes nouvelles, Par l'auguste splendeur de ces nuits solennelles, Par l'amour du foyer, par l'amour des aïeux. Par ce qui plaît au cœur et ce qui plaît aux yeux, Par tout ce qui fait vivre et tout ce qui fait croire. Par l'honneur, par le sang, par l'amour, par la gloire. Jurez de n'arrêter votre élan redouté Qu'en face de la mort ou de la liberté!
TOUS.
Nous le jurons!
LE DRUIDE,
O Dieux qui nous voyez dans l'ombre, Tentâtes, Caturix, Héol, trinité sombre, Écoutez, et s'il est des traîtres parmi nous, Épuisez sur leur front votre triple courroux! Qu'ils soient maudits de tous, repoussés par leurs frères, Méprisés par leurs fils, reniés par leurs mères I Que tout brave guerrier, à leur vue irrité. Leur refuse l'abri de l'hospitalité ! Que leurs restes sanglants, privés de sépulture, Des corbeaux et des loups deviennent la pcîture ! Qu'ils soient déshonorés ! Que leur nom avili Reste à jamais plongé dans un honteux ou])li!
TOUS.
Oui!
LE DRUIDE.
Chefs, et vous, guerriers, écoutez ! — Les usages Veulent qu'on interroge avant tout les présages;
DE ELLEDA. 163
Un esclave a remis ce message en mes mains ; Il est de Velléda la prêtresse : — « Germains ! .' Levez-vons et marchez à la guerre sacrée ! « De carnage et de sang la louve est altérée, » Armez- vous, et lavez dans le sang des Romains » L'empreinte que les fers ont laissée à vos mains ! » Effacez de vos fi'onts le deuil expiatoire ! » Tentâtes par ma voix vous promet la victoire; » Les fières légions trembleront sous vos coups... » Entonnez le bardit, ù Germains; levez-vous! »
ARIOVISTE.
Le triomphe est certain sous de pareils auspices; Il nous attend, marchons!
SABIXUS.
Les moments sont propices.
AIIIOYISTE,
Agissons sans retard.
LE DRUIDE.
Tous les chefs désignés Se rendront dès demain aux postes assignés Par Civilis. Surtout agissez en silence, On peut tout renverser avec une imprudence. Agisssez promptcment!
CIVILIS.
Ici, pour diriger Les guerriers au conseil comme dans le danger, Je nomme Ilermann.
Ibi FRAGMENTS
TOL'S.
Oui ! oui I
IIERMANN.
Quoi! cet, honneur insigne Au plus jeune guerrier!
Tu te trompe : au plus digne ! Au cœur le plus vaillant, comme le plus loyal I Maintenant que chacun soit, au premier signal, Prêt à mourir! — Partons. Déjà la nuit s'avance.
LE DKllDE.
Qu'aucun bruit, de ce bois ne trouble le silence : Retenez votre voix, amis. — Levez les yeux Sans crainte, portez haut vos fronts audacieux : Vous avez relevé votre grandeur flétrie; Osez donc regarder le ciel de la patrie !
( Tous sortent, sauf Hcrmann. )
HERMANN, Seid.
Moi nommé chef! Admis aux conseils, aux combats! Libre de prendre part à ces graves débats Où du monde le sort va se régler peut-être! Quel honneur ! Mon cœur bat ; je ne suis pas le maître Des mouvements d'orgueil qui soulèvent mon sein. Pourquoi les réprimer? C'est un noble dessein Qui me guide : je veux, dans cette guerre sainte, Montrer un bras puissant insensible à la crainte,
DE VELLKDA. 16:.
Un cœur ardent, rempli de ton auguste foi, O Liberté !
VELLÉDA , lui mettant la miin sur l'épaule. C'est bien! je suis fière de toi.
UKRMANN.
C'est elle ! l'inconnue ! ô Dieux puissants !
VELLÉDA.
Écoute ! De ma présence ici tu t'étonnes sans doute, Hermann ?
HERMANIV.
Mon nom !
VELLÉDA,
Sois calme, apaise ton efl'roi. Si tu me vois ici, si je m'adresse à toi, C'est au nom du pays, de son indépendance; Je compte sur ton bras comme sur ta prudence Dans le sublime olTort qu'aujourd'hui nous tentons.
IltUilANN.
Sur moi! mais tous ces chefs, tous ces illustres noms, Civilis, Sabinus, Bojorix...
VELIÉDA.
Que m'importe !
HERMANN.
Mais cependant...
IGG FRAGMENTS
VELLÉDA.
Celui dont rame est la plus forte Est le chef véritable, et je m'adresse à lui. Je ne te connais pas seulement d'aujourd'hui, Car devant moi ton cœur a parlé ; j'ai su lire Dans ton regard : souvent, dans un ardent délire, Tu suivais ce sentier, et, seul au fond des bois, Tu laissais déborder ton âme dans ta voix. Je crus à tes accents, à ta fière attitude : L'homme ne peut mentir devant la solitude ; .Te connus tes pensers, ta loyauté, ta foi. Ton courage... et voilà pourquoi je viens à toi!
^ERMA^^. Que voulez-vous'i' Parlez!
VELLÉDA.
Ces chefs que tu me nommes, Nobles par la naissance et grands parmi les hommes, Je n'ai pas confiance en eux.
HERMANN.
Quoi ! Sabinus, Civilis peuvent être à ce point méconnus ! Ces illustres guerriers, braves entre les braves, Dont les bras généreux vont briser nos entraves !
VELLÉDA.
Tu ne les connais pas, tous ces ambitieux ! J'ai sondé leurs esprits, j'ai su voir dans leurs yeux: Le triomphe achevé, chacun d'eux, plein de joie, Du pays délivré se ferait une proie ;
DE VELLEDA. 1G7
Nous n'aurions accompli ces pénibles travaux Que pour courber le front sous des maîtres nouveaux. La loyauté du cœur vaut mieux que le génie; Je hais l'ambition plus que la tyrannie.
HERMÀNN.
Gomment les empêcher?...
Au sein de leur conseil II faut avoir l'esprit constamment en éveil, Peser chaque regard, chaque mot, chaque geste , Et m'instruire de tout exactement. Au reste, Je serai dans le camp , je veillerai sur eux , Et, si j'étais absente, il est, près de ces lieux, Par delà les grands bois , une tour isolée, Silencieuse, assise au fond de la vallée. Un mystère terrible interdit d'en franchir , L'enceinte. Si tu veux me faire parvenir Quelqu'avis , tu verras dans le mur une brèche Que ferment trois barreaux de fer; prends une flèche, Et lance le message à son bois suspendu
A travers les barreaux
Tu me verras répondre
A ton appel.
HERMANN.
C'est bien.
VELLÉDA.
Rien ne doit te confondre :
Jt)8 fiiagmi:nts
Ma présence au conseil; mes apparitions Dans le camp, au combat; les transformations De mon costume.,, enfin qu'on toi rien ne trahisse Notre pacte secret.
IlE^.M\\^. Hien.
NELI.ÉliA.
Qu'un calme factice Règne sur ton visage, et, quand j'ordonnerai . Frapjie et tue aussitôt.
HERM.iN.N.
Je vous obéirai.
VELLKDA.
Jure-le.
Je le jure.
Un mot encore !
VELLEDA.
Adieu. J';ii ta promesse.
UKr.MA.W. VELLÉDA.
Eh bien ! que me voux-tn?
iirr.MANN.
J'abaiise
Mon esprit et ma force à vos pieds huml)lcment; Pour servir vos projets, je suis un instrument
DE VELLEDA. 109
De mort; je crois en vous autant qu'en la Patrie, Vous avez mon serment : demandez-moi ma vie , Sur un mot vous l'aurez! ma parole en fait foi. Eh Lien ! pour tout cela, je ne demande, moi , Qu'un seul mot : votre nom !
Je vais te satisfaire : J'ai confiance en toi. Mais on vient?
HERMAÎNN.
(Test mon père.
VELLÉDA.
Séparons-nous , Hermann ; il ne doit pas me voir. Et de cet entretien surtout ne rien savoir. Adieu!
HERUANN.
De grâce un mot encori votre promesse... Votre nom !...
VELI.ÉDA.
Vcll.'da.
IlERMANN.
Ciel! C'est la Druidcs?e !
170 FRAGMENTS
CHOEUR DES PRETRESSES.
Salut, Reine 1 La nuit développe ses voiles ; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis; Tu regardes, au sein d'un cortège d'étoiles, Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.
La vipère assemble en spirale Les plis glacés de ses anneaux; Du crapaud la voix gutturale S'élève triste au bord des eaux; Prêt pour ses nocturnes désastres, Le hibou, sortant du sommeil, Rallume à la clarté des astres Ses yeux éteints par le sommeil.
Salut, Reine! La nuit développe ses voiles; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis ; Tu regardes , au sein d'un cortège d'étoiles , Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.
En chantant la lune nouvelle, Cueillons dans le sentier obscur
DE VELLÉDA. 171
L'herbe verte qui rend mortelle La flèche au vol rapide et sûr, La plante qui guérit le pâtre Croît près du poison redouté : Vie et mort, la terre marâtre Vous couve avec égalité !
Salut, Reine! La nuit développe ses voiles ; Le vent des prés en fleurs courbe le vert tapis; Tu regardes, au sein d'un cortège d'étoiles. Les chênes orgueilleux dans la brume assoupis.
FRAGMENTS
, Nous sommes,
Hermann , à ce moment suprême , où va surgir Le danger le plus grand peut-être; où, pour agir, Comme enjeu j'offre au sort et ta vie et la mienne. Parle-moi librement; que rien ne te retienne ! Si ton serment te pèse , eh bien ! reprends ta foi ! Je résisterai seule à tout.
HERMANN.
Douter de moi !
VELLÉDA.
Tu t'étonnes , Hermann , qu'une telle pensée
Me vienne , mais , vois-tu , dans mon âme blessée
La confiance lutte avec la trahison,
Et je doute de tout malgré moi. Ma raison
Penche sous le fardeau. Tu ne sais pas encore
Quelle est ma mission : à ton âge on ignore
Ce que pèse une idée éclose dans le cœur.
Tu ne vois en ceci qu'un but : être vainqueur!
Tu peux, dans le péril alors que tu t'élances.
Gouverner à ton gré la tempête des lances,
Assouvir ta fureur au sein de l'action
Et bondir sur ta proie ainsi que le lion.
Ton rôle est beau , facile; il est fait pour séduire;
Mais lorsque tu détruis, Hermann, je dois construire.
DE VELLEDA. 173
Oh ! le salut d'un peuple est un fardeau pesant :
Prévoir son avenir, diriger son présent,
Etre son sentiment , sa raison , sa pensée ,
Unir en un faisceau sa force dispersée ,
Retenir ses élans , secouer sa torpeur,
Parfois devant un rien qui se dresse , avoir peur ;
Sentir la trahison, la deviner, et feindre
De l'ignorer, afin de pouvoir mieux l'étreindre;
La nuit, seule, perdue au sein des visions,
Sur les rochers, en proie aux inspirations,
Quand ce Dieu me saisit l'âme et me dit : Écoute!
Du sang versé sentir retomber chaque goutte'
Sur mon front, puis entendre au loin les vents glacés
Me dire en gémissant : est-ce bientôt assez?
Interroger les cieux, les bois, les eaux, les plaines.
Et dans ces mille voix confuses, incertaines,
Saisir le sens précis, impérieux et clair;
Interpréter l'orage et deviner l'éclair;
Saisir corps à corps Rome , et dans la nuit profonde
Plier sous le genou la maîtresse du monde ;
Voir l'aigle au ciel, savoir à quel endroit du sol
Le sort terminera la courbe de son vol :
Voilà ma vie, Hermann , et dans ma triste route
Je n'ai jamais trouvé qu'un compagnon : le doute!
10.
174 FRAGMENTS
Tiens I ceci me rappelle un lointain souvenir : — J'étais au cirque un jour; les jeux allaient finir; Les ours , les léopards , les tigres et les hyènes En hurlant déchiraient les flancs, ouvraient les veines De cent gladiateurs condamnés à mourir. Le peuple applaudissait. Soudain je vis s'ouvrir La grille, et lentement, d'un façon hautaine, Un lion de l'Atlas s'avança dans l'arène. Il fit le tour du cirque, et puis, ayant rugi, Superbe , il s'étendit sur le sable rougi. Pendant que ses rivaux continuaient leur tâche , Il caressait les crins de sa rude moustache , Baillait, fermait sa griffe, ouvrait ses yeux distraits. Humait à pleins poumons la vapeur du sang frais Que l'air tiède apportait à ses larges narines. Alors un cri poussé par vingt mille poitrines Lui fit lever la tète : un groupe de captifs S'avançait au supplice, et dans leurs rangs craintifs, Une femme aux cheveux épars , belle et souffrante , Par sa grâce émouvait la foule indifférente. Le lion de l'Atlas , alors , raj)erccvant. Rugit en hérissant sa crinière au vent: Les tigres et les ours qui pantelaient de joie Se couchèrent : le maître avait choisi sa proie,
DE VELLEUA. 175
Lui se leva, bondit, la prit, puis à l'écart
S'accroupit en silence et dévora sa part.
— Eh bien! je suis ainsi, Sextus; j'attends encore
Je garde le secret de mon ambition : Ce que je veux ici, c'est la part du lion!
170 KHAGMllNTS
Laissez-moi seule ici, l'instant n'est pas encore
Venu; tressez vos fleurs, afin qu'on en décore
Les tombes des aïeux, nos illustres soutiens!...
Ces Romains abhorrés, ils viendront : je les tiens!
Ils ont traqué mon peuple au fond de ces repaires;
Dans ces libres forêts, où reposent nos pères,
Ils ont porté leurs pas, pour ravir, acharnés,
L'cs])ace au iruerrior libre et l'air aux nouveau-nés,
iMMifiiiiant i)ai' le fer, en leur aveugle force,
Le chêne dont la foudre a respecté l'écorce.
Et cependant on dit qu'un jM-intemps éternel
JÉpanouit Iciu's fleurs et sourit à leur ciel ,
Que la fertilité , cette mère sacrée.
Revêt leurs champs bénis de sa robe dorée.
Que leurs Dieux, pour eux seuls prodiguantleur trésor,
Aux rameaux verdoyants suspendent des fruits d'ur.
Eh bien! ces insensés, dans leur âpre furie,
Délaissent le bonb'Mir, désertent leur patrie;
Ils veulent voir un jour, ainsi qu'un piédestal,
L'univers écrasé sous leur talon brûlai.
11 leur faut ce ciel lourd, ces terres infertiles.
Ces sentiers ténébreux, richesses inutiles;
Mais je vous défendrai de leur inique elfort
En face, jiied à pied, chênes, jusqu'à la mort!
DE VELLEDA. 177
En cette nuit propice aux vengeances divinos, Leur sang réchautïera la sève en vos racines; Jamais pluie abondante, aux grands jours de l'été, N'aura mieux ranimé votre fécondité!
LA
DERNIÈRE FOURBERIE
DE SCAPIN
A-PROPOS EN UN ACTE, EN VERS.
(La Comédie des Ombres.)
PERSONNAGES.
MOLIERE.
JIATHURIN RÉGXIER.
CHAPELLE.
SCAPIN,
SGANARELLE.
DORINE.
TROIS ÉMISSAIRES DE PLUTON.
DEUX PORTEURS.
DERNIERE FOURBERIE DE SCAPIN
La scène se passe aux Champs-Elysées. — Un beau paysage dans le style du Poussin. — Au premier plan à droite, un palais à colonnes, style grec, d"ûù l'on descend par quatre marches. — Au premier plan à gauche, une manière de ton- nelle. — Une table avec une amphore et des coupes. — A droite, un écriteau avec ces mots : Avenue Molière. — Le jour commence à poindre.
SCENE I.
SCAPIN, arrivant tout essoufflé et apercevant l'éantenu. M'y voici donc enfin, oufl ce n'est pas sans peine. Quelle course brutale!... eh! reprends donc haleine, Scapin, sieds-toi céans...
(// s'assied ioits la tonnelle.)
On est très bien ici. Oui; mais je porte encore une odeur de roussi
11
182 LA DERNIÈRE FOURBERIE
Qui pourrait en ces lieux me faire reconnaître... Bah ! qu'importe ! ce coup est un vrai coup de maître : S'('>chapf>er du Tartare ainsi, malgré Pluton, Et l'implacable Styx et le noir Phlégéton, Et le triple Cerbère et les triples Furies, Couronne dignement toutes mes fourlîeries. Bravo, Scapin !
{licffcvdant autour de lui.)
Parbleu ! le gîte est de bon goût ; Bon fauteuil, ombro fraîche...
( AjX'rcevant Varnphore. )
Eh ! mais ce n'est pas tout Un flacon! oh! Bacchus, merci!
( Il boit.)
Pouah ! que c'est fade! Quelle est cette traîtresse et plate limonade? Je suis chez Diafoirus, peste I j'étrangle, holf^ \ Holà! quelqu'un!
SCENE II. SCAPIN, SGANARELLE, tl descend le péristyle en halUant.
SCAXAr.ELI.K.
Qui donc fait ce \acarmc-l.'i '
sCAPi.x, apercevant S'jnnarelle. Sganareile?
DE SOAPIN. 18J
SGANARELLE.
Scapin !
SCAPIN.
C'est toi, mon camarade !
Dans mes bras 1
SGANARELLE.
Mais d'où vient ta bruyante algarade?
SCAPIN.
C'est d'avoir avalé cette atroce liqueur.
SGANARELLE.
Quoi ?
SCAPIN.
Le seul souvenir m'en fait lever le cœur Morbleu ! j'en dois avoir la face cramoisie; L'infâme drogue!
SGANARELLE.
Ça I mais c'est de l'ambroisie, C'est la liqueur des Dieux, que nous buvons dans l'or,
SCAPIN.
Me rattrape Pluton si j'en avale encor!
SCANAIIELLE.
Que veux-tu dire?
SCAPIN.
Eh ! oui, j'ariive du Tartare, D'où je me suis enfui tout à l'heure.
181 LA DERNIÈRE FOURBERIE
SGANARELLE.
Tarare! Mon pauvre ami Scapin, quoi, tu grillais là-bas ? Entre nous, toutefois, ça ne m'étonne pas; Car tu menais sur terre une triste conduite.
SCAPIN.
Bah ! des légèretés !
SGANAKELLE.
Raconte-moi ta fuite.
SCAPIN.
Volontiers I Assieds-toi.
SGANARELLE.
Ce sera donc bien long?
SCAPIN.
Choisis du pas assez ou du trop.
SGANARELLE.
C'est selon. Pourtant, à tout hasard, j'aime mieux l'abondance Que la sobriété.
Place à mon éloquence I Figure-toi, mon cher, qu'en ce morne séjour L'ennui me consumait lentement nuit et jour.
DE SGAPIN. 185
SGANARELLE.
Tu souffrais donc lieaucoup?
SCAPIN.
Plus que je ne puis dire, Car, sans compter le vin qu'il me fit interdire, Minos, affreux barbu, pour ma punition, Parmi tous les tourments choisit l'inaction ! Je n'avais en ce lieu maudit, pour me distraire. Qu'à regarder l'un geindre et qu'à voir l'autre braire. C'était trop ! il fallait en sortir à tout prix! Ce sublime dessein conçu, je l'entrepris. Et, comme tu le vois, la fin couronne l'œuvre.
SGANARELLE.
Mais par quelle subtile et savante manœuvre?
SCAPIN.
Il s'agissait pour moi de tromper le portier
Cerbère, et d'empêcher le drùle d'aboyer;
Tu sais qu'il a six yeux, six oreilles, trois gueules.
Qui font autant de bruit qu'une meute, elles seules!
Il fallait museler ce dogue sans pareil.
Ayant bien réfléchi, j'essayai du sommeil,
Et, grâce au feu maudit de la flamme éternelle.
Je composai mon charme en jetant pèle-mèle
Le roman d'un bas bleu, le poème en vingt chants
D'un immortel défunt, les petits vers touchants
D'un pâle élégiaque, assommant le Tartare
Des flons-flons enroués de sa vieille guitare.
isr, LA DERNIERE FOURBERIE
Les sanylots éloquents d'un avocat enclin
A submerger la veuve en noyant l'orphelin,
Aristotc et Platon, puis Zenon, Mpicure.
La monade Leibnitz, Kant et la raison pure,
Tout ce que le sommeil a su forger d'outils.
Les atomes crochus, les tourbillons subtils,
Et la Psychologie et la Métaphysique,
Le vouloir, l'attribut, l'argot dialectique.
Le moi, puis le non-moi, puis tous les vieux rébus,
Apophtegmes boiteux, syllogismes fourbus,
Néologismes grecs, dilemmes, logogriphcs,
Qui servent aux savants pour aiguiser leurs griffes!
Bref, après un travail inouï, forcené,
Ayant tout condensé, mêlé, mixtionné,
De cet épais ragoût je formai trois boulettes;
J'avançai vers Cerbère, il tourna ses trois tètes
Vers moi.— Je pris mon temps.— Bientôt chaque gosier
Eut sa pâture. Ardent à se rassasier,
Il se tut, dégustant en glouton émérite;
C'était le premier point. — Mais j'attendais la suite
Avec anxiété. — Quel ébahissement
Quand je le vis d'abord se coucher lourdement,
Et puis, une, deux, trois, ses trois gueules...
SGANARELI.E.
J'en tremble!
Bailler l'une après l'autre et rebailler ensemble, Et ses trois paires d'yeux se fermer coup sur coup, Et pendre les serpents hérissés à son cou!
DE SCAPIX. . 1S7
Cerbère était dompté, terrassé, sans défense. Son premier rontlement sonna ma délivrance. Des ombres à ce bruit la terreur redoubla, L'Érèbe en retentit, le Tartare en trembla ; Moi-même je faillis en perdre l'équilibre !... J'ai voulu fuir, j'ai fui, me voici, je suis libre. J'ai tout dit. —
SGANARELLE.
Sur ma foi, voilà du merveilleux! C'est liien joué, Scapin.
SCAPIN.
Bab! jadis j'ai fait mieu.x.
SGANAr.ELLE.
Mieux! j'aftirme que non.
SCAPIN.
Ah!
SG.\NARELLE.
Tu fais le modeste.
SCAPIN.
Je n'ai pas ce travers inoui.
SGANARELLE.
Sans conteste. Jamais on n'inventa tour mieux imaginé ! Jupin, Minas, Pluton, pour vous quel pied de né !
C'e:-;t admirable!
]S8 LA DERNIERE FOURBERIE
SCAl'IN.
Tu me flattes.
SGANAKELI.E.
Non ])as! je ne suis qu'une bète Auprès de toi.
SCAPIN.
C'est vrai.
SCA»ARELLE.
Ce Scapin ! quelle tète!
bCAPIN.
Allons! tout doux.
SGANARELI.C.
C'est merveilleux! Giand homme!
SCAl'IN.
Assez.
SGA^ARELLE.
Héros! — Mais que diront les Dieux?
SCAPIN.
Ce qu'ils vuutlront.
SGANARELI.E.
Pluton est un des plus austères, 11 connaît par leurs noms ses nombreux locataires, Il saura te trouver, tremble !
DE SCAPIN. 180
SCAPIN,
Je ne crains rien. Mo serais-jc échappé sans avoir un moyen? La ruse, Dieu merci, m'est toujours familière.
SGANARELLE.
Mais lequel?
SCAPIN.
N'est-ce pas la fête de Molière Aujourd'hui?
SGANAEEUE.
C'est exact.
SCAPTN.
Eh bien! notre patron N'a qu'à me réclamer au roi de l'Achéron, Et je reste.
&GANARELLE.
Et je reste.
. se AFIN.
Eh bien! grand iml)écille, Molière va venir, la chose est donc facile.
SGANARELLE.
11 va venir, oui, mais en attendant...
SCAPIN.
Parbleu! Tu sauras bien ici me cacher quelque peu.
H.
190 LA DERNIERE FOURBERIE
SGANAHELLE, h part.
Le cacher! Do sa fuite on a sans doute indice : En lui donnant aliri jo deviens son complice. .
SCAPIN.
Que dis-tu?
sGANAr.ELLE, à part..
Pas si sot! Cette bonne action Compromettrait le rat sans sauver le lion ; Qu'il ronpc le filet tout seul !
SCAPI\.
Hé! Sgana relie !
SGANARELLE.
Le coquin ! vous a-t-il la face criminelle!
SCAI'IN.
Les héros sont sauvés [inr leurs admirateurs : C'est l'usage en tout temps.
SCANAnEI.LE.
Chez messieurs les auteurs I
SCAPIN.
Comment?
SGANAnELt.E.
Et tout d'abord, cherchez qui vous admire Autre part que céans.
SCAPl.N.
Ne viens-tu pas de dire ? Tout à l'heure.,.
DE SHAPIN. 101
SGANARELLE.
Qui, moi?
SCAPIN.
Scapin, c'est merveilleux! Héros, grand homme enfin...
SCANABELLE.
Allons! de mieux en mieux Je me moquais de toi.
SCAPIN.
Tu plaisantes, je pense. Entrons,
SGANARELLE.
Moi te cacher ! Ya, gibier de potence, Te faire pendre ailleurs.
SCAPIN.
Quoi ! sérieusement ?
SGANARELLE.
Sans doute.
SCAPIN,
SganaroUo, allons, pour un moment...
SGANARELLE.
Moi, cacher un fripon, un...
SCM'IN.
Boni je sais mes titres.
I 9-2 LA DERNIÈRE FOURBERIE
SCANAKELLE.
Gueux fieffé, malandrin, butor, roi des bélitres! Non, je rentre dormir.
SCAPIN.
Songe à mon embarras, .r.'ii Ju])itor, Minos et Pluton sur les bras.
SGANARELLE, lui fermant lu porte au nez. Mets-les à terre!
SCÈNE III.
SCAPIN, seul.
Intrus, poltron, couard, canaille! Et je me confiais à cette valetaille ! Triple sotl j'aurais dû l'abattre à coups de poings... Me salir, ah! fi donc... Cherchons dans tous les coins.,. A la grâce du sort! — Si Molière n'arrive Avant peu, je suis pris, je revois l'autre rive, De cent coups de bâton on me meurtrit la chair, J'aurai des bleus partout. — Tu me le paieras cher, Sganarelle. — Mon cœur de vengeance se gonfle. Si je pouvais?— Du bruit... — Le lâche! comme il ronfle' Un vient, fuyons.
(// remonte la scène.)
Dorine! ah! c'est un coup des cieux! Toujours aussi jolie... et nous étions au mieux... Elle secondera ma vaillante entreprise. Adorable friponne! — Agissons par surprise.
(// se cache sous la tonnelle.)
DE SCAPIN. I<)S
SCÈNE IV. Le iMÈME, DORINE.
DORINE.
Cette nouvelle-là va tout mettre on <'Mnoi. S'échapper de l'enfer !
SCAPIN.
Elle parle de moi.
DORINE.
Pauvre Scapin 1
SCAPIN.
Bonne âme !
DORINE.
Il a bien fait.
SCAPIN.
Charmante
DORINE.
Mais où donc peut-il être?
SCAPIN, la prenont itar la taille.
Auprès de son amante.
DORINE, poussant H)i cri. Quelle peur tu m'as faite!
19'* LA DERNIÈRE FOURBERIE
SCAPIN.
Où donc veux-tu qu'il soit?
nORlNE.
Bonjour, mauvais sujet.
SCAPIN, l'embrassant. Bonjour.
DORINE.
Ah! c'est bien toi!
SCAPl.N.
Toujours jolie !
DoniNE. remontant le péristyle. Allons réveiller Sganarelle.
SCAPIN, la faisant descendre. Arrête!
DORIINE.
Qu'est-ce h dire?
SCAPIN.
Eh bien ! ma chère belle. Le traître, tout d'abord de ma fuite enchanté, M'a refusé l'abri de l'hospitalité. Il m'a fermé la porte au nez.
DOniNE.
Quel tour infâme !
DE SGAPIN. 19j
SCAPIN.
J'aime ;V voir ton courroux se déchaîner, ù femme!
(.4 part.) Flattons ce sexe faible.
DORiNF. , ouvrant arec prccaution. Entre.
SCAPIN.
Prends parJe, il dort.
POniNE.
A moins de faire un bruit à réveiller un mort, 11 ne bougera pas.
SCAPIN.
Crois-tu?
nonuE.
Je connais l'homme.
SCAl'IN.
J'ai pourtant du butor interrompu le somme.
DORINE.
Celui-là durera plus longtemps. — Es-tu las?
SCAPIN.
Assez.
DORINE.
Repose tdi.— Moi, je vais de ce pas Écouter ce qu'on dit. — Va, ma cause est la tienne'
196 LA DERNIERE FOURBERIE
scAPiN, la lutinant. Grand merci !
DORINE.
Paix, magot !
SCAPIX.
Fais que Molière vienne Au plus tût. — S'il arrive à temps, je suis sauvé ! C'est son anniversaire.
Oh! que c'est bien trouvé! Je m'en vais préparer de lieaux bouquets de fête : 11 adore les fleurs, c'est un goût de poète.
SCAPIN , lui jjrenant la taille. Et d'amoureux.
DOniNE.
On vient. Vite, il faut s'éloigner.
SCAPIN.
Quelle est cette ombre là?
DORINE.
C'est Matliurin Ré^^nicr.
SCAPIN.
Il s'avance pensif et la mine occupée
Gomme un flâneur qui prend les vers à la pipée.
DE Sr,APIN.
197
11 vient rendre visite à Molière aujourd'hiii. (>'est un de nos amis.
SCAPIN.
Je te laisse avec lui.
SCÈNE V. DORI^"E, RÉGNIER,
DORIKE.
Bonjour, maître Régnier.
RÉGNIER.
Ah ! te voilà, Dorine; Nous avons des cancans, je le vois à ta mine. Allons, que disait-on ce matin de nouveau?
DORINE.
Racine à demi-voix causait avec Boileau.
kir un sujet tragique?
REGNIER. DORINE.
Eh oui! sur sa disgrâce.
RÉGNIER.
Encore I — Touslesjours, c'est trop : — une fois, passe !
198 LA DERNIÈRE FOURBERIE
DORINE.
Il (lisait en beaux vers le courroux du graml roi.
RÉGNIER.
Eu vers ! c'est hieu assez don être; mort, ma foi ! Sans forger là- dessus do lamentables rimes! Et Boileau?
DOBINE.
Sur les vers il promenait ses limes.
nÉGMER.
Je le vois bien, Dorine, alors, rien de nouveau.
nORtNE.
Ronsard avec Dorât, Jamyn, Muret, Belleau, Joacliim du Bellay, Sainte-Marthe et Jodelle, Pindarisait.
RÉGMER.
Toujoui's la Pléiade lidcle !
DORINE.
Malherbe, dans son coin, roulait des yeux fâchés.
RÉGMER.
Clerc dévoyé, pied-plat, lécheur do vers léchés ! Pense-t-il, des plus vieux offensant la mémoire, Par le mépris d'autrui s'acquérir do la gloire?
DORINE.
Tout beau!
DE SC.VPIN. 100
RIÎGNIEII.
C'est du liàlou qu'il lui faut!
DORINE.
Doucement!
nÉGNIEK.
Plaisant réformateur ijue ce cuistre normand! Nul aiguillon divin ! S'il a fait quelque chose. C'est proscr de la rime et rimer de la prose. Passons.
DOr.lXE.
Le grand Corneille, immobile à l'écart, Etudiait Brutus causant avec César.
r.ÉGKiEn, se découvrant. Fort bien. — Et Lafontaine? As-tu vu le bonhomme?
uoni.\E.
Couché sur le gazon, tout prêt à l'airc! un somme. Il écoutait, distrait et songeant à demi, La cigale jaser avecque la fourmi.
Illustre paresseux, content à sa manière ! C'est tout?
DOniAE.
Oui.
nÉGNlER.
Grand merci.
200 LA DERNIERE FOURBERIE
UOniINE.
Vous venez voir Molière? Il est sorti, je vais le chercher.
RÉGMEn.
Bien : j'attends.
DORiNE, à part.
Pour l'amener ici ne perdons pas de temps. Sur le pauvre Scapin le danger plane encore; Oui! mais je saurai hicn le sauver.
[Elle sort.)
SCÈNE VI.
r.i';cNiEn, «•«/. (// se promrnc lentement en rêvant.)
Cette aurore Eternell-e et m'irrite et me lasse. — Les jours S'y succèdent égaux et semblahles. — Toujours Ce calme élyséen où l'on s'immobilise, Ce repos monotone, égal, prévu, sans crise ! Ici les mêmes fleurs et le même gazon, Là haut le même ciel et le même horizon. Ah! c'est bien ennuyeux, le bonheur! — Sans vergogne L'ambroisie, ù Jupin, ne vaut pas le Bourgogne ! {Un silence. — Il s'assied sous la tonnelle.) Hier, à ce propos, je regardais là-])as Lutèce, ensevelie au milieu des frimats, Et je suivais des yeux, par la route neigeuse, Un chœur de jeunes gens d'allure voyageuse,
DE SCAPIN. 201
Tous marchant en cadence, échappés le matin
Des hùtels peu garnis du vieux quartier Latin :
Les docteurs sans chents, les poètes sans rente
(Ils sont toujours nomhreux!) de cette troupe errante
Composaient le noyau. — Vous arriviez après,
Stagiaires sans cause et peintres sans portraits,
Joyeux, riant, chantant, faisant tète à la hise,
Saluant l'avenir, flagellant la sottise,
Puis acclamant en chœur, nohle péroraison,
L'auberge dont le toit fumait à l'horizon!
On frappe, on ouvre, on entre, et du chef de cuisine
Comme un soleil levant la face s'illumine ;
Servantes et matrone ébauchent vingt caquets,
Voici grogner le dogue et glapir les roquets,
L'âtre noir déjà flambe et l'hôte pronostique
Une omelette au lard, un lapin authentique,
Un petit vin du crû, clairet, vermeil et pur.
Qui du coteau voisin est le fds, — Du vieux mur
La faïence descend en grand' hâte. — La cruche
Se remplit, cependant que se vide la huche ;
Pain bis, nappe embaumée et fille en jupon court.
Qui rit à belles dents, qui va, qui vient, qui court,
Qu'on lutine d'un bras hardi, qui s'en fait gloire
Par honneur pour l'état, sans penser au pour-boire.
Et le départ bruyant, et le retour joyeux....
Qu'on parle après cela de la table des Dieux !
0 jeunes gens, aimez! gardez en votre voie
La sève du printemps, la sève de la joie,
Cueillez votre jeunesse, et nargue des pédants
Qui font nique au fruit vert quand ils n'ont plus de dents !
202 LA DERNIERE FOURPERIE
SCÈNE YIl. Le Même, DORLNE.
EÉCXIER.
Te voici de retour?
(Ilouf.) Molière va venir.
DORiN'E, à part.
Fâcheuse malencontrel
r.ÉGMEn.
Je vais à sa rencontre, Je serrerai sa main plus tût — De ce côté, N'est-ce pas?
DOniXE.
Oui, Seigneur.
{liéynier S07i,)
SCENE VIII. DORINi:, SCAPIN.
DoniXF, opj.e/anf.
Scapin I
{Scapin enfre.) ¥.n vérité,
DE se AFIN. 203
Je ne sais pas comment te sortir de la passe : Ça va mal.
SCAPIN,
Ahl tant pis! Qu'est-ce donc qui se passe?
DORINE.
Les A-alets de Pluton cherchent de tous côtés, Ainsi que des limiers sur ta trace ameutés : Ils approchent d'ici.
^ SCAPIN.
Que résoudre? que faire?
DORINE.
Sauve-loi.
SCAPIN.
Me sauver! —Quelle idée! —Au contraire: Amène-les.
DORINE.
Comment?
SCAPIN.
Oui, rotiens-les un peu A causer.
DORINE.
Mais...
SC*P1.\.
Va donc! nous allons voir beau jeu!
204 LA DERNIERE FOURRERIE
DoniNE. Çà, m'expliqueras-tu?
SCAPIN.
T'expliquer? tout à l'heure.
DORINE.
Que dire?
Que Scapin est dans cette demeure,
Que tu leur livreras, va I
{Dorine fort.)
SCENE IX.
SCAPIN, seul.
Çà, préparons le choc, Nous chanterons victoire après, comme le coq. Allons ! à mon secours, ô ruses tutélaires ! Ce sont eux : — Ah ! parbleu ! faces patibulaires, Rira bien de nous tous qui rira le dernier!
(// rentre dans le palais.)
SCENE X.
DORINE, Deux Pouteuus, avec un brancard, suivis de troii e'missaires de Pluion.
C'est ici. — Chut !
DE SCAPIN. 205
UN PORTEUR.
Il faut tout d'abord le lier Solidement.
DOr.INE.
Plus bas I — Gardez qu'il ne s'éveille ! Je vais entrer sans vous, c'est plus sûr.
UN PORTEUR.
A merveille ! Une fois pris, lié, couché sur ce brancard, Nous répondons de lui.
DORINE.
Doucement !
{El/eenfri; dcms le palais.)
UN PORTEUR.
Le pendard! Le voilà retrouvé. — Gare les ètrivières! Allons-nous le cingler à grands coups de lanières! Pour mon compte, je^veux taper à tour de bras; Si je suis fatigué, tu me remplaceras.
SCENE XL Les Mêmes, SCAPIN, DORINE.
scAPiN, revêtu du costume de Sganarelle. Tout doux, Messieurs : — il dort.
12
20G LA DERNIERE FOURBERIE
nORINE.
Le seigneur Sganarelle Va vous prêter secours.
SCAPIN.
J'y mellrai tout mon zèle.
LE PORTEUn.
Merci.
Ce n'en est pas la peine. — L'pfi'ronlé Est venu réclamer mon hospitalité, Souiller ce nolile toit de sa vile présence.
I.E PORTEIR.
11 le payera.
[Lp^ porteurs pnfrcnt acor le brancard.)
SCAPIN.
Port bien — Avancez en silence. Doucement, doucement... liez-le. — C'est parfait.
DOniXE.
Comme sur sa figure on voit bien son méfait !
SCAPI\.
Mettez-lui, je vous prie, un l)andcau sur la bouche. 11 pourrait, s'éveillant, pousser maint cri farouche ; Ne troublons pas la paix de ces augustes lieux,
{Les porteurs reviennent avecSganareUc couché sur le braneard et revêtu du costume de Scapin.)
DE SCAPIN. 207
UN PORTEUR.
Nous le lenons.
DOniNE.
11 ronilc encore.
• SCAPIN, ù pnrt.
Allons, tant mieux!
UN roRTEun. On dirait le sommeil calme do l'innocence.
SCAPIN, il. part. .Tp le crois bien.
{Uuuf.)
En route ! et marrhcz en cadence,
UM PORTEUR.
Merci de l'aide !
^CAP1N.
Allons ! (Les" porteurs sortent.)
Si j'en juge à son au', 11 ne s'éveillera qu'aux ])ortes de l'Enfer.
SCENE XII. Les Mêmes, moins les Porteur^
SCAPIN.
Enlevé! Qu'en dis-tu?
208 LA DERNIERE FOURBERIE
DOniNE.
C'est bien fait. — Sganarelle N'a que ce qu'il mérite, et la vengence est belle.
{Il lutine Dorine.) Paix donc !
f^CAPIN.
Je ne sons plus maintenant le roussi,
DORINE.
Rentre vite. — Le maître arrive par ici.
SCAPIN.
Viens! nous allons mêler, dans un trophée unique.
Aux fleurs de ton bouquet, mes fleurs de rhétorique :
Double parfum !
{Us sortent.)
SCENE XIII. ■ MOLIÈRE, CHAPELLE, RÉGNIER.
MOLIÈRE, brusquement. Morbleu, monsieur le raisonneur. C'en est assez.
CHAPELLE.
Encore, un mouvement d'humeur Se doit-il expliquer!
MOLIÉr.E.
11 s'explique de reste. Bonjour, maître Régnier.
DE se A PIN. 209
CHAPELLE.
Cette fureur d'Oreste Sur un simple propos !
MOLIÈRE.
Voilà bien de mes gens, Des médiocrités défenseurs indulgents ! Ils s'étonnent ensuite, en recevant le blâme, De nous voir courroucés jusques nu fond de l'âme.
CHAPELLE.
Mais ce courroux...
MOLlÈRi:.
Paixl dis-je, et pas un mot de plus !
CHAPELLE.
Mais...
MOLIÈRE.
C'est perdre le temps en discours superflus.
RÉGNIER.
Peut-on savoir au moins...
MOLIÈRE.
Etre à ce point transfuge! C'est bonteux... — Mathurin, je te choisis pour juge Entre nous,
RÉGNIER.
Volontiers. — Çà, de quoi s'agit-il?
MOLIÈRE.
Parlez, nous écoutons votre caquet sul>til.
12
210 LA DEUNIEllE FOURBERIE
CHAPELLE.
Le siècle, lui disais-je, incline vers la prose.
IlÉGNIEn.
Vieux texte, qui fournit toujours nouvelle glose.
MOHÈRE.
Je déplorais ce mal : avais-je ou non raison?
Vos griefs aujourd'hui ne sont plus de saison,
Et l'époque présente a bien d'autres affaires
Que de s'intéresser aux choses littéraires :
Le positif d'abord et l'idéal après.
Les arts n'ont rien à voir avec les intérêts.
On (lirait aux neuf sœurs : Achetez des aiguilles!
Le poète est-il plus qu'un abatteur de quilles '!
— Non, répondait Malherbe.
liKf.MEI',.
Ilum 1 le brutal oison, S'il s'ai>pliquait l'adage, il avait bien raison.
Platon nous couronnait d'un laurier éphémère, Et nous chassait...
Platon était jaloux d'Homère. Je vous le dis tout net, et n'en j'abattrai rien.
DE SCAPIN. 211
Do tout ce que je vois, j'augure jieu de bien. Les arts sont relégués à la dernière place, C'est un signe mauvais, quoi qu'on dise ou qu'on fasse. Ecrire est un état : du jour au lendemain. Gomme on se fait huissier, on se fait écrivain ; Combien n'en voit-on pas, sans talent, sans vergogne. S'atteler trois ou quatre h la même besogne. Au pauvre sens commun bailler force soufflets, Suant, pour patoiscr quelques méchants couplets! Vous aurez beau railler, vous aurez beau sourire, Ce que je dis est vrai, partant pénible à dire; D'autres, pour rendre cncor le tableau plus complet, Font l'art à leur image et peignent tout en laid, On ne respecte rien dans ce dévergondage ; L'argot des cabarets souille notre langage, Comme un égout grossi par le ciel orageux Aux Ilots d'un fleuve pur mêle son flot fangeux.
J'accorde tout ceci; mais qu"y voulez-vous faire?.. Gela plaît aux lecteurs, ce n'est pas notre affaire ; Le siècle, sur ce point, a le cerveau blasé, Avant que de s'instruire on veut être amusé; Chaque époque aux auteurs impose ses coutumes, Ce sont piètres succès que les succès posthumes, Celle-ci marche vite : on veut de l'action; J'admire cette adresse et cette invention Qui renvoient au néant nos procédés gothiques ; Ces types pris sur vifs, ces profils authentiques,
'.'12 LA UKllNIHRE FOURBERIE
Et ces nombreux détails traités fidèlement, Geste, allure, maintien, parure, vêtement, Qui dans cet art nouveau, peignent le personnage Gomme un miroir fidèle...
MOLIÈRE.
Assez ! morbleu, j'enrage ! Un semlilablo discours ne se peut supporter; 11 faut...
CHAPELLE.
A tout propos on le voit s'emporter!...
MOLlK.r.E.
Oui, je veux m'em])orter, monsieur le bon apôtre.
J'ai subi votre avis, vous subirez le nôtre ;
Vous croyez m'éblouir avec votre fatras.
Mais de ces mots pompeux je ferai débarras;
Détails, types sur vifs, la belle chose en somme,
Que m'importe l'habit? coque je veux,- c'est l'homme;
Or, sous ces procédés, pour vous si pleins d'appas,
Je cherche, j'examine et ne le trouve pas.
Ges œuvres sont pour moi comme ces inventaires
Que vont, après décès, grossoyer les notaires ;
Tout s'y trouve en son lieu dûment enregistré :
Rien ne manque au logis, que le maître enterré.
Quoi! la réalité, mégère inévitable,
Me harcèle partout, vient s'asseoir à ma table,
Et quand je prends un livre à dessein de rêver,
G'est la réalité que j'y dois retrouver 1
Mon cœur, lassé d'ennui, bourrelé de souffrance,
Yous demande un moment de joie et d'espérance ;
DE SCAriN. 213
Il vient à vous ému, croyant se soulager :
Vous augmentez son mal au lieu de l'alléger,
Et même en ses plaisirs son tourment se prolonge.
Oh ! votre vrai m'irrite et j'ai soif du mensonge !
Fi du monde réel ! vive les songes creux I
Et mentez à votre aise, et que je sois heureux!...
RÉGNIEn.
Battu sur tous les points; j'iii dit.
CHAPELLE.
Mais à la scène Serait-ce par hasard une chose malsaine Que ces inventions, que cette habileté Qui prêtent leur concours à la réalité? C'est du progrès, enfin ! Quand le gaz étincelle, Voyons, regrettez-vous la classique chandelle?... Et voudriez-vous voir, comme au temps de Grispin, Le marquis arrogant, le chevalier faquin. Envahir le théâtre, et là, prenant posture, Mettre des comédiens l'esprit à la torture ?
MOLIÈRE.
Non certes, cent fois non !
RÉGNIER.
Qui parle de cela?
MOLIÈRE.
J'en ai pesté souvent.
CHAPELLE.
Fort bien; je pars de là :
214 LA DEUNIÈUE FOURBERIE
Du lieu (lo l'action la fidèle peinture Par son exactitude égale la nature : Voilà bien le salon do ce financier roi, Lui-même en le voyant se dit : « C'est mon chez moi I » Autre aspect : le marchand murmure : « Ma boutique ! » « Tiens! c'est mon épicier, s'écrie une pratique, « Voilà bien la balance et voilà les faux poids. » Nouveau décor : « Dieu! dit un gracieux minois, rt Mon boudoir !... et l'actrice a de plus ma toilette! » Pour chacun sur ce point la surprise est complète.
Soit! mais ce beau progrès n'est que matériel,
Et ce n'est pas pour moi le point essentiel.
Les types qu'au théâtre aujourd'hui l'on admii'o
Sur un public restreint exercent leur empire.
Logogriphe en province et bon mot à Paris,
Ce trait qu'ici l'on goûte est là-bas incompris.
Le monde est un peu grand, mais vos héros, je pense.
Devraient pouvoir gaîment faire leur tour de France !
Je leur voudrais trouver moins d'esprit apparent.
Mais l'allure plus ferme et le parler plus franc.
Un jaloux de Paris guettant ses représailles
Agit-il autrement qu'un jaloux de Versailles''
Le cœur bat à Strasbourg comme il bat à Saint-Cloud
Un type vraiment vrai doit être vrai partout.
Mais c'est peu d'être exact, je veux qu'on moralise,
Je veux que le public en s'amusant s'instruise. . .
Ah ! messieurs les auteurs, si vous étiez ici,
Sans préambule aucun je vous dirais ceci :
DE SGAPIN, 215
Les vices aujourd'hui marchent la tète haute, Eh hien ! répondez-moi, n'est-ce pas votre faute, A vous qui sur la scène ou bien dans vos romans Osez prendre avec eux des accommodements, Qui réhabilitez dans vos lâches tendresses Les amours effrontés qui vendent leurs caresses, Tandis que vous feignez trop souvent d'oublier La femme pure, l'ange assise à son foyer, Les mères et les sœurs, ces gardiennes soigneuses Et du sourire honnête et des larmes pieuses, Dont les saints dévouements dans l'ombre ensevelis N'inspirent pas un vers à vos cœurs avilis ! Allez ! c'est une honte, une lâche équipée, . . La plume a sa noblesse aussi bien (jue l'épéo, Morbleu, noblesse oblige!,., héritiers oublieux, Songez à l'avenir, songez à vos aïeux : Osez donc être bons, osez donc être honnêtes, Moins subtils, moins malins, le dirai-je ?,.. plus bêtes 1 Et montrez-nous, au nez de ce siècle moqueur. Plus de pauvres d'esprit, moins de pauvres de cœur.
Va, Mohère, il vaut mieux sucrer notre moutarde. Tu leur dirais cela qu'ils n'y prendraient pas garde ; A quoi bon s'épuiser en efforts superflus? L'honneur est un vieux saint (jue l'on ne chôme pins; Je fus de la satyre un des plus francs apôtres, J'y croyais comme toi, mais maintenant, à d'autres ! Le monde, sans souci du prêcheur mécontent. Comme un fieffé vaurien vieillit impénitent!...
216 LA DERNIÈRE FOURBERIE
CUAPELLE,
Mais vous qui sur leurs dos exercez vos sévices, Vous étiez, entre nous, gai compagnon des vices, Hantant les mauvais lieux, les tripots incongrus. Les femmes de tous rangs et les vins de tous crus, Et passant tour à tour, capricieux poète, Du Suresne au Bourgogne et do Lise à Macetle.
RÉGNIER.
Bélitre ton discours empeste le pédant.
Je devrais rester coi, je réponds cependant,
Non pour m'cnvelopper d'une vertu nouvelle,
Mais pour que le bon sens éveille ta cervolle,
Ce dont je doute fort. — Moi, Mathurin Régnier,
Dînant au cabaret et couchant au grenier.
J'étais un franc vaurien, un coureur de ruelles;
Trop souvent mon amour douteuse ouvrait ses ailes
A cette heure indécise où,, dans le brouillard gris,
Planent seuls les hiboux et les chauves-souris,
Et j'osais hardiment courir sus aux vieux vices !
Mon vers leur inlligeait de larges cicatrices I
Eh bien, oui ! Qu'importaient mes travers, mes méfaits''
Faites ce que je dis, et non ce que je fais I
Ce vieux dicton gaulois suffit pour mon excuse.
Voyons, écoute encore un peu, toi qui m'accuse :
As-lu vu (luebjuefois, par le printemps vermeil.
Sur le coteau le ceps dormir au grand soleil.
Boiteux, tortu, courbé, noueux, retors, sans grfice,
Ayant l'air au passant de faire la grimace?
En le considérant sur son air, quelque sot
En voudrait tout au plus pour lier un fagot.
UE SCAl'lN. 217
Mais, arrive l'automne, arrive la pressée !
"Voyez sur le coteau cette foule empressée :
Sous les grappes le ceps se courbe avec fierté,
Sa laideur disparaît sous sa fécondité,
Son feuillage vert pâle en pourpre alors se change,
Le vieux pampre difforme est roi de la vendangi"".
Veux-tu voir maintenant (juelle est ta di''raison ''.
Entre le ceps et moi fais la comparaison :
J'ai pu prêter au blâme en mon temps de liesse,
Mais je vous ai versé le vin de la jeunesse;
Le bien que j'aurais fait, mes vers l'ont fait pour moi;
Que cela te suffise, ou sinon, par ma foi,
Aux esprits timorés compte tes balivernes,
Laisse en jmix mon ncct.-ir et vii lioire aux citernes!
SCENE XIV. Les Mêmes, D0RL\J-% puis SCAPIiN. [Dorlne entre doucemenf.
CHAPELLE, riant.
Je préfère trinquer avec vous.
lîÉGMKP..
Ab! tant mieux 1
CHAPELLE.
Connaisse/.-voiis l'bistoirc arrivée en ces lieuxV
MOLIÈRE.
Qu'est-ce donc?
■na LA DERNIERE FOURBERIE
RÉGNIER.
De Scapin l'aventure nouvelle.
MOLIÈRE.
Ah! je sais ! J'en causais tantôt avec Chapelle.
DORiNE, à Molière.
Mais en voici la fin. — Voire valet poltron, Sganarelle, ayant peur de déj^laire à Caron, A trahi son ami Scapin et l'a fait prendre.
RÉGNIEB.
Le couart ! c'est honteux I
MOI-IÈRE.
Nous allons tout apprendre. {Appekmf.) Sganarelle! — Je veux savoir la vérité. Sganarelle I
RÉGMER.
D'honneur, il aurait mérité D'aller chez mons Pluton pour jamais à la place De Scapin.
MOLIÈI.E.
Sganarelle !
{Scapin parail en baillant.)
i.ÉGMER.
Oh! la laide nrimaco!
DE SCAPIN. 2iy
MOLlÈr.E.
Est-il vrai que Scipin. . .
SCAPIN, baillant.
Je tombe de sommeil.
Dor.iNE, bas à'Scapin. Baille encor.
RÉGNIER.
Il dormait après un tour pareil!
MOLIÈRE.
N'avoir pas accueilli Scapin dans sa détresse ! C'est très mal I
SCAPIN, à part. Le grand cœur !
MOLIÈRE.
Pourquoi ?
SCAPIN.
Je le confesse, J'avais peur de déplaire aux dieux,
(// baille.)
iiouiNE, (i Seapi/u
C'est bien cela.
MOiikr.E.
Et tu n'as pas pensé, maraud, que j'étais là. Qu'aujourd'hui pour le jour de mon anniversaire J'aurais pu faire grâce?
220 LA DERNIERE FOURBERIE
SCAPIN.
Oh! la gorge me serre! {Il descend vivement.) Assez de bâillements. — Maître, sur ces mots-ci, Sganarelle s'éveille ot Scapin dit : Merci !
TOUS.
Scapin I
SCAPIN.
Lui-même!
MOLIÈRE.
Eh! mais, où donc est Sganarelle?
En enfer.
SCAPIN. TOUS.
En enfer !
CHAPELLE.
La fourberie est belle.
MOLIÈRF.
Elle est juste.
r.ÉGNlER.
Le tour est plaisant, sur ma foi !
SCAPIN.
Avec lui j'ai changé de costume et d'emploi, Pendant qu'il sommeillait, cela grâce à Dorine. Ma complice.
{A Doriiie.)
Allons donc, éveille ton caquet. (Dorine donne son bouquet à Molière.)
DE se API N. 2-21
MOLIÈRE.
Va, ta bonne action vaut mieux que ton liouquot: C'est dignement fêter le jour de ma naissance ;
{Montrant Scapin.) J'obtiendrai son pardon.
SCAPIN , lui hnisant la main.
Que de reconnaissance!
ArouÈr.E. Thalie à Jupiter en va dire deux mots ; C'est convenu.
SCAPI\.
Je touche à la fm de mes maux.
MOLIÈRE.
J'ai promis, pour calmer un peu leurs seigneuries, Que nous irions là-haut jouer Les Fourberies.
SCAPIN.
Je sais mon rôle encor sur le bout de mes doigts, Et les traditions du bon temps d'autrefois : En scène !
MOLIÈRE.
Allons, c'est bien ! pour exciter ton zèle, Je ferai de ta fuite une scène iiouvelle.
SCAPIN.
Grand merci ! — Mon plaisir pourtant serait terni, Si Sganarelle était à tout jamais banni. Il a dû recevoir une leçon pénible ; Si j'osais...
LA DERNIERE FOURBERIE
RÉGAIER,
Bien, Seapin !
SCAPIN.
Sa douleur m'est sensible,
firoyez-le.
Ici.
Grâce à toi, nous oublions ses torts. Çà! que se passe-t-il, Seapin, aux sombres bords?
SCAPIX.
Vous n'en savez dune rien?
CHAPELLE.
Nous regardons sur terre.
RÉGNIEIV,
Chacun entend l'enfer à sa manière.
SCAPIN.
A vrai dire, on agit là-bas comme autre foi, Sur la terre et chez nous rien n'est changé, ma foi ! L'ivrogne court au vin, le gourmand à la truffe, Macette fait ménage avec monsieur Tartuffe.
DORINE.
Le pauvre homme !
MOLIÈRE.
Fort bien !
DE SCAPIM. 223
SC4P1N.
Il il toujours Laurent; Purgon est médecin en titre ; nions Fleurant Olîre à tout arrivant la seringue classique, Pour déterger... J'ai vu, la chose est authentique. Harpagon fatiguer le zélé praticien.
CHAPELLE.
Il y prend goût?
SCAPIN.
Malpestc! on les donne pour rien!... Puis nous avons des jeux, précieuse ressource. Les cartes et les dés; mais c'est surtout la Bourse Qui fait fureur.
CHAPELLE.
La Bourse?
SCAPIN.
Eh oui ! comme à Paris : Ce sont des brouhahas, des tumultes, des cris!...
CHAPELLE.
Sur quoi spécule-t-on ?
SCAPIN.
Sur des valeurs solides. Grande société dite des Danaïdes : Son but est de poser un fond à leurcuvier. Actions : cinq cents francs.
RÉGNIER.
C'est un vrai loup cervier!...
2:2ï LA DEIlNIEiiE FOURBERIE
SCAPIN.
Société Sysiphe, entreprise d'élite,
Pour forcer à l'aplomb l'éternel monolithe :
Sysiphe foiidatPur; ca vaut des millions!
CHAPELLE.
Ça monte V
DOIUM;.
Le rucher?
SCAPIN.
Eh non : les actions. Société Bacchus; gérant en chef: Tantale, Ayant pour garantie une soif... capitale. Ça baisse diablement; quels bouillons on a bus!...
CHAPELLE.
11 ne reste donc rien?
SCAPIN.
Il reste... les statuts. Mais il parait qu'on boit d'autres bouillons sur terre J'en écoutais parler un ex-propriétaire, Qui, corrigé trop tard, racontait ses douleurs; 11 me faisait pleurer de rire par ses pleurs. Il avait engagé, naïve bonhonomie, Tout dans les Stéfanis et la gastronomie, Croyant faire merveille en plaçant son actif Aux deux extrémités du tube digestif; L'une alimentait l'autre : était-ce pas logique, Dites-moi ?...
( U7i coup de tonnerre. ) Qu'est ceci ?
DE se AFIN. 225
CHAPELLE.
Nous tournons au tragique.
Allons voir.
SCENE XV. Les Mêmes, moins Dcrinr.
RÉGNIEli.
Jupiter, afin de t'exercer, Donne-nous un orage à tout bouleverser. Cela nous changera.
se A PIN.
Dieux, quels cris!... Sganarelle
SCENE XVI. Les Mêmes, SGANARELLE.
SGANAIîELLE.
Holà! je n'en puis plus! mes jambes, ma cervelle, Mon dos, mon pauvre dos !
(// aperçoit Soipiu.)
Infâme scélérat ! Si je pouvais...
13.
226 LA DERNIERE FOURBERIE
SCAPIN.
As-tu bien fait battre mon drap? soAKARELLE, à MoUèrc. Maître, de cet alïreux ])rigand faites justice !
MOLIÈRE.
J'approuve de Scapin le nouvel artifice, L'égoïsme a besoin parfois d'une leçon, Et je vous renverrais de céans sans façon, Si Scapin ne m'eût pas demandé votre grâce.
(Sganarelle se jette au cou de Scapin.)
SCAPI.\.
Après ni'avuir nuiudit, le voilà qui m'embrasse : Girouette!... C'est bon, pas d'efforts superflus; Lai?se-moi respirer! là, je ne t'en veux plus. Voyons! — Quel est l'accueil qu'on t'a fait auTartaro?
SGA^ARELLE.
A peine réveillé dans ce pays barbare,
J'ai retrouvé don Juan, mon ancien maître, hélas !
Je fus lui demander mes gages chapeau bas.
SCAPIN.
11 t'a payé comptant.
SGANAnELLE.
Oh! là là! quelle grêle!... Quand il fut étajjli que j'étais Sganarelle, Pluton, par ordre exprès, dit de me relâcher. Lors je vis cent vauriens à mes pas s'attacher,
DE SCAPIN. 227
Et d'argousins brutaux une innombrable suite Vint former mon cortège et me fit la conduite. La foudre s'en mêlait; j'ai le cerveau fendu. ( Le tonnerre cesse. )
RÉGNIER , avec dépit.
Il cesse! croirait-il qu'on l'a trop entendu? Finil déjà fini! C'était, ma foi, la peine!
SCENE XVII. Les Mêmes, DORI^iE, rentrant.
Dorine !
SGANAllELLE. SCAPIN.
Laisse-la.
RÉGNIER, à Dorine.
Voyons, reprends haleine.
DORINE, à Molière.
Mercure m'a remis ce message pour vous ; C'est du seigneur Jupin.
SGANARIÎLLE.
Pourvu que son courroux S'apaise avec l'orage I
SCAPIX.
Allons !
228 LA DERNIERE FOURBERIE
SGANARELLE.
Il rompt la cire! Je tremble !
SC\P1N.
Tais-toi donc !
RÉGNIER.
Çà, que dit notre sire?
MOLIÈRE, li.innt.
« Du bon tour de Scapin tout l'CMympe a souri. n Je pardonne. »
DORtISE ET SCAPIN.
Bravo !
SGANARELLE , pleurant.
Las ! je suis tout meurtri.
SCAPIN.
Tais-toi, méchant braillard!
MOLIÈRE, confirmant.
" Quant au sieur Sganarelle, « Je lui pardonne aussi. »
SGANARELLE, Ù part.
Ah! je réchapjjo belle!
MOLiÈr.E, continuant. ■< Quoiqu'il m'ait aujourd'hui fortemeni irrite » En violant les lois de l'hospitalilé. »
DE SCAPIN. 229
SGANABELLE.
J'en suis quitte.
RÉGNIER. '
C'est tout? Juste le nécessaire !
MOLIÈRE.
Attends le post-scriptum.
{Lisant.)
« Pour ton anniversaire » Je veux te rappeler tes gais soupers d'Auteuil; '' Rentre chez toi... »
SCAPIN, s' élançant sur les marches et passant dans le temple. C'est fait.
MOLIÈRE, continuant.
« Tu trouveras au seuil » Un panier de Champagne, un panier de Bourgogne »
SCAPIN, redescendant avec les deux paniers. Ouf!
MOLIÈRE, continuant, « Avis à Régnier qui toujours geint et grogne. »
RÉGNIER.
Pardiou! c'est en gro;^nant qu'on ol)tient. MOLIÈRE, lisant la signature,
« Jupiter. 0
CHAPELLE.
Ma foi ! c'est tout à fait d'un marquis du bel air!
230 LA DERMERE FOURBERIE DE SCAPIN.
SCAPIN.
Plus d'enfer !
JIOLIÉRE.
Plus d'ennuis! plus de fâcheux déboire!
nÉCNiER, à Scaptn. Quand le vin est tiré, Scapin?...
SCAPIN.
Il faut le boire ! ( On débouche les bouteilles et on remplit les verres.)
RhGMEn.
Vin de France, tu mets en mon cœur la gaîté, Et je sens rajeunir mon immortalité.
MOLIÈRE.
Je reconnais, Jiipin, ta grandeur familière.
TOCS, élevant leurs verres. A votre gloire, maître !...
KÉGMER.
A ta gloire, Molière! {Les verres se choquent.)
LA TOILE TOMBE.
PALISSY AU LOUVKE
PERSONNAGES.
UN PRATICIEN. OUVRIERS.
NOTA.
r.a pcènc suivante foniie l'épilogue cVuu drame eu prose destiné à la lalorilifatiou du travail. Ce drame est encore inédit.
PALISSY AU LOUVRE
De nos Jours, veri 185.
Le
tliéàtre
l'eprésente
l'intérieur
de
la
cour
du
Carrousel
,
vu
de
l'arcade
du
pavillon
Lesdiguières,
et
tel
qu'il
est
aujour-
d'hui. A
gauche,
les
Tuileries;
à
droite,
des
arcades.
Au
pied
de
la
deuxième
arcade
se
trouve
la
statue
de
Bernard
Palissy,
placée
sur
un
treuil
et
prête
à
être
enlevée.
Toutes
sortes
d'instruments,
crics,
cordes,
etc.
—
Au
lever
du
rideau,
plusieurs
ouvriers
et
bourgeois
traversent